Skip to main content

Full text of "L'art de la teinture des laines, et des étoffes de laine, en grand et petit teint : avec une instruction sur les déboüillis"

See other formats


Ex AI né eoAntonu Nie olat 

G AVINE T, 

L lu/ du ne ru is N codera . 
Scient uira/n L Uterarum 
e t Artium . 






Vol. 




. 



LA TEINTURE. 






M îr 'iv 



•î 1 1 

- m 

ri o i. i 8 ' 

















y 




/ 



















L’ART 

D E 

LA TEINTURE 

DES LAINES, 

E T 

des Étoffes de laine, 

EN GRAND ET PETIT TEINT. 

Avec une Inftrudtion fur les Déboüillis. 

Par M. Hellot } de VAcadétnie Royale des 
Sciences 3 & de la Société Royale de Londres . 



A PARIS, 

f La Veuve Pissot, Libraire 3 Quay de 
\ Conty, à la Croix d'Or. 

Chez / Jean-Thomas Hekissant 3 rue S. 
\ Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire. 
/PissoTj fils 3 Quay des Augullins ^ à 

^ la Sagefîe. 

M. DCC. L. 

Avec Approbation & Privilège du Roy . 




Digitized by the Internet Archive 
in 2015 



https://archive.org/details/lartdelateintureOOhell 




PREFACE . 

L y a peu d’Arts dune 
auffi grande étendue que 
celui de la Teinture. Tout 
ce qui s’employe à l’habillement 
des hommes j tout ce qui fert à 
leurs emmeublemens , eft de fon 
reflort , 6c n’a prefque de prix 
qu’ autant quil en reçoit de cet 
Art. Il n’eft pas néceflaire d’en- 
trer dans un plus grand détail pour 
en faire connoître futilité : on 
l’apperçoit aifément , pour peu 
qu’on y fafle réflexion. Mais ce 
qui n’efl pas à beaucoup près auilî 
connu , ce font les difficultés qui 
l’accompagnent. 

Une pratique de plufieurs an- 
nées , un fens droit , de l’atten- 




vj P R E' F A C S. 
tion, fuffifent pour faire un ha- 
bile Teinturier; mais cet habile 
Teinturier ne fçaura que le tra- 
vail des Laines , ou celui des 
Soyes 5 ou quelqu’autre partie de 
cet Art. C’eft beaucoup s’il fçait 
à fond celle à laquelle il s’eft appli- 
qué. Souvent même il ne travaille * 
avec un fuecès confiant , que fur 
un certain nombre de couleurs 5 
qui ont quelque liaifon entr’elles , 
enforte qu’il ne fçait qu’imparfai- 
tement la. pratique des autres. 

La diftinction , judicieufe & né- 
eeffaire , qu’on a faite dans les 
Gouvernemens les mieux policés , 
de différens Corps de Teinturiers, 
ou de différentes branches dans 
le même Corps, pour les divers 
genres de Teinture , empêche ce- 
lui , qui travaille dans un de ces 
Corps , de s’appliquer à ce qui fait 
l’objet du travail, des autres. Il 
peut réfulter un inconvénient de 



PREFACE. vij 
cette diftin&ion : elle rend les dé- 
couvertes plus rares; mais il en 
naîtroit de beaucoup plus grands 
de la réiinion, & il feroit diffici- 
le alors d’en découvrir la fource. 

Un Phÿficien , qui veut pren- 
dre quelque connoiffance de l’Art 
de la Teinture , eft , pour ainfi 
dire , effrayé par la multitude des 
objets nouveaux que cet Art lui 
préfente : il trouve à chaque pas 
des obfcurités , fans pouvoir efpé- 
rer aucun éclairciffement de la 
part du commun des Ouvriers , 
qui ne fçait prefque jamais que 
les faits , & qui , pour l’ordinaire , 
n’a que des mains &: fa routine. 
Prefque toujours , la maniéré dont 
il s’explique , le jargon auquel il 
s’eft habitué , ne font que répan- 
dre de nouvelles ténèbres, que 
les circonftances bizarres , & fou- 
vent inutiles , de fes procédés , 
rendent encore plus obfcures. 

* iiij 



vhj P R E’ F A C F. 

Ceux , qui n’ont aucune idée 
de cette matière , croiroient peut- 
être trouver quelques éclaircifte- 
mens dans les Livres qui en ont 
traité ; mais il n’eft que trop cer- 
tain qu’on n’y peut rien appren- 
dre. Le Teinturier Parfait , dont 
on a fait plufieurs Editions , & qui 
a été réimprimé en dernier lieu 
à la fuite des Secrets fur les Arts & 
Métiers , n’eft qu’un aftemblage 
monftrueux , de recettes impar- 
faites , faufles ou décrites d’une 
manière inintelligible. Les termes 
de l’Art > les noms des Drogues y 
font fou vent confondus , enforte 
qu’il n’eft pas pofllble d'en tirer 
aucune utilité. Je ne dirai rien 
de plus fur ce Livre , ni fur l’Edi- 
tion qu’on en a faite en Allemand 
avec un titre féduifant. Il ne mé- 
rite pas qu’on y falfe la moindre 
attention. Je me ferois même dif- 
penfé d’en parler y fi je n’avois pas 



P R E' F A C E. ix 
Craint quon me foupçonnât d’a- 
voir profité de ce qu’il contient , 
fans vouloir le citer. 

Je ne parlerai pas , à beaucoup 
près de même , de l’Inftruétion Sc 
des Réglemens fur la Teinture, 
faits par ordre de M. Colbert. 
C’eft , fans aucune comparaifon 
ce que nous avons de meilleur far 
cet Art. On y trouve toutes les 
notions générales , aufli - bien 
détaillées, que le peut permettre 
un Ouvrage de peu d’étendue. 
C’eft la bâfe du travail , dont on 
trouvera les détails dans ce Trai- 
té , & ce fera toujours un bon gui- 
de pour les recherches qu’on vou- 
dra faire dans la fuite. Néanmoins, 
il y manque un grand nombre de 
faits -, de plus , la manipulation des 
procédés ne pouvoit y être décri- 
te , & ne devoir pas l’être dans 
un Réglement : arnfi cette Infini- 
ftion n’eft utile qu’à ceux qui ont 



X P R E' F A C F. 
déjà acquis des connoifTance$ 
dans l’Art de la Teinture. 

On trouve quelques recettes 
dans le Canepanus de Atramentis > 
dans le Plicfo , ou Arte Tmtoria > 
petit Traité Italien fur la Teintu- 
re des Soyes , dans Wecker y Mi - 
xault &: autres Compilateurs de 
Secrets ; elles font , à peu de cho- 
fe près , dans le cas de celles du 
! Teinturier Parfait. 

On peut être affuré que j’ai exé- 
cuté en petit , & qu’on a fait en 
• grand, dans différentes Manufa- 
ctures du Royaume , tout ce qui 
eft enfeigné dans cet Ouvrage , 
qui n’eft pas écrit pour les Teintu- 
riers habiles , mais pour ceux qui 
cherchent à le devenir. 

J’aurois fouhaité pouvoir donner 
une idée des connoiffances qu’a- 
voient les Anciens fur le fait de la 
Teinture, mais j’avoue qu’après 
avoir fait beaucoup d extraits , je 



P R E' F A C E. x) 
n’ai pu en former un tout qui fût 
de quelque utilité. D'ailleurs, cette 
érudition, n’étant pas mon objet 
principal , & ne pouvant être efti- 
mée que comme une curiofité Lit- 
téraire , je n’ai pas crû devoir m’y 
arrêter. 

Je n’ofe me flatter d’avoir por- 
té cet Ouvrage à fon dernier ter- 
me de perfeftion : on fçait trop 
bien que les Arts en acquiérent 
tous les jours , & que celui-ci eft 
dans ce cas, plus que tout autre. 
Mais j’efpére qu’on me fçaura 
quelque gré d’avoir tiré cette ma- 
tière de l’obfcurité où elle étoit 
enfevelie , & d’avoir mis les Phylî- 
ciens , & même les T einturiers , en 
état de faire des découvertes & de 
perfeétionner un Art très-utile * &: 
duquel il m’a parû qu’on n’avoit 
que des notions fort conflues. 



* * & * * * * * * * * * * * * * 'k * Vf * * * * * * A * 

TABLE 

DES CHAPITRES 

Contenus dans ce Volume. 




E la Teinture des Laines y & 
desEtoJfes de Laine , page tj 



CHAPITRE I. 

Des vaijfeaux & inf rumens fervans 
à la Teinture y 4 

CHAPITRE IL 

De la diftinttion du Grand& du Vêtit 
T tint fur les Laines , z$ 



CHAPITRE III. 

Des Couleurs du grand & bon T tint > 

40, 



TABLE. xïïj 
CHAPITRE IV. 

Du Bien , 48 

CHAPITRE V. 

De la Cuve de Pajlcl , 57 

CHAPITRE VL 

De la Cuve de Voue de f 116 

CHAPITRE VIL 

De la Cuve d’indigo , 1 Z3 

CHAPITRE VII L 

De la Cuve d’Inde à froid avec l’u- 
rine 139, 

Cuve chaude d’indigo à l’urine r 

143. 

C HA PI TR E IX. 

Cuve d’Inde à froid fans urine , 155 



x\v TABLE. 

CHAPITRE X. 

De la maniéré de teindre en bleu > 

1 66. 

CHAPITRE XI. 

Du Rouge 9 Z41 

CHAPITRE XII. 

De l’Ecarlatte de Graine y ou Ecar- 
latte de Venife y Z44 

CHAPITRE XIII. 

De rEcarlatte couleur de feu , zy6 

CHAPITRE XIV. 

DuCramoif, 341 

CHAPITRE XV. 

Del*Ecarlatte de Gomme- Lacque , 354 

CHAPITRE XVI. 

Du Coccus Polonicus, infecte colo- 
rant, 364 



TABLE. xv- 
CH APITR E XVII. 



Bu Rouge de Garence , 369 

CHAPITRE XVIII. 

Du Jaune y 397 

CHAPITRE XIX. 

Bu Fauve , 407 

CHAPITRE XX. 

Bu Noir , 413 

CHAPITRE XXL 

Bes couleurs que donne le mélange du 
Bleu & du Rouge , 447 

CHAPITRE X X I L 

Bu mélange du Bleu du du Jaune â 

45 5* 

CHAPITRE XXIII. 

Bu mélange du Bleu du du Fauve 3 
4 ô 7- 



XV) TABLE. 

CHAPITRE XXIV. 

2)^ mélange du Bleu & du Noir , 
468. 

CHAPITRE XXY. 

Du mélange du Rouge & du Jau- 
ne y 470 

CHAPITRE XXVI. 

Du mélange du Rouge & du Fauve y 

477 * 

CHAPITRE XXVII. 

Du mélange du Rouge & du Noir > 
480. 

CHAPITRE XXVIII. 

Du mélange du Jaune & du Fauve > 
482,. 

CHAPITRE XXIX. 

Du mélange du Jaune dr du Noif 9 
484. 



TABLE. xvîj 
CHAPITRE XXX. 

Du mélange du Fauve & du Noir > 
485 . 

CHAPITRE XXXI. 

Des principaux mélanges des couleurs 
primitives , prifes trois a trois 9 
4 8 ^ 

CHAPITRE XXXII. 

De la maniéré dont fe fondent en* 
femble les laines de différentes cou- 
leurs , pour les Draps ou Etoffes de 
mélange, 500 

CPI APITRE XXXIII. 

De la maniéré de préparer Us Feutres 
d’effai, 504 

Du Petit Teint. 

CHAPITRE I. 

De la Teinture des Laines & Etoffes 
de Laine en petit Teint > 5 1 1 



xviij TABLE. 

CHAPITRE IL 

De la Teinture de Bourre , 51 6 

CHAPITRE III. 

De l’Orfeille , & de la maniéré de 
l’employer, 541 

CHAPITRE IV. 

Du Bois d’Inde , ou de Campêche , 



j 64. 

CHAPITRE V. 

Du Bois de Brefil , 596 

CHAPITRE VI. 

Du Fuji et , 606 

CHAPITRE VIL 

Du Roucou , 6oy 

CHAPITRE VIII. 

De la Graine d’Avignon , 6 1 2 



TABLE. xix 

CHAPITRE IX. 

De U T erra Mérita , ou Curcuma > 
6l b 

INSTRUCTION 

Sur le Déboüilli des Laines > & Etof- 
fes de Laine , 61 7 

Fin de la Table des Chapitres.; 




EXTRAIT des Regiff res de [Académie 
Royale des Sciences . 

Du vingt-deuxième Décembre 1742. 



M Eflieurs D e Reaumur & l'Abbé 
Nollet ayant examiné par ordre 
de l'Académie un Manufcrit de M. 
Hellot, qui a pour titre : V Art de la 
Teinture des Lames , & Etoffes de 
Laine , &c. 8c en ayant fait leur rap- 
port , l'Académie a jugé que cet Ouvra- 
ge étoit très-digne de l'impreffion, nora 



feulement pour l'importance de fon ob- 
jet , mais encore pour les nouveautés 
qu' il contient , & pour la méthode avec 
laquelle T Auteur Fa rédigé. En foi de 
quoi j'ai ligné le préfent Certificat. A 
Paris, ce 25. Janvier 1743. 

Dortous de Mairanj 
Secr.perp . de l'Acad . Royale des Sciences» 



PRIVILEGE DU ROI. 

L OUIS, par la grâce de Dieu, Roy 
de France & de Navarre : A nos 
amez & féaux Confeillers, les Gens te- 
nans nos Cours de Parlement, Maîtres 
des Requêtes ordinaireâde notre Hôtel, 
Grand Confeil , Prévôt de Paris, Baii- 
lifs , Sénéchaux , leurs Lieutenans Civils , 
& autres nos Julficiers, qu'il appartien- 
dra, Salut. Notre Academie 
Royale des Sciences, Nous a très- 
humblement fait expofer , que depuis 
qu'il Nous a plu lui donner , par un Ré- 
glement nouveau , de nouvelles mar- 
ques de notre affe&ion , Elle s'eft appli- 
quée avec plus de foin à cultiver les 
Sciences , qui font l'objet de les exerci- 
ces*, enforte qu'outre les Ouvragesqu'- 
Elle a déjà donnés au Public , Elle lèroi t 
en état d'en produire encore d'autres , 



s’il Nous plaifoit lui accorder de nouvel- 
les Lettres de Privilège , attendu que 
celles que Nous lui avons accordées en 
date du lïx Avril 169 3 , n’ayant point eu 
de temps limité , ont été déclarées nul- 
les par un Arrêt de notre Confeil d’Etat 
du 13 Août 1704 , celles de 1713 8c 
celles de 1717 étant auffi expirées *, 8c 
délirant donner à notredite Académie 
en corps 8c en particulier , 8c à chacun 
de ceux qui la compofent, toutes les fa- 
cilités 8c les moyens qui peuvent contri- 
buer à rendre leurs travaux utiles au Pu- 
blic , Nous avons permis 8c permettons 
par ces Prélentes à notredite Académie, 
de faire vendre ou débiter dans tous les 
lieux de notre obéilfance 5 par tel Im- 
primeur ou Libraire quelle voudra choi- 
Îîr, un Livre intitulé : L Art de U Tein- 
ture des Laines & Etoffes de Laine , en 
Grand 8c Petit teint , 8c ce pendant le 
temps 8c efpace de quinze années con- 
fécutives , à compter du jour de la date 
defdites Préfentes» Faifons défenies à 
toutes fortes de perfonnes , de quelque 
qualité 8c condition qu’elles foient , d’en 
introduire d’imprelîion étrangère dans 
aucun lieu de notre obéilfance : com- 
me aulli à tous Imprimeurs - Libraires t 
de autres , d’imprimer , faire imprimer ? 



vendre , faire vendre , débiter ni con- 
trefaire ledit Ouvrage ci-dellus fpécifié , 
en tout ni en partie , ni d’en faire aucuns 
extraits , ifbus quelque prétexte que ce 
foit , d’augmentation , correction , chan- 
gement de titre , feuilles mêmes répa- 
rées , ou autrement , fans la permiflion 
exprefle 8c par écrit de notredite Aca- 
démie , ou de ceux qui auront droit 
d’Elle , 8c fes ayans caufe , à peine de 
confifcation des Exemplaires contrefaits, 
de dix mil livres d’amende contre cha- 
cun des contrevenans , dont un tiers à 
Nous , un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris , 
l’autre tiers au Dénonciateur , & de tous 
dépens, dommages & intérêts : à la 
charge que ces Prélèntes feront enregi- 
llrées tout au long fur le Regiftre de la 
Communauté des Imprimeurs 8c Librai- 
res de Paris , dans trois mois de la date 
d’icelles > que J’impreiïîon dudit Ouvra- 
ge fera faite dans notre Royaume 8c non 
ailleurs , 8c que notredite Académie le 
conformera en tout aux Réglemens de 
la Librairie , & notamment à celui du 
dix Avril 1725 *, 8c qu’avant que de les 
expofer en vente, le Manufcrit ou Im- 
primé , qui aura fervi de copie à l’im- 
preüion audit Ouvrage , fera remis dans 
le même état , avec les Approbations 8c 



Certificats qui en auront été donnés , ès 
mains de notre très-cher & féal Cheva- 
lier Garde des Sceaux de France, le Sieur 
Chauvelin : & qu'il en fera enluite re- 
mis deux Exemplaires de chacun dans 
notre Bibliothèque publique , un dans 
celle de notre Château du Louvre , 8ç 
un dans celle de notre très-cher & féal 
Chevalier Garde des Sceaux de Fran- 
ce , le Sieur Chauvelin s le tout à peine 
de nullité des Préfentes : du contenu 
defquelles vous mandons & enjoignons 
de faire jouir notcedite Académie, ou 
ceux qui auront droit d'Elle , & fes ayans 
caufes , pleinement & paisiblement , lans 
fouffrir qu'il leur foit fait aucun trouble 
ou empêchement. Voulons que la Co- 
pie deldites Préfentes , qui lera impri- 
mée tout au long au commencement ou 
à la fin dudit Ouvrage , foit tenue* pour 
duement fignifiée , & quà la Copie col- 
lationnée par l'un de nos amés & féaux 
Confeillers & Sécretaires > foy foit ajou- 
tée comme à l'Original : Commandons 
au premier notre Huiffier , ou Sergent , 
de faire pour l'exécution d'icelles , tous 
adtes requis & néceflaires,fans demander 
autre permiflion , & nonobftant clameur 
de Haro , Charte Normande , & Lettres 
à ce contraires : Car tel eft notre plaifir. 



Donné à Fontainebleau le douzième Jour 
du mois de Novembre, Tan de grâce mil 
fept cent trente-quatre , & de notre Ré- 
gné le vingtième. Par le Roy en Ton Con- 
feil. Signé, SAIN SON. 

Regi/lré fur le Regijlre FIII. de la Chambre 
Royale Syndicale des Imprimeurs & Li- 
braires de Paris 3 num. y 92. fol. 77 $. conformé- 
ment auRéglement de 172 $. qui fait défenfes , 
Art. IF. à toutes perfonnes , de quelque qualité 
& condition qu elles foient , autres que les Im- 
primeurs & Libraires , de vendre , débiter , Ù 4 
faire afficher aucuns Livres pour les vendre en 
leurs noms . , foit qu’ils s’en difent les Auteurs 
eu autrement ; àla charge de fournir les Exem- 
plaires preferits par l’Art. CFI II. du même 
Réglement. A Paris le $. Novembre 1 7^4. 

G. Martin, Syndic, 



cession- 

J E foufligné , reconnois avoir cédé à M r * 
Veuve Pi ffot & Jean-Thomas HerifTant, 
Libraires à Paris , mon droit au prêtent Privi- 
lège , pour un Ouvrage de ma compofition , 
intitulé : L’Art de la Teinture des Laines & 
Etoffes de Laine , en Grand & Petit Teint, 

{ >our en jouir en mon lieu & place , fuivant 
es conventions faites entre Nous , le 10 Juin 
1749. H E U Q T. 



PART 




L’ART 

D E 

LA TEINTURE. 

€#***>**#* 

De la Teinture des Laines > Ç> 
des Etoffes de Laine . 

Vant que d’entrer dans 
le détail de la Teinture 
des Laines > il faut donner 
une idée des couleurs primiti- 
ves , ou plutôt de celles qui por- 
tent ce nom parmi les gens de 
l’Art -, car on verra par la lefrure 
du célébré Ouvrage de M. New- 
ton , fur la lumière & les cou- 

A 





i L’Art 

leurs , qu elles n’ont point de rap- 
port avec celles que les Phyficiens 
connoiffent fous ce nom ; mais 
ce qui les a fait qualifier de la 
forte par les Ouvriers , c’eft que 
parla nature des ingrédiens dont 
ces couleurs font compofées , el- 
les font la bafe d’où dérivent tou- 
tes les autres de quelque efpece 
qu’elles foient. Cette divilion de 
couleurs , &: l idée que je me pro- 
pofe d’en donner, eft auffi com- 
mune aux différais genres de 
Teinture , comme à celle de la 
Soye , du Fil , &c. ainfi je ne puis 
me difpenfer de fuivre cet ordre, 
qui eft pris du fond même de la 
matière que je traite. 

On compte cinq couleurs Pri- 
mitives , qui font le bleu , le rouge , 
le jmne , le fauve , ou couleur de 
racine , &c le noir. Chacune de ces 
couleurs peut fournir un très- 
grand nombre de nuances , de- 



de la Teinture. j 
puis la plus claire jufqua la plus 
foncée } & de la combinaifon de 
deux ou de plufîeurs de ces dif- 
ferentes nuances , naiffent toutes 
les couleurs qui font dans la na- 
ture. Souvent on brunit, on éclair- 
cit , on change très-confiderable- 
ment les couleurs par des ingré- 
diens non colorans , tels que font 
les fels acides , les fels alcalis , les 
fels neutres , la chaux , 1 urine , 
farfenic , f alun, & autres , & dans 
la plupart des Teintures , on pré- 
pare avec quelques-uns de ces in- 
grédiens , qui par eux-mêmes ne 
donnent point , ou ne donnent 
que très-peu de couleur , les lai- 
nes ou les étoffes de laine aue Ton 

1 

veut teindre. On conçoit aifé- 
mcnt quelle prodigieufe variété 
il doit réfulter du mélange de ces 
differentes matières, ou même 
de la maniéré de les employer , 
ôc quelle attention on doit avoir 

A ij 



4 L’Art pe la Teinture. 
aux moindres circonftances pour 
réülïîr parfaitement dans un Art 
fi compliqué , & dans lequel il fe 
renconrre tant de difficulté. 




CHAPITRE I. 



Des vaijfeaux dr inftrumens 
je r vans à la Temture . 

I L faut premièrement établir 
un Atelier de Teinture dans 
un endroit fpacieux , couyert , 
mais éclairé d’un beau jour , & 
proche d’une eau courante , au- 
tant qu’il fera poffible ; car elle 
eft extrêmement neceflaire , foit 
pour préparer les laines avant que 
fie les teindre , foit pour les fai- 
re dégorger après quelles font 
teintes. Il faut auffi que l’Atelier 
foit pavé avec .chaux &: ciment, 
qu’on y ait ménagé des ruif» 



Chapitre L f 
féaux qui ayent affés de pente 
pour lecoulemènt prompt & fa- 
cile des eaux oc vieux bains de 
teinture , qu’on y jette en grande 
quantité. 

On placera dans quelque en- 
droit , diftant de huit ou dix pieds 
des Chaudières , pour la plus 
grande commodité , deux ou plu- 
fieurs Cuves pour le bleu 5 fui- 
vant la quantité d’ouvrage qu’on 
préfume avoir à faire. Ces Cuves 
s’appellent Guefdes ou Cuves de 
Paftels c’eftle point de la tein- 
ture le plus important : ôc ce qu’il 
y a de plus difficile dans cet Art, 
c’eft de bien affieoir & réchauffer 
une cuve dePaftel, c’eft-à-dire , 
de la bien préparer &c gouver- 
ner , jufqu’à ce quelle foit en état 
de donner fa couleur bleue. 

Ces fortes de Cuves font de 
dix à douze pieds de diamètre, 
& de fîx à fept de hauteur. El- 

A iij 



6 L’Art de la Teinture. 
les font formées de douves ou 
pièces de bois dé fix pouces de 
largeur 5 6c de deux d’épaiftéur, 
6c bien cerclées de fer de trois 
pieds en trois pieds. Lorfqu’elles 
font conftruites ? on les enfonce 
dans la terre , en forte qu’elles 
n’excedentque de trois pieds 6c 
demi ou quatre pieds au plus , 
afin que l’Ouvrier puiflé manier 
plus commodément les laines ou 
étoffes qui font dedans ; ce qui fe 
fait avec de petits crochets dou- 
bles , emmanchés d’un bâton de 
longueur convenable , félon le 
diamètre de la Cuve. Le fond de 
ces Cuves n’eft point de bois, 
mais pavé avec chaux 6c ciment; 
ce qui cependant n’eft aucune- 
ment effentiel , 6c ne fe pratique 
qu’à caufc de leur grandeur , 6c 
parcequ’il feroit difficile qu’un 
rond de bois d’une fi grande 
étendue pût foutenir tout le poids 



Chapitre I. 7 
de ce que la Cuve doit contenir. 

Quand on a de la laine ou de 
1 étoffé à teindre en bleu dans 
cette Cuve , que je fuppofe pré- 
parée , comme il fera dit dans le 
Chapitre IV. on place au- de dans 
de cette Cuve un Cercle ou Cer- 
ceau de fer > dont l'intérieur eft 
garni dun rezeau de cordes , de 
dont les mailles ont huit ou dix 
lignes en quarré. Ce Cercle fe 
nomme une Champagne , de cette 
Champagne fert à empêcher que 
les laines ou étoffes ne tombent 
au fond de la Cuve , de 11e fe mê- 
lent avec la pâtée ou le marc qui 
y eft. O11 la foutient pour cet effet 
à la hauteur que l’on veut , par le 
moyen de trois ou quatre cordes 
que l’on attache aux bords de la 
Cuve. 

On fe fert auffi pour pallier la 
Cuve 3 c’eft-à-clire , pour la re- 
muer ou brouiller le marc avec 



8 L’Art de la Teinture. 
ce qui eft liquide , d’un inftru- 
ment de bois appelle un Râble. 
C’eft une planche épaiffe , aron- 
die en forme d’un demi cercle-, 
&c emmanchée au bout d’un long 
bâton. On fouléve avec ce rable 
la pâtée du fond de la Cuve pour 
la mêler dans le bain, &: l’on s’en 
fort auiîî pour heurter la Cuve 3 
c’eft-à-dire , pour pouffer bruf- 
quement , avec force , la fur- 
face du bain jufqu’au fond de la 
Cuve , & par-là y introduire de 
l’air , &: former des bulles , ou 
une efpece d’écume, qui fert à 
faire connoître l’état où eft la 
Cuve , ainfi que je l’expliquerai 
dans la fuite. 

il y a aufli le Tranchoir , qui eft 
une efpece de palette de boi3, 
laquelle fert à mefurer la quan- 
tité de chaux que l’on met dans 
la Cuve ; je le décrirai en parlant 
de la maniéré de poferlaCuve, 



Chapitre I. 9 
& je donnerai en même temps 
l’explication des termes de l’Art, 
à melure que je ferai obligé de 
m’en fervir. 

La grandeur que je viens d’in- 
diquer pour les Cuves, n'a rien 
de fixe : elle dépend du befoin 
ou de la volonté. On a fait pofer 
ou aiTeoir plulieurs fois avec fuc- 
cès , une Cuve qui ne tcnoit 
qu’un muid , & une autre dont la 
capacité n etoit que de foixante 
pintes y mais dans ce cas , il faut 
l’entourer de fumier ou d’une 
mafibnnerie , ou empêcher par 
quelqu’ autre moyen qu’elle ne fe 
refroidiife trop promptement y 
car alors ces petites Cuves fc- 
roi eut manquées. 

On prépare une autre forte de 
Cuve pour le Bleu , qu’on nom- 
me Cuve d’ hde , parceque c’elt 
ï Indigo feul qui lui donne fa cou- 
leur. Les Teinturiers qui fe fer- 

A y 



io L’ApvT de la Teinture, 
vent de la Cuve de Paftel , n’em- 
ployent point ordinairement cel- 
le d Indigo. Cependant comme 
on fe fert pour la pofer d’un vaif- 
feau particulier à cet ufage , il eft 
à propos de le décrire. 

Cette Cuve a pour l’ordinaire 
cinq pieds de haut 3c deux de 
diamètre dans fa partie fuperieu- 
re 3 elle fe rétrécit par en bas , 
3c na plus vers le fond que huit 
à dix pouces de large : on enterre 
cette Cuve dun pied ou un 
pied 3c demi , pour la commo- 
dité du travail, 3c on bâtit au- 
tour un mur cilindrique qui s’é- 
lève jufqu au haut de la Cuve , 3c 
fur lequel fes bords font foutenus. 
On voit que ce mur étant verti- 
cal , ou tout droit par dedans , 
&’par confequent cilindrique , 3c 
la Cuve qu’il entoure étant en 
forme de cône , il doit demeurer 
un efpace vuide par en bas. Cet 



Chapitre I. u 
efpace fert à y mettre de la braife 
de du charbon , pour entretenir 
la Cuve dans un degré de cha- 
leur convenable. On pratique 
pour cet effet dans le bas une 
petite porte ou ouverture pour y 
palier le charbon , qu’on a loin 
de pouffer tout autour de ia Cu- 
ve , afin quelle fe chauffe le plus 
egalement qu'il eit poiîible. Par 
cette manière de pofer la Cuve , 
le feu fe trouve au-deffus de l’In- 
digo , lequel fe précipite au fond, 
quand on fa mis dans cette Cuve 
de cuivre , de par coniequent il 
ne fçauroit fc brûler de perdre fa 
qualité, comme cela arrive roi t , 
fi le reu écoit immédiatement 
fous le fond de la Cuve. On prend 
la même précaution pour les Cu- 
ves de Paftel à la Hollandoife , 
dont il fera parlé dans la fuite. 

Il y a encore une attention à 
avoir pour que le feu ne foit pas 



n L'Art de la TeintüPvE, 
trop promptement étouffé j c’cft 
de placer un tuyau de fer ou de 
grais , qui communique depuis 
cette cavité où eft placé le char- 
bon jufqu au-deffus de la Cuve. 
Ce tuyau fera fcellé pour plus de 
commodité le long de la murail- 
le y contre laquelle la Cuve eft 
appuyée pour l’ordinaire. On fe 
fert pour remuer le bain de cette 
Cuve d’un Rable^ mais plus petit 
que celui qui fert à la Cuve de 
Paftel : on peut aufli y mettre une 
Champagne , mais cela n’eft pas 
trop d ’ufage, parceqn’on n y teint 
ordinairement que deséchevaux 
de laine ou de foy e , qu’on ne lâ- 
che point entièrement de crainte 
de les broüiller , & qui par confé- 
quent ne peuvent pas defcendre 
allés bas dans la Cuve pour tou- 
cher au marc ou à la pâtée du 
fond, parcequ’ils n’ont pas allés 
de longueur. 



Chapitre I. 1 3 
J’ai fait obferver ci-devant 
qu’on peut affeoir une Cuve de 
Paftel en petit. Il eft encore plus 
aifé d’en pofer une d’indigo 
d’auflï petit volume que l’on veut* 
&; la forme du vaiffeau eft alors 
de très-peu d’importance. J’en 
ai préparé une de quatre pintes 
dans une Cucurbite de cryftal, 
&: une de chopine feulement dans 
une petite Cucurbite. Je donne- 
rai le détail des précautions né- 
ceffaires pour y réüilîr, lorfque 
;e parlerai de la Cuve d’indigo. 
Outre ces Cuves, il eft nécef- 
faire d’avoir plulîeurs Chaudiè- 
res de différentes capacités; fui- 
vant la quantité d’ouvrage qu’on 
veut faire à la fois. On peut les 
faire conftruire en cuivre rouge 
ou en cuivre jaune , mais le cui- 
vre rouge vaut mieux, parcequ’il 
eft moins fujet à tacher , lorfque 
la laine ou l’étoffe le touche , ou 



î4 L’Art de la Teinture. 
lorfqu’elle y féjourne quelque 
temps. 

Il eft bon auffi d’en avoir une 
d 'étain fin pour l’écarlate , par- 
ceque la laine filée , ou les étof- 
fes, ne s’y tachent jamais 3 au 
lieu qu’il eft à craindre que cela 
n’arrive dans les Chaudières de 
cuivre. Les Teinturiers qui fe 
fervent de ces derniers pour tein- 
dre en écarlate , ont la précau- 
tion de mettre au-dedans un filet 
de cordes ou un grand panier à 
claire voye , d’ozier écorcé , pour 
empêcher que l’étoffe n’appro- 
che du cuivre , de ne le touche * 
parceque le filet ou le panier 
étant d’un plus petit diamètre 
que la Chaudière , il y a par con- 
féquent un efpace considérable 
entre l’un de l’autre. Malgré tou- 
tes ces précautions, il y a bien 
des gens qui penfent que l’écar- 
late n a pas autant d éclat de de 



Chapitre I. if 
vivacité, quand elle eft faite d ans 
des Chaudières de cuivre, que 
quand elle fort d une Chaudière 
d’étain. C’eft de quoi je parlerai 
dans le Chapitre de l'écarlate. 
Toutes ces Chaudières feront 
fcellées le plus qu’il eft poffible , 
à la même hauteur , & contiguës 
les unes aux autres; enforte que 
les plus profondes defeendent 
plus bas que les autres , mais ne 
foient pas plus élevées. Elles fe- 
ront revêtues tout autour d’un 
mur fait de tuilau & de terre à 
four : l’extérieur feulement fera 
enduit de plâtre pour plus de pro- 
preté ; & afin qu’il ne fe dégrade 
pas fi facilement, le defiiis du 
contour de ce mur fera formé 
par des jantes de roue , liées les 
unes aux autres par des cram- 
pons de fer. Les bords rabatus 
de la Chaudière feront cloüés fur 
ces jantes avec des clouxdecui- 



\6 L’Art de la Teinture. 
vre , & non de fer , pàrceque 
ceux-ci feroieiit des taches aux 
étoffes. Ces jantes fervent aufli 
à empêcher que l’eau bouillante 
qui fort quelquefois de la Chau- 
dière, quand le feu de deffous 
eft trop vif, n’entraîne rien de 
mal propre avec elle en retoni* 
bant dans la Chaudière. Onfcel- 
lera par la même raifonune plan- 
che de champ entre les Chau- 
dières , afin que le bain de Tune 
ne tombe pas dans celle d’à côté , 
lorfqu’on les fait travailler toutes 
deux à la fois : mais cette pré- 
caution fera inutile, quand on 
aura un lieu affés vafte pour éta- 
blir les Chaudières à une diftan- 
ce un peu confidérable les unes 
des autres. 

On chauffe ces Chaudières 
par-deffous , de ordinairement 
pour plus de commodité , on en- 
ferme fous un même manteau de 



Chapitre I. 17 
cheminée les foyers de toutes les 
Chaudières, ainfi que les regif- 
très qui font au-deffus pour don- 
ner de l’a&ivité au feu, ces re- 
giftres font des ouvertures plus 
ou moins grandes , par où paflént 
la fumée & une partie de la flam- 
me : la grandeur de ces regiftres , 
celle du foyer, la chauife de la 
Chaudière , c'eft-à-dire , la dif- 
tance de fon fonds à l’âtre où 
l’on fait le feu, font déterminées 
par la grandeur des Chaudières $ 
mais le manteau de la cheminée 
doit toujours couvrir toutes ces 
ouvertures , &: venir jufqu’au bord 
de la Chaudière , afin que la fil- 
mée y entre toute entière , & qu’il 
n’y en ait point dans l’endroit où 
Ton travaille. On ne peut guères 
donner un plan fixe de ces Chau- 
dières & de leur établiflement 
dans un Atelier , puifque cela dé- 
pend de la plus ou moins grande 



i8 L’àrt de la Teinture. 
quantité d’ouvrages qu’on doit y 
faire. 

On perce dans le manteau de 
la cheminée 3 ou dans le mur au- 
deflus de chacune de ces Chau- 
dières , des trous pour y placer 
des perches grofîes comme le 
bras ou environ, à la hauteur 
d’environ cinq pieds <k demi. 
Elles fervent à y mettre égouter 
les échevaux de laine ou de foye, 
ou les étoffes dont on n’a que de 
petites parties à teindre , afin que 
le bain retombe dans la Chau- 
dière. On pafife pour cela des bâ- 
tons dans tous les échevaux, & 
on pofe ces bâtons fur les perches. 

Lorfque ce font des étoffes 
qu’on veut teindre , qu’on en a 
des pièces entières , & même pla- 
ceurs à la fois, on fe fert a un 
tour. C’eft un axe de bois garni 
d’une manivelle , ôc fur lequel 
font attachés quatre petites pie- 



Chapitre I. 19 
ces de bois un peu larges &épaif- 
fes, en forme d’aîles de moulin 
à eau, qui feraient fort courtes. 
On fait mouvoir ce tour avec îa 
main , en pofant les deux extré- 
mités de fon axe fur deux four- 
chettes de fer, qui fe placent, 
quand on veut, dans des trous 
pratiqués à deffein fur les jantes 
de bois qui foutiennent les bords 
de la Chaudière * 6c pour s’en 
fervir , on enveloppe fur ce tour 
un bout de l’étoffe , ôc le faifant 
tourner promptement , il fe char- 
ge fucceflîvement de toutes les 
parties de l’étoffe j on le tourne 
enfuite à contrefens , on y met 
l’autre bout de l’étoffe le pre- 
mier, 6c continuant toujours de 
la forte , l’étoffe fe trouve teinte 
auffi également qu’il eft poifible. 
Si la piece d’étoffe eft allés lon- 
gue , ou fi l’on en a plufieurs à 
teindre de la même couleur , on 



zo L’Art de la Teinture. 
coud enfemble les deux bouts * 
enforte qu’elle forme un anneau -, 
on paffe le tour au travers de eet 
anneau, on le pofe enfuitefur les 
fourchettes , & on le tourne com- 
me on vient de le dire. 

Si ce qu’on a à teindre eft de 
la laine en toifon qui doive être 
mife en couleur avant que d’être 
filée , on aura une efpéce d’é- 
chelle de bois fort large , de la 
longueur du diamètre de la Chau- 
dière , & dont les échelons foient 
fort près les uns des autres. C’eft 
fur cette échelle ou civiere ,pla-* 
cée fur la Chaudière, que l’on 
met la laine pour l’égouter , pour 
l’éventer , ou pour la changer de 
bain. Il eft inutile de dire com- 
bien on doit avoir d’attention à 
ce que cette échelle , les bâtons 
dont on fe fert, le tour, ôcc. 
foient bien lavés & bien propres. 
Il en eft de même des Ghaudie- 



Chapitre î. zt 
res & de tous les inftrumens qui 
fervent à la Teinture. Cn con- 
çoit aifément que fans cela on fe- 
roit des taches à tout moment , 
ou que même l’éclat de la tein- 
ture feroir terni par le mélange 
des différentes matières qui poud- 
roient s’y rencontrer. On ne fçau- 
roit trop recommander la pro- 
preté dans toutes les opérations 
de cet Art. 

Je ne parlerai point des autres 
vaille aux ou inftrumens qui fer- 
vent à la Teinture , 6c qui font 
connus de tout le monde , com- 
me chaudrons, poêlons, féaux, 
tonneaux , barils , étouffoirs pour 
conferver la braife du foyer des 
Chaudières , pelles , couvercles 
de bois pour les Chaudières , cu- 
viers , planches à fouler , mor- 
tiers , vaifleaux de verre & de 
grais pour les diflblutions métal- 
liques , réchauds , fourgons pout 



iz L'Art de la Teinture. 
attifer le feu des Chaudières , & 
plufieurs autres pareils utenciles 
dont le befoin , quon en a , mon- 
tre allés la çnaniere de s’en fer- 
vir. 

On doit avoir aulîî un cafîin 
de cuivre pour enlever le bain 
des Chaudières , quand il a fourni 
toute fa teinture. C’eft une efpé- 
ce de grande cuillère de cuivre , 
emmanchée de bois, qui tient 
environ huit à dix pintes. On fe 
fert , pour achever de vuider les 
Chaudières, de febilles ou écuel- 
les de bois , ôc pour les bien lieu* 
toyer , d’un balai de jonc avec du 
fablon, &c d’une éponge pour les 
effuyer &: deifécher. Dans les 
grands Ateliers , onfoude au fond 
des Chaudières de grande capa- 
cité , un tuyau de cuivre portant 
en dehors un robinet que l’on 
ouvre quand on veut en vuider 
les bains. Ce tuyau fe décharge 



Chapitre II. 
clans un canal pratiqué fous le 
pavé de l’Atelier , & ce canal a 
l’on ilïixë jufqu’ à la riviere , près 
de laquelle l’Atelier de Teinture 
a été établi. 

Voilà , à ce que je crois , toutes 
les inltru&ions qui peuvent fe 
donner fur les outils ou ucenciles 
qui fervent à la Teinture en gé- 
néral. S’il y en a quelqu’un dont 
je n’ai pas parlé, je le ferai lorf* 
qu’il y aura occalîon d’indiquer 
fon ulage. 



t£r tir C- Üh Ütr '<ls 



CHAPITRE II. 



De la diflinffion du Grand & du 
Petit Teint fur les Laines . 

I L y a deux maniérés de tein- 
dre lesLaines de quelque cou- 
leur que ce foit. L’une s’appelle 
teindre en grand ô* bon teint s fau- 



14 L’Art de la Teinture, 
tre > teindre en petit ou faux teint . 
La première confifte à employer 
des drogues ou ingrédiens qui 
rendent la couleur folide, en- 
forte qu’elle réfifte à l’adion de 
l’air , & quelle ne foit que diffi- 
cilement tachée par les liqueurs 
acres ou corrolives; les couleurs 
de petit teint au contraire fe 
paffent en très-peu de temps à 
l’air j & fur-tout 11 on les expofe 
au foleil , & la plupart des li^ 
queurs les tachent de façon qu’il 
n’eft prefque jamais poffible de 
leur rendre leur premier éclat. 

On fera peut-être étonné qu’y 
ayant un moyen de faire toutes 
les couleurs en bon teint, l’on 
permette de teindre en petit 
teint; mais trois raifons font qu’il 
eft difficile , pour ne pas dire im- 
poffible, d’en abolir l’ufage. Pre- 
mièrement , le trayail en eft beau- 
coup plus facile : la plupart des 

couleurs 



Chapitre II. 2,5 
couleurs 6c des nuances qui don- 
nent le plus de peine dans le bon 
teint, fe font avec une facilité 
infinie en petit teint. Seconde- 
ment, la plus grande partie des 
couleurs de petit teint font plus 
vives 6c plus brillantes que celles 
de bon teint. En troifiéme lieu , 
6c cette raifon eft la plus forte de 
toutes, le petit teint fe fait à 
beaucoup meilleur marché que 
le bon teint. Quand il ny auroit 
que cette demie re raifon , on 
jugera aifément que les Ouvriers 
font tout ce qu’ils peuvent pour 
fe fervir de ce genre de Teinture 
préférablement à l’autre. C’eft 
ce qui a déterminé le Gouver- 
nement à faire des loix pour la 
diftindion du grand 6c du petit 
Teint. 

Ces loix prefcrivent les fortes 
de laines 6c d’étoffes qui doivent 
être de bon teint , 6c celles qu’il 

B 



i6 L’Art de la Teinture. 
eft permis de faire en petit teint. 
C’elt la deftination des laines fi- 
lées 6c le prix des étoffes qui dé- 
cident de la qualité de la tein- 
ture quelles doivent recevoir. 
Les laines pour les canevas 6c les 
tapifferies de haute 6c baffe liffe , 
6c les étoffes dont la valeur ex- 
cède quarante fols l’aulne , en 
blanc , doivent être de bon teint. 
Les étoffes d’un plus bas prix, 
ainfî que les laines groflieres def- 
tinées à la fabrique des tapiffe- 
ries, appellées Bergame 6c Point 
de Hongrie , peuvent être en petit 
teint. Tel étoit l’efprit du Ré- 
glement de M. Colbert, 6c c’eft 
fur le même principe qu’a été 
fait celui de M. Orry , Control- 
leur Général des Finances en 
1733. On y a éclairci un grand 
nombre de difficultés qui nui- 
foient à l’exécution du premier, 
ôc on y £& entré dans le détail 



Chapitre IL 17 
qui a été jugé né ce flaire pour 
prévenir, ou au moins pour dé- 
couvrir toutes les prévarications 
qui pourraient fe commettre. 

C’eft pour ces mêmes raifons 
que les Teinturiers du grand 6c 
bon teint font un Corps féparé 
de ceux du petit teint, 6c quil 
n’eft pas permis aux uns d’em- 
ployer, ni même de tenir chés 
eux les ingrédiens affeêtés aux 
autres. Il y a dans le Royaume 
une troifîéme Communauté , qui 
eft celle des Teinturiers en foye, 
laine 6c fil. Ceux-ci ont la per- 
miffion de faire le grande le pe- 
tit teint : mais cette Commu- 
nauté forme trois branche s, dont 
l’une eft pour la foye , la fécondé 
pour la laine filée , 6c la troifîéme 
pour le fil. Le Teinturier qui a 
opté pour un de ces trois genres 
de travail, ne peut faire que ce 
qui eft permis à ceux de fa bran-. 



L’Art de la Teinture. 
che : ainfi , celui qui a opté pour 
le travail des foyes , ne peut tein- 
dre ni la laine filée ni le fil : il en 
eft de même des autres. Le Tein- 
turier de cette troifiéme Com- 
munauté qui a choifi le travail 
des laines filées, peut avoir chés 
lui les inerédiens du grand &: du 
petit teint j mais il ne lui eft pas 
permis de faire ufage de ceux 
affedés au petit teint, que furies 
laines groftîeres dont j’ai parlé. 

Telles font les fages précau- 
tions qu’on a prifes , 6c qu’il étoit 
nécelfaire de prendre, pour ar- 
rêter les abus qui s’étoîent gliffés 
dans un Art dont la perfedion 
eft extrêmement importante au 
bien 6c à l’avantage du com- 
merce. On peut confulter les Rè- 
glement mêmes , fi l’on veut avoir 
un détail plus exad de tout ce 
qui y eftpreferit pour le maintien 
de l’ordre 6c de la police de ce£ 
Communautés, 



Chapitre Iï. 29 
Comme on n’a pu s affiner 
exactement , ni par les informa'-* 
rions prifes de différens Teintu- 
riers , ni par la leCture des anciens . 
Rcglemens , de ce qui caraCtéri- 
foit précifément les couleurs de 
bon teint & celles de petit teint * 
il a fallu, pour y parvenir, prendre 
le moyen le plus long, le plus 
difficile , mais en même temps le 
plus affine , ou pour mieux dire , 
le feul fur lequel on pouvoir com- 
pter avec certitude. Feu M. Du- 
fay, de l’Académie Royale- des 
Sciences , que le Miniffere avoir 
choifi pour travailler à la per- 
fection de cet Art, a fait teindre 
chés lui des laines de toutes les 
couleurs , 6c avec tous les ingré- 
diens qui font ulités dans la Tein- 
ture , tant en grand qu’en petit 
tein£. Il a même fait venir des 
différentes Provinces ceux qui ne 
font point en ufage à Paris. En- 



30 L’Art de la Teinture. 
fin 5 il a raflémblé la plus grande 
partie des matières qu’il a foup- 
çonné pouvoir être employées à 
la Teinture , & il en a eiïayé un 
très -grand nombre , fans avoir 
égard aux préjugés des Teintu- 
riers , fur les bonnes ou mauvaifes 
qualités des unes ou des autres. 

Il avoir commencé d’abord fes 
épreuves fur des laines filées ; 
mais il a trouvé plus de facilité 
dans la fuite à fe fervir de mor- 
ceaux de drap blanc, parcequ’il 
étoit plus commode pour les ex- 
périences qu’il avoit deffein de 
faire. 

Pour reconnoître enfuite cel- 
les de toutes ces couleurs qui 
étoient folides & celles qui ne 
l’étoient point, 6c diliinguer par 
conféquent celles de bon teint , 
de celles de petit teint, il a ex- 
pofé au foleil &c à l’air pendant 
douze jours des échantillons de 



Chapitre IL 31 
toutes ces couleurs , teintes chés 
lui , &: dont il connoifloit la com- 
pofition. Ce temps a paru fuffi- 
îant pour les éprouver ; car les 
bonnes couleurs ne font point ou 
que très-peu endommagées , & 
les faufîès font effacées en grande 
partie; de forte qip après les dou- 
ze jours d’expofition au foleil en 
efté , & à l’humidité de l’air pen- 
dant la nuit, il ne peut refier au- 
cun doute fur la claffe dans la- 
quelle chaque couleur doit être 
rangée, lorfqu’elle a été éprou- 
vée de la forte. 

Néanmoins il reftoit encore 
une difficulté , c’eft que n’ayant 
pas expofé toutes ces couleurs à 
l’air, précifément dans le même 
temps ni dans la même faifon , 
les unes dévoient avoir eu plus 
de foleil que les autres, & par 
conféquent avoir beaucoup plus 
perdu dans le même cfpace de 



L’Art de la Teïntüri. 
douze jours, que celles qui aü- 
roient été expofées pendant un 
temps fombre ou pendant dés 
jours plus courts. Mais il a remé- 
dié à cet inconvénient d’une ma- 
niéré qui né laide plus aucune 
difficulté ni aucun doute fur 
l’exaétitude de l’épreuve 3 car il 
a choifi une des plus mauvaifes 
couleurs, c’eft-à-dire , une de 
celles fur lefquelles le foleil avort 
fait l’effet le plus fenlîbïe pen- 
dant l’elpace de douze jours. 
Cette couleur lui a fervi de piè- 
ce de comparaifon dans tout le 
cours de fes expériences , &: cha- 
que fois qu’il a expofé à l’air des 
échantillons , il y a joint un mor- 
ceau de cette même étoffe. Ce 
n’étoit plus alors le nombre des 
jours auquel il avoit égard , c’é- 
toit à la couleur que prenoit fon 
échantillon de comparaifon, &il 
le laiffoit expofé jufqu’à ce qu’il 



Chapitre II. 33 
eut autant perdu que celui qui 
avoir été expofé pendant douze 
jours d’efté. Comme il marquoit 
toujours le jour auquel il expo- 
foit les échantillons , il a eu oc- 
cafion d’obferver que dans l’hy- 
ver il fuffifoit de les laifler au 
grand air quatre ou cinq jours de 
plus, pour perdre autant qu’ils 
auraient fait en efté. En fuivant 
cette méthode , il ne lui eft refté 
aucun fcrupuie fur la certitude 
de fes expériences. 

Cette épreuve , par l’expofi- 
tion à l’air & aux ratons du fo- 
leil, avoir encore un autre objet; 
c’etoit de trouver les déboüillis 
convenables à chaque couleur. 
On appelle Débomüi ou Debout y 
l’épreuve qui fe fait pour con- 
noître fi une étoffe eft de bon 
teint ou non. On en fait boüiilir 
un échantillon dans de l’alun , du 
tartre , du favon , du vinaigre*, du 

B y 



34 L’Art de la Teinture. 
citron , &c. &: par l’effet que font 
ces drogues fur la couleur, on 
juge quelle étoit fa qualité. Les 
Déboüillis pratiqués jufqu’en 
1733 étoient li infufhfans , qu’ils 
n’ont pu fervir à M. Dufay d’in- 
dication pour en trouver déplus 
fïirs. Il y avoir même de bonnes 
couleurs qu’ils emportaient, fans 
endommager que très -peu les 
mauvaifes ; enforte qu’il a été 
obligé d’en fixer plufieurs , dont 
chacun fert à un très-grand nom- 
bre de couleurs^ c’eft ce qu’on 
verra à la fin de ce Traité : mais 
voici en peu de mots la régie 
qu’il a fuivie pour les trouver. 

Après avoir vû l’effet de l’air 
fur chaque couleur bonne ou 
mauvaife , il éprouvoit fur la mê- 
me étoffe différentes efpéces de 
déboüillis , & il s’arrêtait à celui 
qui faifoit fur cette couleur le 
même effet que l’air avoir pro- 



Chapitre IL 3j 
duit : marquant enfuite le poids 
des drogues, la quantité de l’eau, 
la durée de l’épreuve, il étoitfûr 
de produire fur cette couleur un 
effet pareil à celui que l’air de- 
voir y faire } fuppofé quelle eut 
été teinte de la même maniéré 
que l’avoir été la Tienne , c’eft-à- 
dire , félon la méthode des Tein- 
turiers du grand ou du petit teint. 
Parcourant de la forte toutes les 
couleurs & tous les ingrédiens 
qui entrent dans la Teinture, il 
trouvoit un moyen , qu’on peut 
regarder comme fur , de connoî- 
tre la bonne ou mauvaife qualité 
de chaque couleur , en faifant par 
le déboiiilli une elpéce d’analyfe 
de ce qui étoit entré dans fa corn- 
polîtion. On ne peut fe dilpenfer * 
fans injuftice , d’avoiier que les 
moyens qui ont conduit M. Du- 
fay à la découverte de ces dé- 
bouillis, ou épreuves des couleurs* 



Obferva* 
tior.s fur 
les Dé- 
boüillis. 



3 6 L’Art de la Teinture. 
ne foient très - ingénieufement 

O # 

imaginés , parceque l’épreuve , 
par l’air & le foleil , ne peut être 
mife en ufage dans les cas où il 
faut juger fur le champ fi une 
étoffe , expofée en vente dans une 
Foire ou ailleurs ., eft de bon teint, 
au cas que fon prix l’exige. 

Les déboiiiliis de la nouvelle in- 
ftruétion publiée fur les Mémoi- 
res de M. Dufay , lui font perdre 
en peu de minutes, lorfqu’elle eft 
de faux teint , tout ce qu’elle per- 
droit étant expofée pendant dou- 
ze ou quinze jours à l’air. Mais 
comme des régies générales, pour 
de femblables épreuves , doivent 
être fujettes à bien des excep- 
tions , ou qu’on n’a pû prévoir , ou 
qui ayant été prévûés, n’ont pû 
être détaillées, fans courir le rif* 
que de faire naître de la confu- 
fîon, ou des fujets de contefta- 
tions fans nombre 3 il s’enfuit que 






Chapitre II. 37 
ces régies, données peut-être 
conlme trop générales , font aufiî 
trop rigoureufes dans plufieurs 
cas, où des couleurs claires de- 
mandent des fels ou des dofesde 
fels moins aftives que des cou- 
leurs bien chargées , qui peuvent 
perdre une quantité eonfidé râ- 
ble de leurs ingrédiens colorans 
dans la liqueur agiiTante d’un dé^ 
boüilli quelconque , fans qu’on y 
apperçoive de changemens fort 
fenfibles. Il auroit donc fallu prefe 
crire un déboüilli prefque pour 
chaque nuance ; ce qui étoit im- 
poffible , vuleurs variétés infinies; 
Ainfi l’air &: le foie il feront tou- 
jours la véritable épreuve j & tou- 
te couleur qui 11’y recevra point 
d’altération pendant un certain 
temps, ou qui y acquierera ce que 
les Teinturiers appellent du fond, 
doit être réputée de bon teint , 
quand menue elle changerait 



$8 L’Art de la Teinture. 
beaucoup aux déboüillisprefcrits 
par la nouvelle inftrudion. L’é- 
carlate en eft un exemple : com- 
me le favon emporte prefque en- 
tièrement cette couleur, on la 
foumife à l’épreuve de l’alun } & 
quand elle eft faite avec la co- 
chenille feule , fans autre mélan- 
ge d’ingrédient colorant , elle 
doit prendre r dans une diffolu- 
tion d’alun boiiillante , une cou- 
leur pourpre : cependant, fi l’on 
expofe de l’écarlate aufoleil , elle 
y perd une partie de fon vif, &: 
elle devient plus foncée ; mais 
cette nuance foncée n’eft pas 
celle que l’alun lui donne. Ainfi 
les déboüillis, dans certains cas, 
ne peuvent pas être fubftitués à 
l’adion de l’air &dufoleil, au 
moins quant à la parité de l’effet. 

J’ai fait avec le bois de Fer- 
nambouc , qui comme prefque 
tous les autres bois chargés de^ 



Chapitre IL j$> 
couleur , eft de faux teint, un rou- 
ge beaucoup plus beau que les 
rouges de garence, & auffi vif que 
les rouges faits avec la graine de 
Kermès j ce rouge , au moyen de 
fa préparation particulière , dont 
il fera parlé en ion lieu , a demeu- 
ré expofé à l’air pendant les deux 
derniers mois de 1 740 , qui , com- 
me on fçait , ont été fort pluvieux? 
&: pendant les deux premiers de 
1741 : malgré la pluie & le mau- 
vais temps, il a réfifté} & bien 
loin de perdre, il a acquis du 
fond. Cependant ce même rou- 
ge fi folide à l’air 11e réfîfte pas à 
l’épreuve du tartre. Seroit-il jufte 
de le profcrire , parceque ce fel 
le détruit , & les étoffes , que nous 
employons à nos habillemens , 
font-elles deftinées à être boüil- 
lies avec le tartre, avec l’alun, 
avec le favon? Je ne prétends 
pas cependant défapprouver les 



4o L’Art de la Teinture. 
épreuves par les déboitillis, elles 
font utiles , parcequ’ elles font 
promptes } mais il y a des cas où 
elles ne doivent pas fervir de ré- 
gies pour prononcer une confif- 
cation, fur-tout quand elles ne 
feront pas connoître qu’une cou- 
leur qui a du être faite avec des 
drogues de bon teint , fa été avec 
les ingrédiens du petit teint. 
Après avoir donné les notions 
préliminaires fur la diftindion du 
grand & du petit teint, il con- 
vient de donner la pratique des 
couleurs de l’une &■ de l’autre 
clafle. 



CHAPITRE III. 



Des Couleurs du grand & hon T 'tint. 

O N appelle , comme je l’ai 
déjà dit , Toutes les couleurs, 
folides ? couleurs de grmd & bo& 



Chapitre III. 4 r 
teint ; & les autres , couleurs de -pe- 
tit teint , ou de faux teint. Quel- 
quefois on nomme les premiè- 
res, couleurs fines , &: les autres*, 
couleurs fauffes : mais cette expref- 
fion peut être fujette à équivo- 
que ; car on confond quelquefois 
les couleurs fines avec les cou- 
leurs hautes, qui font celles où 
entre la cochenille, & dont le 
prix eft plus confidérable que 
celui des autres. Ainlî pour évi- 
ter toute ohfcurite, Rappellerai 
les premières , bonnes couleurs , ou 
couleurs du grand de 1 bon teint j & 
les autres , couleurs faujfes , ou cou- 
leurs du petit teint. 

Les expériences , qui font un Théorie 
très -bon guide dans la Phyfique , 
ainfi que dans les Arts , m’ont 
démontré que la différence des 
couleurs , félon la diffindion pré- 
cédente, dépend en partie de la 
préparation du fujet qu’on veut 



L'Art de la Teinture. 
teindre , & en partie du choix 
des matières colorantes qu’on 
employé enfuite pour lui donner 
telle ou telle couleur. Ainfi je 
crois qu'on peut dire comme un 
principe général de l’Art dont je 
traite , que toute la mécanique 
invifîble de la Teinture confifte 
à dilater les pores du corps à 
teindre , à y dépofer des particu- 
les d une matière étrangère & à 
les y retenir par une efpece d’en- 
duit que ni l’eau de la pluie ni 
les raïons du foleil ne puiflent 
altérer j à choilîr les particules 
colorantes d’une telle ténuité , 
qu’elles puiflent être retenues 5 
fuffifamment enchaflées dans les 
pores du fujet , ouverts par la 
chaleur de l’eau boüillante , puis 
refferrés par le froid, &: de plus, 
enduits de l’elpece de maftic que 
Iaident dans ces mêmes pores les 
fels choifis pour les préparer.D’où 



Chapitre III. 43; 
il fuit que les pores des fibres de 
la laine dont on a fabriqué , ou 
dont on doit fabriquer des étof- 
fes, doivent être nettoyés,aggran- 
dis , enduits , puis refferrés, pour 
que l’atome colorant y foit rete- 
nu à peu près comme un diamant 
dans le chaton d’une bague. 

Les expériences m’ont fait 
connoître auflî , qu’il n’y a point 
d’ingrédient colorant de la clafie 
du bon teint , qui n’ait une fa- 
culté aftringente &c précipitante * 
plus ou moins grande ; que cela 
fuffit pour féparer la terre de l’a- 
lun , l’un des fels qu’on employé 
dans la préparation de la laine 
avant que de la teindre 3 que cette 
terre unie aux atomes colorans 
forme une elpéce de lacque fem- 
blable à celle des Peintres , mais 
infiniment plus fine ; que dans les 
couleurs vives , telles que l’écar- 
late, où l’on ne peut employer 



44 L’Art de la Teinture. 
l’alun , il faut fubftituer à fa ter- 
re , qui eft toujours blanche , 
quand l’alun eft bien choifi , un 
autre corps qui fourni lié à ces 
atomes colorans une bafe aufti 
blanche ; que l’étain pur donne 
cette bafe dans la teinture en 
écarlate > que lorfque tous cCs 
petits atomes de lacque 7 terreufe 
colorée fe font introduits dans 
les pores dilatés dufujet, fenduit 
que le tartre ( autre fel fervant à 
fa préparation ) y a laiffe , fert à 
y maftiquer ces atomes , & qu’en- 
fin le refterrement des pores , oc- 
cafionné par le froid >• fert à les 
y retenir. 

Peut-être que les couleurs de 
faux teint n’ont ce défaut que par- 
eequon ne prépare pas fuffifam- 
ment 1er fujet ; enforte que les par- 
ticules colorantes n’étant que dé- 
pofées fur fa furface lifté , ou dans 
des pores dont la capacité n’eft 



Chapitre III. 4$ 
pas fuffifante pour les recevoir , 
il eft impoiTible que le moindre 
choc ne les en détache. Si l’on 
trouvoit le moyen de donner aux 
parties colorantes des bois de 
.teinture l’aftriftion qui leur man- 
que , & qu’en même temps on 
préparât la laine à les recevoir , 
comme on la prépare par exem- 
ple à recevoir le rouge de la ga- 
rence, je fuis déjà alluré par une 
trentaine d expériences , qu’on 
parviendrait à rendre ces bois 
aulh utiles aux Teinturiers du 
bon teint , qu’ils l’ont été jufqu’à 
préfent aux Teinturiers du petit 
teint. 

Les régies précédentes auront 
leur application dans d’autres 
Chapitres de ce Traité , où je ne 
manquerai pas de faire obferver 
ce qui m’a déterminé à les em- 
ployer comme principes gênés 



4^ U Art de la Teinture. 

Les couleurs connues par les 
Teinturiers fous le nom de cou- 
leurs frimitives , font au nombre 
de cinq j fçavoir , le bleu > le rou- 
ge y le jaune , le fauve ou couleur 
de racine , <5c le noir . Je ne don- 
nerai point ici un détail ennuieux 
&: prefque inutile de tous les in- 
grédiens qui doivent être em- 
ployés dans ces couleurs pour le 
bon teint, non plus que de ceux 
.qui ne font permis que dans le 
petit teint , ou de ceux qui font 
défendus dans l’un & dans l’au- 
tre, à caufe de leur mauvaife 
qualité de ronger, de durcir &: 
de dégrader les laines. Ces in- 
grédibns ne font point encore 
connus du Le&eur, & il fera plus 
à propos de n’en parler qu’à me- 
fure que je traiterai des couleurs 
en particulier, dans la compofi- 
tion defquelles ils peuvent entrer. 
.Ceux qui voudroient voir le ça- 



. Chapitre III. 4^ 
talogue de tous ces ingrédiens 
réünis fous le même coup d’œil, 
&: rangés chacun dans leur clafle 
par rapport à leur bonne ou mau- 
vaife qualité , n’auront qu’à con- 
fulter le réglement , où ils les trou- 
veront dans l’ordre qu’ils délir 
rent. 

Je vais examiner de fuite les 
cinq couleurs primitives dont je 
viens de parler, & je donnerai 
les différens moyens de les pré- 
parer d’une maniéré folide & du- 
rable, c’eft-à-di re, conformément 
à ce qui eft prefcritparlesrégle- 
mens aux Teinturiers du gran4 
& bon teint. 




4§ L’Art de la Teinture, 

CHAPITRE IV. 

Du Bleu . 

L E bleu fe donne aux laines 
ou étoffes de laine de toute 
efpéce,fans qu’il foit befoin de 
leur faire d’autre préparation , 
que de les bien moüiller dans 
l’eau commune tiède , & de les 
exprimer enfuite ou les laiffer 
égoûter. Cette précaution eft né- 
ceffaire , afin que la couleur s’in- 
troduire plus facilement dans le 
corps de la laine , &: quelle fe 
trouve par-tout également fon- 
dée : & il eft néceftaire de le faire 
pour toutes les couleurs , de quel- 
que efpéce quelles foient, tant 
fur les laines filées que fur les 
étoffes de laine, 

A l’égard des laines en toifon 
fpi fervent à la fabrique des 

draps. 



Chapitre IV. 49 
draps , tant de mélange que d’au- 
tre forte , ôc que pour cette rai- 
fon on eft obligé de teindre avant 
quelles foient filées, il y aune 
autre préparation à leur faire , 
qui eft de les dégraiffer, c’eft-à- 
dire , les dépoüiiier de la graille 
naturelle quelles avoient fur le 
corps de l’animal, &: qu’on ne 
leur ôte que lorfqu’on fe difpofe 
à les mettre à la teinture (.* ). 
Comme cette opération eft du 
reilort du Teinturier, & quelle 
eft indifpenfable pour les laines , 
qui fe teignent avant que d’être 
filées , en quelque couleur que ce 
foit, je vais' donner la manière 
de la faire. Elle n’eft pas abfolu- 
ment la même par-tout, & il fe 
peut trouyer quelque différence 
dans la pratique : mais voici la 

( * ) La graille naturelle adhérente à la laine * 
fait qu'elle le conferve en magalin fans être atta- 
quée des Tines qui la xongeiotent lï elle é toit 
gtaiffée. 

C 



50 L’Art de la Teinture. 
maniéré dont on s’y prend dans 
la Manufa&ure d’Andely en Nor- 
mandie, dont les draps font d’u- 
ne très-belle fabrique. 

d c D ia g îai S ^* ert ^ une Chaudière qui 

ne. tient environ une vingtaine de 
féaux : on y met douze féaux 
d’eau quatre féaux d’urine , qui 
eft ordinairement fermentée : on 
chauffe la Chaudière, ôdorfque 
le bain eft chaud à pouvoir feu- 
lement y fbuffrir la main , on y 
jette environ dix à douze livres 
de laine en fuain , c^eft-à-dire, 
de laine qui a encore fa grailfe 
naturelle. On la lailfe environ un 
quart d’heure dans la Chaudière, 
en la remuant de temps en temp's 
avec des bâtons : on la lève en- 
fuite , & on la met égoûter un 
moment fur une civiere. ( C’eft 
cette efpéce d’échelle large , dont 
j’ai parlé dans la defeription des 
inftrumens fervant à la Teinture.) 



Chapitre IV. jt 
On la porte de -là dans une gran- 
de corbeille quarrée , placée dans 
une eau courante j &: deux hom- 
mes l’y remuent long-temps avec 
de grands bâtons ,fe la ramenant 
à plufîeurs reprifes de l’un à l’au- 
tre , jufqu’à ce que la graille ou 
le fuain enfoit entièrement forti. 
Cette graille trouble l’eau & la 
rend laiteufe , tant qu’il en relie 
dans la laine. Lorfque cette eau 
celle de fe troubler, c’elt ligne 
que la laine elt ailes dégraiilée \ 
on la retire alors , & on la met 
égoûter dans un panier. Tandis 
que la première mile de dix à 
douze livres de laine ell dans la 
corbeille , on en met une fécondé 
quantité femblable dans la Chau- 
dière, & l’on continue toujours 
de la forte tant qu’on a de la laine 
à dégrailfer. Si le bain de la Chau- 
dière diminue trop , on y en re- 
met de nouveau , compofé de 

Cij 



5'x L'Art de la Teinture. 
même dune partie d'urine &: de 
trois parties d’eau. On dégraiffe 
ordinairement une balle de laine 
tout de fuite. Si elle pefoit deux 
cens cinquante , étant en fuain 3 
elle diminue pour l’ordinaire de 
foixante livres , &: elle ne pefe 
plus que cent quatre-vingt-dix 
livres étant dégraiflèe & féchée. 
On conçoit aifément que cette 
diminution peut beaucoup va- 
rier , fuivant le plus ou le moins 
de fuain qui étoit contenu dans 
la laine , & fuivant qu’on la dé- 
graifté avec plus ou moins d’exac- 
titude. Mais on ne fçauroit trop 
recommander de la bien dégrail- 
fer , parcequ’elle en eft mieux dif- 
pofée à prendre la teinture, 
pourquoi Le fuain, qui eft une tranfpi- 
graîfie d h ration graflè légèrement uri- 

niac. neufe du mouton, retenue dans 
£a toifon , trop épaiffe pour la 
iaiifer échapper , eft indiifolublç 



Chapitre I V. 53 
àfeau ;par conféquent l’eau feule 
ne pourroit fen détacher. On 
ajoute dans la Chaudière une 
quatrième partie durine , mais il 
faut quelle ait été gardée quel- 
ques jours, afin que ces fels vo- 
latils foient développés par la fer- 
mentation, c’eft- à-dire , qu’il eft 
néceflaire que cette urine com- 
mence à avoir une odeur forte. 
Ce fel volatil étant un alcali , for- 
me avec le fuain une forte defa- 
von , parceque c’eft toujours ce 
qui réfuite de l’union d’une ma- 
tière huileufe avec un alcali quel- 
conque. Dès l’inftant qu’un favon 
eft formé par la combinaifon de 
ces deux principes, il eft diflo- 
luble à l’eau , de par conféquent 
il eft aifément emporté par elle. 
La preuve que dans cette opéra- 
tion il s’eft fait un vrai favon, 
c’eft que l’eau qui l’emporte blan- 
chit, tant quelle en détache de 

C iij 



54 L'Art de la Teinture. 
la laine. S’il y a eu alfés d’urine 
fermentée dans la Chaudière 
pour la quantité de fuain qui étoit 
adhérent à la laine , elle fera bien 
dégraiflee : s’il n’y en a pas eu 
affés, tout le fuain n’aura pas pu 
être converti en fa von , & la laine 
demeurera gralfe. On pourroit 
faire la même opération avec des 
alcalis fixes , comme avec une 
leiïive de potaffe ou de cendres 
grayelées; mais outre que cette 
leffive couteroit beaucoup plus 
que Turine, il fetoit à craindre 
que fi l’on n’en trouvoit pas la 
jufle proportion , la laine n’en fut 
altérée. Car j’ai reconnu par dif- 
férentes épreuves que ces fortes 
de fels cauftiques détruifent fort 
aifément toutes les matières ani- 
males , laine , poil de chèvre , 
foye , &c. 

Je prie le Leéteur de fe fou- 
venir que quoique dans la fuite 



Chapitre IV. jj 
je ne fa/fe plus mention de eette 
opération du dégrais , elle eft 
néanmoins néceffaire pour toutes 
les laines que Ton met à la tein- 
ture avant que d’être filées ; de 
même qu’il faut toujours moüiller 
celles qui font filées, & les étoffes 
de toute efpéce , afin qu’elles 
prennent la couleur plus égale- 
ment. 

Des cinq couleurs matrices ou 
primitives dont j’ai parlé •> il y en 
a deux qui ont befoin d une pré- 
paration que l’on donne a^ec des 
ingrédiens qui ne fourniffent au- 
cune couleur , mais qui par leur 
acidité & par la fineffe de leur 
terre difpofent les pores de la 
laine à recevoir la couleur. Cette 
préparation s’appelle le Bouillon . 
Il varie fuivant la nature & la 
nuance des couleurs. Celles qui 
en ont befoin font le rouge , le 
jaune , &: les couleurs qui en dé- 

C iiij 



5 6 L'Art de la Teinture. 
rivent. Le noir exige une prépa- 
ration qui lui eft particulière. Le 
bleu êc le fauve , ou couleur de 
racine n en demandent aucune : 
il fuîftt que la laine foit bien dé- 
graiffée & moiiillée ; & même 
pour le bleu , il n’y a pas d’autre 
façon à y faire que de la plonger 
dans la cuve , l’y bien remuer 6e 
l’y laiffer plus ou moins long- 
temps , fuivant que l’on veut la 
couleur plus ou moins foncée. 
Cette raifon , jointe à ce qu’il y 
a beaucoup de couleurs, pour 
lefquelles il eft néceflaire d’avoir 
précédemment donné à la laine 
une nuance de bleu, m’a déter- 
miné à commencer par donner 
fur cette couleur les régies les 
plus précifes qu’il me fera poftl- 
ble. Car s’il y a beaucoup de fa- 
cilité à teindre la laine en bleu , 
lorfque la Cuve de bleu eft une 
fois préparée^ il n’en eft pas de 



Chapitre V. 57 
même de la préparation de cette 
Cuve , qui eit réellement l’opéra" 
tion la plus difficile de tout l’Art 
de la Teinture. Il ne s’agit dans 
toutes les autres que d’exécuter 
d’après des procédés fîmples 
tranfmis des Maîtres à leurs Ap- 
prentifs. 

11 y a trois ingrédiens qui fer- 
vent à teindre en bleuj fçavoir, 
le paftel , le voue de de l’ indigo. Je 
donnerai les préparations de cha- 
cune de ces matières , de je com- 
mence par la Cuve cle paftel. 



4 * 4/ itr ttr 4 4- c- 



4* 4" 4" 4* 4* w 



CHAPITRE V. 



De U Cuve de Paftel. 

L E Paftel eft une plante qui 
fe cultive en Languedoc & 
dans quelques autres endroits du 
Royaume. On l’apporte en bal- 
les , qui pefenc ordinairement 

C 7 



58 L’Art de la Teinture. 
depuis cent cinquante jufqua 
deux cens livres; il reffemble à 
de petites mottes de terre deflé- 
chées & enlafiees de Quelques fi- 
bres de plantes : aulîî n’eft-ce 
que la plante nommée en Latin 
Jfrtis ou Giajtum , qu’on faitpou- 
rir après qu’on l’a cueillie à un 
certain degré de maturité , &: 
qu’on réduit enfuïte en pelotes 
pour la faire fécher. Il y a diver- 
fes précautions à obferver pour 
cette préparation , fur laquelle 
on trouvera plufieurs articles dans 
le Réglement de M. Colbert fur 
les Teintures. Le meilleur Paftel 
préparé vient du Diocèfe d’Alby. 

Pour le mettre en état de don- 
ner fa teinture bleue, on fe fert 
de ces grandes Cuves de bois , 
dont j’ai parlé au commencement 
de cet Ouvrage ; & plus ces Cu- 
ves font grandes , mieux l’opéra- 
tion réüflit. Ordinairement on 



Chapitre V. 59 
prend trois ou quatre balles de 
Paftel, & ayant bien nettoyé la 
Cuve , on en fait l’afliette comme 
il fuit. 

O11 charge une Chaudière de de ^ a m ^“ e 
cuivre la plus proche de la Cuve , ve. 
d’eau la plus croupie qu’on puifle 
avoir : ou fi l’eau n’eft pas cor- 
rompue & croupie , on met dans 
la Chaudière une poignée de je- 
neflrole ou de foin* c’eft-à-dire, 
environ trois livres , avec huit li- 
vres de garence bife ou croûtes 
de cette racine. Si l’onpeut avoir 
le bain vieux d’un garençage , il 
épargnera la garence , & même 
il fera un meilleur effet. La Chau- 
dière étant remplie, & ayant al- 
lumé le feu défions dès trois heu- 
res du matin , on la fera bouillir 
cinq bons quarts d’heure , ( quel- 
ques Teinturiers la font boüillir 
jufqu’à deux heures & demie ou 
trois heures ) puis o& la verfe au 

Çvj 



6o L'Art de la Teintüre. 
moyen d’un canal dans la grande 
Cuve de bois bien nettoyée, & 
au fond de laquelle on à mis plein 
un chapeau de fon de froment. 
En furvuidant le bain boüillant 
de la Chaudière dans la Cuve , 
ik pendant qu’il coulera par le 
bout de la goutiere ou canal , on 
mettra dans cette Cuve les balles 
de Paftel Tune après l’autre , afin 
de pouvoir mieux les rompre, 
pallier &. remuer avec les râbles : 
on continuera d’agiter jufqu’à ce 
que tout le bain chaud foit fur- 
vuidé dans la Cuve , & lorfqu’eiîe 
fera remplie un peu plus qu’à 
moitié , on la couvrira avec des 
morceaux de couvertures , cou- 
pés un peu plus grands que fa cir- 
conférence : on mettra encore 
pardeffus une pièce de drap , afin 
quelle foit étouffée le plus exacte- 
ment qu’il eft poflible , & on la 
laiffera repofer quatre bonnes 
heures. 



Chapitre V. éi 
Quatre heures apres l’afïiette, 
on lui donnera X évent , c’eft-à- 
dire , quon la découvrira pour 
la pallier bien & y introduire de 
nouvel air. On y fera tomber pour 
chaque balle de Paftel un bon 
trenchoir de cendres , nom dégui- 
fé que les Ouvriers donnent à la 
chaux vive qu’ils ont fait étein- 
dre , quelques-uns dans l'eau, 
d’autres à l’air. Al’égard du/m?- 
choir , c’ell une elpéce de palette 
de bois qui fert à mefurer grof- 
fierement la quantité de chaux 
que l’on met dans la Cuve. Elle 
a cinq- pouces de large &: trois 
pouces & demi de long : elle peut 
contenir à peu près une bonne 
poignée de chaux. Quelques 
Teinturiers la nomment auflî 
tailloir . Quand après l’éparpille- 
ment de cette chaux, la Cuve 
aura été bien palliée , on la re- 
couvrira de même qu’aupara- 



Si L'Art de ia Teinture. 
Tant, hormis un petit efpace de 
quatre doigts qu’on lai lier a dé- 
couvert pour lui donner un peu 
deventr 

Quatre heures après on la re- 
tranchera 9 c’eft-à-dire , qu’on la 
palliera fans lui donner de chaux, 
puis on la recouvrira & la lailfera 
repofer deux ou trois heures , y 
lailfant comme dedusune petite 
communication avec l’air exté- 
rieur. 

Au bout de ces trois heures, 
on pourra la retrancher encore , 
la palliant bien , ôc fi. elle n’eftpas 
encore prête &: venue a doux , 
félon le langage du Teinturier, 
c’eft-à-dire , fi elle ne jette point 
de bleu à fa furface , & qu’elle 
fiille encore , ce qui fe remarque 
en heurtant ou frappant de plat 
avec la planche du rable dans la 
Cuve , il faut après l’avoir bien 
palliée la laiflér repofer encore 



Chapitre V. gf 
une heure &: demie, prenant 
bien garde li elle ne s’apprête 
point , & 11 elle ne vient point à 
doux , c’eft-à-dire, 11 elle ne jette 
point du bleu. 

Alors on lui donnera Veau 9 
c’eft-à-dire , qu’on achèvera de 
la remplir , y mettant l’indigo 
dans* la quantité qu’on jugera à 
propos y car le Teinturier a pré-* 
lentement la liberté d’en em- 
ployer autant qu’il veut. Ordi- 
nairement on en employé de dé- 
laie , comme il fera dit , plein 
un chaudron ordinaire d’Atte- 
lier pour chaque balle de Paftel $. 
ayant rempli la cuve à lîx doigts 
près du bord , on la palliera bien 5 
& on la couvrira comme aupa- 
ravant. 

Une heure après lui avoir 
donné Veau , on lui donnera le 
pied y fçavoir, deux trenchoirs 
de chaux pour chaque balle de 



64 L’Art de la Teinture. 
Paftel , &c plus ou moins , félon la 
qualité du Paftel , & félon qu’on 
jugera qu’il ufe de chaux. Je prie 
le Lefteur de me pafler ces ex- 
preffions : j’écris ce Traité pour 
lé Teinturier ; ainfî il faut que je 
parle la langue qu’il entend : le 
Phyficien n’aura pas de peine à 
fubftituer les termes propres que 
peut-être l’Ouvrier n’elitendroit 
pas. Il y a desPaftels qui s’apprê- 
tent beaucoup plutôt les uns que 
les autres , & l’on ne peut donner 
fur cela des régies exactes , qui 
foient en même temps générales. 
Il faut remarquer auili que l’on 
ne répand la chaux qu après que 
la Cuve eft bien palliée. 

Ayant recouvert la Cuve , on 
y mettra au bout de trois heures 
un échantillon qu’on y lailïera 
entièrement fubmergé pendant 
une heure. Au bout de ce temps 
vous le retirerez pour voir ü la 



Chapitre V. 6$ 
Cuve eft en état. Si elle y eft , cet 
échantillon doit fortir -verd, 
prendre la couleur bleue , étant 
expofé une minute à l’air. Si vo- 
tre Cuve verdit bien 1 echantil- 
lon , vous la pallierez & lui don- 
nerez un ou deux trenchoirs de 
chaux , puis vous la recouvrirez. 

Trois heures après vous la 
pallierez & y répandrez de la 
chaux , ce dont elle aura befoin j 
puis vous la recouvrirez, & au 
bout d’une heure & demie, la 
Cuve étant rafïife, vous y met- 
trez un échantillon que vous ne 
lèverez qu’au bout dune heu- 
re , pour voir l’effet du Paftel j de 
fi l’échantillon eft d’un beau verd, 
&: qu’il prenne un bleu foncé à 
l’air , vous y en remettrez encore 
un autre pour vous affurer de 
l’effet de la Cuve. Si vous trou- 
vez cet échantillon affés monté 
en couleur , vous achèverez de 



66 L’Art de la Teinture. 
remplir votre Cuve d’eau chau- 
de , &. s’il fe peut , d’un vieux bain 
de garençage, &: vous pallierez. 
Si vous jugez que la Cuve a en- 
core befoin de chaux , vous lui 
en donnerez une quantité fuffi- 
fante félon qu’à l’odeur & au ma- 
niement vous jugerez qu elle en 
aura befoin. Cela fait , vous la 
recouvrirez > &: une heure après y 
fi elle eft en bon état, vous met- 
trez vos étoffes dedans 6c vous en 
ferez l’ouverture. C’eft ainfî que 
les Teinturiers nomment la pre- 
mière mife de la laine ou de l’é- 
toffe dans une Cuve neuve. 

Indices qui fervent À bien gouverner 
me bonne Cuve . 

O N connoît qu’une Cuve 
eft bien en œuvre , c’eft- 
à-dire , quelle eft en état de tein- 
dre en bleu, quand la pâtée ouïe 
marc qui fe tient au fond eft d’un 



Chapitre V. 67 
verd brun ; quand il change étant 
tiré hors de la Cuve; quand la 
fleurée, c’eft-à-dire, l’écume en 
groffes bules qui fumage , eft d’un 
beau bleu Turquin ou P ers , de 
quand l’échantillon , qui y a été 
tenu plongé pendant une heure 5 
eft dun beau verd d’herbe foncé. 

..Lorfqu elle eft bien en œuvre 
elle a aufti le brevet ouvert > clair 
de rougeâtre , 6c les gouttes 6c re- 
bords qui fe font fous le rable en 
levant le brevet , font bruns. Ou- 
vrir le brevet , c’eft lorfqu’on lève 
la liqueur avec la main ou avec 
le rable pour voir quelle couleur 
a le bain de la Cuve fous fa pre- 
mière furface. 

La pâtée ouïe marc doit chan- 
ger de couleur , ainfi que je viens 
de le dire , en fortant du brevet 
ou du bain, de brunir à l’air ex- 
térieur auquel on l’expofe. 

Quand on manie le brevet ou 



68 L’Art de la Teinture. 
bain , il ne doit paroîtrc ni ru- 
de entre les doigts ni trop gras j 
&: il ne doit avoir ni odeur de 
chaux ni odeur de leiîive. Voilà 
à peu près toutes les marques 
d’une Cuve qui eft en bon état. 

Indices d'une Cuve qui a foujfert 
far le trop ou le trop peu de chaux , 
qui font les deux extrêmes qu on 
doit le plus éviter . 

Q Uand une Cuve eft trop 
garnie 5 c’eft-à-dire , quand 
on y a mis de la chaux plus que 
le Paftel n’a pû en ufer , on le re- 
connoît facilement en y mettant 
un échantillon , qui au lieu de de- 
venir d’un beau verd d’herbe , 
n’eft que fali d’un bleu grisâtre 
&: mal uni. La pâtée ne change 
point , 6c la Cuve ne fait prefque 
point de fieurée \ le brevet ou le 
bain n’a aulfi qu’une odeur pi- 



Chapitre V. 6 f 
quante de chaux ou de lefîîve de 
chaux. 

Il s’agit de remédier à cet in- 
convénient , en dégarniffant la 
Cuve , ce que les Teinturiers font 
de plufieurs maniérés. Les uns fe 
fervent de tartre, les autres de 
fon , dont ils mettent dans la Cuve 
un boiffeau,plus ou moins, félon 
quelle efl garnie : d’autres y met- 
tent un feau d’urine. En quelques 
lieux, on fe fert d'un grand ré- 
chaud de fer affés long pour pou- 
voir atteindre depuis la pâtée juf- 
qu’au haut de laCuve. Ce réchaud 
ou fourneau aune grille à un pied 
près de fon fond, de un tuyau 
de fer prenant du de|fous de cette 
grille & montant jufqu’au haut 
du réchaud , pour pouvoir fournir 
de l’air qui anime le feu du char- 
bon qu’ils mettent fur la grille. 
Ils enfoncent ce fourneau dans la 
Çuye jufque fur la pâtée, fans 



y o L’Art de la Teinture. 
pourtant le faire entrer dedans * 
St ils l’arrêtent avec des barres de 
fer, de crainte qu’il ne s’élève. 
La chaleur communiquée par ce 
fourneau fait monter toute la 
chaux du fond de la Cuve à la 
fuperficie du bain* ce qui donne 
la facilité d’en ôter avec un ta- 
mis ce qu’on juge à propos. Mais 
quand on l’a ôtée ., il faut être at- 
tentif à en rendre à cette Cuve 
la quantité dont elle a befoin. 

Quelques-uns dégarniflent aufiî 
la Cuve de Paftel avec gravelle 
ou tartre, & vieille urine boüil- 
lies enfemble. Mais le meilleur 
remède , quand elle eft trop gar- 
nie , c’eft d’y mettre du fon St de 
la garence à difcrétion ; St fi elle 
neft qu’un peu trop garnie , il fuf- 
fit de la laifler repofer quatre , 
cinq ou fix heures, ou plus, y 
mettant feulement deux pleins 
chapeaux de fon , St trois ou qua- 



Chapitre V. 71 
tre livres de garence , quon dis- 
tribue légèrement fur la Cuvej 
après quoi on la couvre. Au bout 
de quatre ou cinq heures , ou 
heurte dedans avec un rable , & 
félon la couleur que prennent 
les bules d’air élevées à l’occa- 
fion de ce mouvement imprimé 
à tout le bain , on met un échan- 
tillon dedans pour en voir l’effet. 

Si elle eft rebutée , &: quelle 
ne jette du bleu que quand elle 
eft froide, il faut la biffer reve- 
nir fans la tourmenter, 8c quel- 
quefois laifter pafter des journées 
entières fans la pallier : quand 
elle commencera à faire un 
échantillon p affable , il faudra en 
remettre le bain au feu pour le 
réchauffer. Alors ordinairement 
la chaux , qni fembloit n’avoir 
plus la force d’exciter de fer- 
mentation, fe réveille & empê- 
che la Cuve de donner fi-tôt du 



ji L’Art de la Teinture. 
teint. Si on veut l’avancer > on 
répand deffiis du fon &:de la ga-. 
rence , comme auffi plein un ou 
deux paniers de Paftel neuf 3 ce 
qui aide le bain réchauffé à ufer 
fa chaux. 

Il faut avoir foin auffi d’y met- 
tre des échantillons d’heure en 
heure , afin de juger par la cou- 
leur verte qu’ils y prennent , com- 
ment la chaux fera rongée. Par 
ces épreuves, on fe inet en. état 
de la conduire avec plus d’exac- 
titude 3 car quand une fois une 
Cuve a fonde rt par le trop ou 
trop peu de chaux , elle efi bien 
plus difficile à gouverner. Si 
pendant le temps que vous tra- 
vaillez à la faire revenir, le bre- 
vet ou le bain fe morfond un 
peu trop , il faudra l’entretenir 
en chaleur , en furvuidant du 
clair, <k remplaçant ce bain clair 
par de l’eau chaude 3 car quand 



Chapitre V. 7$ 
îc bain ou brevet eft froid , le 
Paftel n’ule point du tout de 
chaux ou fort peu : quand il eft 
trop chaud , cela retarde aufli 
l’aftion du Paftel & f empêche 
d’ufer la chaux qu’on y a mife. 
Ainlî il vaut mieux attendre un 
peu que de prelfer les Cuves àfe 
remettre , lorfqu elles ont fouf- 
fert. 

On connoît quune Cuve n’a 
pas été allés garnie de chaux , & 
qu’elle a fouftert, lorfquele bain 
ou brevet ne fait point de fieu- 
rée , c’eft-à-dire , de grolfes bulles 
d’air d’un beau bleu } mais qu’il 
ne donne qu’une écume com- 
pofée de petites bulles ternes > 
& lorfqu’en heurtant deflus avec 
le rable , il ne fait que jriller : 
( c’eft le bruit qüe font ime infi- 
nité de petites bulles d’air qui fe 
crèvent à mefure qu’elles fe for- 
ment). Lç bain a auifi une odeur 

.0 



74 L’Art de la Teinture. 
d’égoût ou d’œufs couvés. Il eft 
rude 6c fec au toucher. La pâtée 
tirée hors du bain ne change 
point y ce qui arrive prefque 
toujours quand une Cuve a fouf- 
fert difette de chaux. L’on doit 
craindre cet accident principa- 
lement lorfqu’cn fait l’ouverture 
6e que l’on met en Cuve ; car fi 
on n’a pas bien obfervé l’état de 
la Cuve , tant à l’odeur qu’en 
heurtant dedans avec le rable 
après avoir mis la champagne , 
6e qu’on mette imprudemment 
les étoffes dans la Cuve , lorf- 
que le Paftel aura ufé toute fa 
chaux, il eft à craindre que la 
Cuve ne fe perde , parceque les 
étoftes y étant mifes, le peu qu’il 
y refte de chaux en état d’agir en- 
core s’y attache } le brevet refte 
dégarni , 6c alors la Cuve ne fai- 
fant que barboüiller , il faut reti- 
rer ces étoftes &c remédier prom- 



Chapitre V. 7 J 
ptcment à la Cuve pour fauver 
le refte du teint, en y mettant 
trois ou quatre trenchoirs de 
chaux , plus ou moins , félon que 
la Cuve aura fouffert, 6c ce fans 
avoir encore pallié au fond. Il 
faut obferver fi enpalliant 6c heur- 
tant, le jr die ment celle , & fi la 
mauvaife odeur change : alors 
on peut efpérer qu il n’y aura eu 
que le brevet ou bain qui aura 
fouffert, 6c que la pâtée n’efi: pas 
encore en difette. Lorfque vous 
aurez appaifé le bruit ou frille* 
ment , au moins en partie , 6c que 
le brevet fendra la chaux 6c aura 
le maniement doux , vous cou- 
vrirez la Cuve , 6c la laifferez re- 
pofer j ôc fi la fleurée fubfifte en- 
core fur la Cuve au bout d’une 
heure 6c demie, vous y mettrez 
un échantillon, que vous lèverez 
une heure après, 6c vous vous 
gouvernerez félon le fond du verd 



Ouver- 
ture de la 
Cuve. 



/* 



y6 L’Art de la Teinture. 
qu’il y prendra. Mais ordinaire- 
ment les Cuves ainfi rebutées ne 
font pas fi-tôt en état de teindre. 

La Cuve étant en bon état, 
yous y .dcfcendrez la Champagne , 
& prendrez pour l’ouverture une 
mife de trente aulnes de drap, 
ou l’équivalent de fon poids en 
laine bien dégrailfée , que vous 
aurez defïèin de teindre en bleu 
fers , pour en faire enfuite un noir. 
Ayant paflfé & repaffé cette mife, 
toujours couverte du bain , ou 
entre deux eaux, pendant une 
bonne demie heure , vous torde- 
rez le drap au moulinet attaché 
à la potence qui doit être au-def- 
fus de la Cuve 3 & fi c’eft de la 
laine , comme vous l’aurez plon- 
gée avec fon filet, le même filet 
fervira à la tordre. Vous dévui- 
derez le drap par fes lifierespour 
f éventer &îe déverdir, c’eft-à- 
.dire , lui faire perdre la couleur 



Chapitre V. 77 
verte qu’il aura en fortant de la 
Cuve , & prendre la couleur 
bleue. Si ce drap ou cette laine, 
à la première torfe , n’étoit pas 
affés foncé pour un bleu pers , vous 
lui donnerez un rejet , en remet- 
tant dans la Cuve le bout de là 
pièce de drap qui en eft forti le 
premier j &c félon la force de vo- 
tre Paftel , vous donnerez à cette 
mife jufqu’à deux ou trois rejets , 
félon que vous le jugerez nécef- 
faire à finteufîté du bleu que 
vous voulez avoir. Si votre Paftel 
eft bon , tel que feft ordinaire- 
ment le vrai Lmrugais , après 
avoir tiré la première mife, vous 
pouvez en mettre' une fécondé 
fur cette ouverture ou premier 
travail de la Cuve. 

Après avoir fait cette ouver- 
ture , qu’on nomme auffi premier 
pÆement , vous pallierez de nou- 
veau la Cuve , 6c la garnirez de 

D iij 



y % L’àrt de la Teinture* 
chaux avec difcrétion j lui laif- 
fant l’odeur & maniement con- 
formes à ce qui eft dit ci-deffus, 
obfervant qu’à mefure que le 
teint diminue , la vertu du Paftel 
diminue au (IL 

Si votre Cuve eft en bon train , 
vous ferez le premier jour de 
f ouverture trois ou quatre pal- 
liemens , &z le lendemain deux ou 
trois. Il faut feulement prendre 
garde à ne pas la fatiguer , à ne 
pas lui donner des miles auiïi for- 
tes le fécond que le premier jour. 

Quant aux couleurs ; pour tirer 
de cette Cuve nouvellement po- 
fée tout le profit poftible , on teint 
d’abord les étoffes deftinées pour 
être mifes en noir, enfuite les 
bleus de- Roy , puis celles qui doivent 
être mifes en verds bruns . Les 
violets &: les bleus Turquins fe 
font ordinairement dans les der- 
niers palliemens du fécond jour 
de f ouverture. 



Chapitre V. 79 

Le troifîéme jour , fi la Cuve 
fe trouve trop diminuée de quan- 
tité , il faut la remplir d’eau chau- 
de jufqu’à quatre pouces près du 
bord y quelques Teinturiers ap- 
pellent cette addition d’eau re- 
jalUge d’une Cuve. 

Vers les derniers jours de la 
femaine , on fait les bleus les plus 
clairs ; le famedi au foir , ayant 
pallié la Cuve, 011 la garnit un 
peu plus que le jour précédent, 
afin qu’elle puifTe fe conferver 
jufqu’au lundi. On remet le brevet Ré chaut 
ou bain fur le feu le lundi matin, ve ülie Cu ‘ 
en le faifant paffer de la Cuve 
dans la Chaudière de cuivre par 
le moyen de la goutiere ou canal 
qui fe place d’un bout fur l’une , 
éc de l’autre bout fur l’autre : on 
vuide ce brevet clair jufqu’à la 
pâtée , & quand il fera boüillant , 
on le fera repafler de nouveau 
dans la Cuve , palliant la pâtée à 

D iiij 



8 o L’Art de la Teinture. 
mefure que ce bain chaud y tom- 
be par l’extrémité du canal : on 
peut y ajouter en même temps 
plein un chaudron d’indigo pré- 
paré , comme il fera dit ci-après. 

Lorfque la Cuve fera remplie 
à quatre pouces près du bord, & 
qu’elle fera bien palliée, on la cou- 
vrira, & au bout de deux heures 
on y mettra un échantillon , qu’on 
n’y laiffera qu’une heure : on ajou- 
te de la chaux , félon la nuance du 
verd que cet échantillon d’effai 
aura prife en palliant cette cuve 
& au bout d’une heure ou deux , 
fi la Cuve n’apasfouffert,ondoit 
y mettre une mife d’étoffe. L’a- 
yant conduite entre deux eaux 
pendant une bomie demie heure, 
on la tord j on donne un rejet à 
cette étoffe , comme on a fait à la 
Cuve neuve. Cette Cuve réchauf- 
fée fe gouverne de même , c’eft- 
à-dire , qu’on fait jufqu’à trois pal- 



Chapitre V. 8 r 
liemens le premier jour , prenant 
garde à chaque paliiement fi elle 
n’a pas befoin de chaux ; car en 
ce cas , il faut y en mettre la quan- 
tité qu’on jugera nécefïaire. 

Le bleu qui feroit fait de Paf* 
tel fcul r feroit , félon le fentiment 
de quelques perionnes prévenues 
en faveur des anciens ufages, 
beaucoup meilleur que celui que 
donne le Paftel auquel on a ajou- 
té l’indigo : mais alors ce bleu 
feroit beaucoup plus cher , par- 
ce que le Paftel donne beaucoup 
moins de teinture que cette fé- 
cule étrangère j il a été vérifié, 
par des expériences répétées, que 
quatre livres de bel indigo de 
Guatiœalo rendent autant qu’une 
balle de Paftel Albigeois j&cinq 
livres , autant qu’une balle de 
Laurxgais , qui péfe ordinaire- 
ment deux cens dix livres. Ainfi 
l’emploi de l’indigo mêlé avec le 



82, L’Art de £a Teinture. 
Paftel eft d’une grande épargne 
& évite beaucoup de frais ; puif- 
que pour avoir autant d’étoffes 
teintes par une feule affiette de 
Cuve avec l’indigo, il en fau- 
drait faire deux, fî on le fuppri- 
moit , encore n’auroit-on pas pré- 
cifément autant de teinture. 

Aux Cuves neuves, on met 
d’ordinaire l’indigo fondu , après 
que le Paftel a fait paraître fon 
bleu , 8c un quart d’heure ou un 
demi quart d’heure après, on don- 
ne le pied , c’eft-à-dire , qu’on y 
met la chaux , & d’autant que cet 
indigo fondu en eft déjà garni 
par la îeiïive dans laquelle on la 
diflbut , on diminua la chaux 
qu’on donnoit au Paftel feul. 

Au réchaut, on met l’indigo 
dès le fâmedi au foir, afin qu’il 
s’incorpore avec le bain ou bre- 
vet, & qu’il lui ferve de garni- 
ture au moyen de fa chaux. 



Chapitre V. 8 $ 

T réparation de /’ Indigo dejline' à la 
Cave de PajleL 

L ’Indigo Guatimalo , ou de 
Guatimala > eft le meilleur 
de tous : on nous l’apporte de 
l’Amérique en forme de petits 
cailloux d’un bleu pers . On en 
coimoît la bonté à l’emploi & eu 
le rompant. Pour être bon , il faut 
qu’il foit en-dedans de couleur 
de violette foncée , 6c qu il pren- 
ne un œil cuivreux en le frottant 
fur l’ongle : le plus leger efl: le 
meilleur. 

Pour difïoudre & fondre l’in- 
digo , il faut avoir dans l’Attelier 
au Guefde , c’eftle nom qu’on don- 
ne aux Cuves de Paftel , une 
Chaudière particulière avec fon 
fourneau. Quatre-vingt ou cent 
livres d’indigo demandent une 
Chaudière qui tienne trente à 

trente-cinq féaux d’eau. 

* 



84 L’Art de la Teinttjre. 

On le fond dans une leffive ; 
6c pour la faire , on charge la 
Chaudière d’environ vingt-cinq 
féaux d’eau claire, on y ajoure 
plein un chapeau de fon de fro- 
ment avec douze ou treize livres 
de garence non robée, 6c qua- 
rante livres de bonnes cendres 
gravelées : c’efi demie livre de 
ce fel alcali , 6c deux onces 6c de- 
mie de garence pour chaque li- 
vre d indigo j car toutes ces do- 
fes font dcftinées à la diffolution 
de quatre-vingt livres de cette 
fécule. On fait boiiiliir le tout 
à gros botiillons pendant trois 
quarts d’heure ou environ : puis 
on retire le feu de deflous le 
fourneau , 6c on laiffe rcpofer 
cette leffive pendant demie heu- 
re , afin que la lie ou les fèces 
fe dépofent au fond. Enfui te on 
furvuide le clair dans des ton- 
neaux nets placés exprès auprès 



Chapitre V. 8 f 

de la Chaudière. Otez le marc 
relié dans la Chaudière, faites- 
la bien laver : reverfez-y la leffi- 
ve claire que vous* aviez vuidée 
dans les tonneaux ; allumez un 
petit feu delfous, & mettez-y en 
même temps les quatre-vingt li- 
vres d’indigo réduits en poudre 
grolïiere. Entretenez le bain dans 
une chaleur forte , mais fans le 
faire boiiillir , &: facilitez la dif- 
folution de cet ingrédient en 
palliant avec un petit rahle fans 
difeontinuer , afin d’empêcher 
qu’il ne s’encroûte &: ne fe brûle 
au fond de la Chaudière. On 
entretient le bain dans une cha- 
leur moyenne & la plus égale 
qu’il eft polfible , en y verfant de 
temps en temps du lait de chaux 
qu’on aura préparé exprès dans 
un bacquet pour le refroidir. 
Lorfque vous ne fendrez plus rien 
4e grumeleux au fond de la Chau- 



S 6 L’àrt de la Teinture. 
diere, & que l'indigo vous pa- 
roîtra bien délayé ou bien fondu, 
Vous retirerez le feu du fourneau, 
& n y laiflérez que fort peu de 
braife pour entretenir feulement 
une chaleur tiède : vous couvri- 
rez la Chaudière avec des plan- 
ches & quelque couverture , & y 
mettrez un échantillon d étoffé 
pour voir s’il en fort verd , & fî 
ce verd fe change en bleu à l’air. 
Si cela n’arrivoit pas, ilfaudroit 
ajouter à ce bain le clair d’une 
nouvelle lefîivc préparée comme 
la précédente. C’eft de cette dif- 
ïolution d’indigo dont on prend 
un, deux ou plufîeurs féaux pour 
les ajouter au Paftel, lorfque la 
fermentation l’a allés ouvert pour 
qu’il commence à donner fon 
bleu. 

Ce détail de la préparation 
d’une Cuve de Paftel n’eft pas 
exadement conforme à la mé- 



Chapitre V. §7 
tïiode ordinaire des Teinturiers 
dà-p refont : mais ayant fait po- 
fer une Cuve fuivant la defcri- 
ption quon vient de lire , elle a 
très-bien réüftl, & on en a tiré 
des bleus parfaits de toutes les 
nuances. Il eft néceflaire cepen- 
dant d’avertir que pour gouver- 
ner une Cuve de Paftel &fçavoir 
remédier à tous les accidens, il 
faut qu’un Manufacturier ait à 
fes gages un bon Guefderon , c’eft 
le nom qu’on donne au Compa- 
gnon T einturier qui a fait fa prin- 
cipale occupation delà conduite 
du Paftel. La pratique lui en a 
plus appris que tout ce qu’on 
pourroît en enfeigner dans ce 
Traité. 

Après m’être alluré des moyens 
qu’on doit employer pour la réüf- 
fite d’une Cuve de Paftel en 
grand , j’ai voulu voir s’il n’étoit 
pas poflible d’en alfeoir une en 



Cuve 

Paftel 

petit. 



ta L’Art de la Teinture. 
beaucoup moindre volume y ce 
que quelques Teinturiers pré- 
tendoient être impraticable. J’ai 
pris un petit tonneau qui tenoit 
environ cinquante pintes j je l’ai 
placé dans une Chaudière rem- 
plie d’eau, que j’avois foin de te- 
nir chaude autant qu’il étoit né- 
ceffaire. J’ai mis quarante pintes 
d’eau de riviere dans une petite 
Chaudière avec une once ôc de- 
mie de garence & une très-petite 
poignée de gau de. C’eit une her- 
be qui fert à teindre en jaune, 
6c qui m’a paru dans la faite 
ne fervir à rien dans cette opé- 
ration j mais on me la confeilla. 
alors comme néceflaire. Je fis 
boüillir le tout trois bonnes heu- 
res j &: fur les neuf heures dufoir 
je verfai tout ce bain dans le pe- 
tit tonneau placé dans la Chau- 
dière , après y avoir mis deux pe- 
tites poignées de fon : j’y jettai 






Chapitre V. £9 
en meme temps quatre livres de 
\ Paftel , 3c ayant bien pallié le tout 
> avec le rable pendant un quart 
d’heure , je la couvris, 3c j’eus foin 
de la faire pallier de même tou- 
tes les trois heures pendant la 
nuit. Je n’ai point mis d’eau fure 
dans cette petite Cuve, comme 
quelques Teinturiers en mettent 
à préient ; mais le fon que j’y 
avois mis d’abord en tient lieu , 
car il s’aigrit avec le bain même. 

Le lendemain , fur les neuf 
heures du matin, la Cuve com- 
mençoit à faire un petit bruit ou 
pétillement , ce que quelques 
Teinturiers prétendent expri- 
mer, en difant que la Cuve de- 
vient fourde. Il s’y formoit aufll 
une efpéce d’écume 3c des peti- 
tes bulles comme celles d’une eau 
favoneufe. Elle fut bien palliée, 
&j’y jettaiune once & demie de 
chaux éteinte & tamifée 5 ce qui 



$0 L’Art de la Teinture. 
fît augmenter l’écume : 1’odeur 
changea un peu , 5c devint plus 
forte } ce qui me fit juger que 
j’aurois pu y mettre un peu plus 
de Paftel. 

A dix heures 5c demie , la Cu- 
ve avoit une odeur de chaux plus 
forte : elle faifoit de l’écume 5c 
un peu de bruit. J’y mis alors un 
échantillon , qui au bout d’une 
heure étoit verdâtre , 5c un mo- 
ment après , dun bleu très-clair. 
On la pallia enfuite, 5c au bout 
d’une heure j’y remis un fécond 
échantillon , qui y demeura aufii 
une heure , 5c qui étant forti verd, 
devint d un bleu plus foncé que 
le premier. Cela me fit juger 
qu’elle étoit en état de recevoir 
l’indigo. 

A midi 5c demi , j’y mis deux 
onces d’indigo non dilTout,mais 
feulement bien pilé , tamifé 5>C 
délaie dans de l’eau chaude avec 



Chapitre V. 9 ï 
i gros comme une noix de cendres 
I gravelées. ( C’eft de la lie de vin 
i calcinée , qui contient beaucoup 
| de fel alcali , ainlî que je l’ai déjà 
; dit. ) J’y plongeai enfuite de deux 
I aeures en deux heures un échan- 
î rillon, palliant cette petite Cuve 
t üternativement , c’eft - à - dire , 
ju’une heure après l’avoir pal- 
» iée je mettois un échantillon qui 
/ demeuroit une heure , après 
quoi on la pallioit de nouveau. 
{ 2e qui fut continué de la forte 
. ufqu’à dix heures du foir; & en 
j :omparant enfemble les échan- 
I illons que j’en retirois , on voyoit 
pie leur couleur devenoit tou- 
{ ours de plus en plus foncée : ils 
levenoient aullî de plus en plus 
| r ifs , à mefure que la chaux su- 
joit, félon le langage des Ou- 
\ Tiers. 

Il auroit fallu la remplir alors ; 

I e que l’on jugeoit nécelfaire , 



L’Art de la Teinture. 
parceque le dernier échantillon 
étoit à un point de vivacité qui 
montrait que l’aétion de la chaux 
étoit amortie , 6c qu’elle n’agiffoit 
plus ; mais il aüroit fallu travail- 
ler dodus vers les deux heures 
après minuit : ainfi , à caufe de 
l’incommodité de l’heure >}e ju- 
geai à propos de la rallentir en 
la garnilfant & en lui donnant de 
nouvelle nourriture pour la faire 
aller jufqu’au lendemain y c’eft-à- 
dire , que j’y remis environ une 
demie once de chaux ; après quoi 
on la pallia, 6c une heure après, 
on y mit un échantillon , qui , 
étant retiré au bout d’une heure, 
étoit à la vérité bien plus bleu 
que les autres r mais qui., au moyen 
de la chaux, étoit plus terne & 
moins vif que le précédent. C’eft 
ainfi que l’on rallentit l’aétionde 
la Cuve , 6c qu’on l’amene à être 
en état de travailler à l’heure la 
plus convenable. 



Chapitre V, 95 
Dans le cours de la nuit , j’y fis 
11e ter e deux autres échantillons 
pi augmentèrent toujours en 
verdeur au fortir de la Cuve , 8£ 
lont le bleu étoit toujours de 
plus en plus foncé. Celui que Ton 
ira vers les huit heures du ma- 
in , .étoit encore un peu terne : 
|:e qui prouyoit que la chaux 
[qu’on avoit mife le foir , ‘n étoit 
. ,)as encore ufée , & quelle agif- 
( .oit trop fortement. Comme on 
. a pallioit alors , je fis enlever 
ivec le râble un peu de la pâtée 
lu fond , pour voir en quel état 
lie étoit. Je la trouvai brune ri- 
ant fur le jaune ; mais aufli-tôt 
p’elle avoit pris l’air, fa furface 
.erdifloit & devenoit de couleur 
l’olive. Si l’on enlevoit cette fnr- 
: ace avec la main, le delfous étoit 
le la même couleur que la pâtée 
voit paru d’abord j mais il ver- 
liflbit un moment après. L’odeur 



94 L’Art de la Teinture. 
en étoit allés forte , quoique ce 
ne fut pas celle du montant de 
la chaux. Le bain en étoit jaunit | 
tre à peu près comme delabier- 
re , & l’écume ou fleurée qui s’en 
élevoit lorfqu’on le heurtoit avec 
le rable , étoit bleue. Toutes ces 
indications font les meilleures 
qu’il y ait pour faire juger que la 
Cuve doit parfaitement réüflir. 

Je continuai d’y mettre des : 
échantillons &: de la pallier alter- 
nativement jufqu’à deux heures 
après midi. L’échantillon que 
l’on retira alors étoit très-verd, 
&: devint l’inftant d’après d’un 
bleu très-vif : ce qui dénotoit qu’il 
étoit temps de remplir la Cuve. ! 
Pour cet effet , je mis environ 
quinze ou fçize pintes d’eau dansi 
une petite Chaudière > avec deux 
gros de garence & une poignée 
de fon : je fis boüillir le tout une 
demie heure , & je mis ce brevet 



Chapitre V. 

: dans la petite Cuve à trois heu- 
1res : on la pallia tout de fuite , ôr 
. une heure après j’y mis un échan- 
tillon , que je retirai au bout d’u- 
ne heure , ôc qui fe trouva très- 
i beau 6e très-vif. 

Cette petite Cuve fe trouva 
. fur les fept heures en état de tra- 
J vailler , elle y auroit été de 
même dix-fept ou dix-huit heu- 
res plutôt, lî on ne l’avoit pas re- 
tardée à deffein. On y mit une 
petite champagne , qui eft ce cer- 
| cle de fer garni de rézeau de fi- 
celle, que j’ai décrit en parlant 
des inftrumens néceffaires à la 
Teinture, &: on la fît defcendre 
jufqu’à trois ou quatre doigts de 
la pâtée , l’affujettiflant à cette 
hauteur par le moyen de quatre 
ficelles attachées au bord du ton- 
neau. 

On y paffa alors une aune de 
ferge blanche , qui n’avoit point 



fS L’Art de la TEnrruRE. 
eu d’autre préparation que de la 
bien moüiller auparavant , afin 
que la couleur prit également 
par- tout. On la mania pendant 
un .demi quart d’heure dans la 
Cuve, la remuant avec les mains 
&: avec un petit crochet de fer. 
Au bout de ce temps , on la re- 
tira fort verte j on la tordit pour 
exprimer le bain , & elle devint 
bleue aufli-tôt qu elle eut pris 
l’air. On la remit encore un demi 
quart d’heure dans la Cuve , afin 
que la couleur fut plus foncée , 
èc eHe en iortit plus verte que la 
première fois, & aufli-tôt quelle 
fut exprimée , elle devint d’un j 
très-beau bleu , tel que je le fom 
haicois. 

On y pafla tout de fuite une 
livre de laine filée qui avoit été 
auparavant moilillée dans l’eau 
chaude & exprimée j mais il y 
ÉLYpit fi peu de Paftel dans la 

Cuve* 



Chapitre V. 97 
Cuve , que cette laine n’y prit 
qu’une couleur de bleu célefte. 
On remit donc à l’achever au 
lendemain , & pour que la Cuve 
fe put conferver en état, &: en 
même temps pour la remettre en 
? couleur , j’y répandis une demie 
once de chaux tamifée. Avant 
que d’y mettre cette chaux , elle 
avoit une odeur approchante de 
celle de la viande rôtie * mais 
; aulîi-tôt que la chaux y fut, on 
en fentit l’odeur , le montant ou 
le piquant : ou pour en donner 
une idée plus nette , il fe déve- 
loppa quelque chofe de volatile &: 
d’urineux. On couvrit la Cuve , 
& le lendemain on acheva la li- 
vre de laine filée. On auroit pu 
1( y teindre encore une livre ou 
t j deux de laine , en la garnifiant 
a , & l’entretenant , mais je la fis jet- 
ter pour ne pas perdre du temps 
inutilement , parceque ces expé- 

I E 



5>8 L’Art de la Teinture. 
riences me fuffifoient pour prou- 
ver qu’il eft poflîble d’affeoir une 
Cuve cle Paftel en petit comme 
en grand. 

J’ajouterai maintenant quel- 
ques réflexions qui me parodient 
encore néceffaires pour une plus 
parfaite connoiffance de cette 
opération. 

Il ne faut jamais réchauffer la 
Cuve de Paftel quelle ne foit en 
œuvre 5 c’eft-à-dire , quelle n’ait 
ni trop ni trop peu de chaux , 
enforte que pour être en état de 
travailler, il ne lui manque que 
d’être chaude. On reconnoît 
quelle a trop de chaux , comme 
je l’ai dit, à l’odorat, c’eft-à-dire, 
par l’odeur piquante que l’on 
îent. O11 juge au contraire qu’il 
n’y en a pas affés lorfqu’elle a une ; 
odeur douceâtre , 6c que l’écume, 
que Ion nomme aulli rMat , qui 
s’élève à la furface en la heur- 

I ! 

il 



Chapitre Y. 99 
tant avec le rable , eft dun bleu 
pâle. 

On doit avoir attention, lorf- 
qu’on veut réchauffer la Cuve, 
de ne la point garnir de chaux la 
veille ( bien entendu quelle n’en 
auroitpas trop befoin) \ car fî elle 
étoit garnie , elle courroit rifque 
d’avoir ce que les Teinturiers ap- 
pellent un Coup de pied , parce- 
qu’en la réchauffant on donne 
plus d’adion à la chaux qui y eft , 
8c quelle s’u fe plus prompte- 
ment. 

On remet ordinairement de 
nouvel indigo dans la Cuve cha- 
que fois qu’on la réchauffe, 8c 
cela à proportion de ce qu’on a 
à teindre. Mais il ne ferait pas 
néceffaire d’y en mettre fî l’on 
n’avoit que peu d’ouvrage à faire, 
ou qu’on 11 ’eut befoin que de cou- 
leurs claires. 

Il n’étoit permis par les anciens 
E ij 



ïoo L’àrt m la Teinture. 
Réglemens de mettre que fix li- 
vres d’indigo pour chaque balle 
de Paftel 5 parcequ’on croyoit 
que la couleur de l’indigo n’étoit 
pas folide , & qu’il n’y avoit qu’u- 
ne grande quantité de Paftel qui 
put l’afliirer &: la rendre bonne \ 
mais il eft démontré préfente- 
ment, tant par les expériences 
de feu M. Dufay , que par celles 
que .j’ai faites depuis , que la cou- 
leur de l’indigo , même employé 
feul , eft toute auflï bonne & ré- 
fifte autant à l’aétion de l’air , du 
foleil, de la pluie &: des déboüil- 
lis, que celle du Paftel. On a ré- 
formé cet article dans le nouveau 
Réglement de 1 7 3 7 , & on a per- 
mis aux Teinturiers du bon teint 
d’employer dans leurs Cuves de 
Paftel la quantité d’indigo qu’ils 
jugent à propos , ainfi que je l’ai 
déjà dit. 

Lorfqu’une Cuve a été ré- 



Chapitre V. ioî 
chauffée deux ou trois fois, de 
que l’on a bien travaillé deffus, 
on conferve fouvent le même 
bain , mais on enlève une partie 
de la pâtée que Ton remplace 
par de nouveau Paftel. On, ne 
peut preferire aucune dofe fur 
cela ,parcequ’elle dépend du tra- 
vail que le Teinturier a à faire. 
L’ufage apprendra là-deffus tout 
ce qu’on peut délirer. Il y a des 
Teinturiers qui confervent piu- 
fieurs années le même bain dans 
leurs Cuves, ne faifant que les 
renouveller de Paftel de d’indigo 
à mefure qu’ils travaillent deftiis : 
d’autres vuident la Cuve en en- 
tier, de changent de bairi,lorf- 
que la Cuve a été réchauffée fix 
ou fept fois , de quelle ne donne 
plus aucune teinture. Il n’y a 
qu’un long ufage qui puiffe ap- 
prendre laquelle de ces pratiques 
eft la meilleure. Il eft cependant 



ioi L’Art de la Teinture. 
plus raifonnable de croire qu’en 
la renouvellant en entier de temps 
en temps, elle domiera des cou- 
leurs plus vives & plus belles. Les 
meilleurs Teinturiers ne font pas 
ceux qui agiffent autrement. 

On conftruit en Hollande des 
Cuves qui n’ont pas befoin d’être 
réchauffées fi fouvent que les au- 
tres. Meilleurs Van Robbais en 
ont fait faire depuis quelques 
années dans leur Manufaéture 
Royale d’Abbeville. Toute la 
partie fupérieure de ces Cuves , 
a la hauteur de trois pieds, eft 
de cuivre. Elles font de plus en- 
tourées d’un petit mur de bri- 
que , qui eft à fept ou huit pou- 
ces de diftance du cuivre. On met 
dans cet intervalle de la braife 
qui entretient pendant très-long- 
temps la chaleur de la Cuve, 
enforte qu’elle demeure plufieurs 
jours de fuite en état de travail- 



Chapitre V. 103 
1er fans qu’il foit néceffaire de la 
réchauffer. Ces fortes de Cuves 
font beaucoup plus chères que 
les autres , mais elles font très- 
commodes , fur-tout pour y palier 
des couleurs fort claires, parce- 
que la Cuve fe trouve toujours en 
état de travailler , quoiqu’elle foit 
trè s-foi ble ; ce qui n’arrive pas 
aux autres* qui le plus fouvcnt 
font la couleur beaucoup plus 
foncée qu’on ne le voudrojt, à 
moins qu’on ne laiffe confîdéra- 
blement refroidir ; & en ce cas, 
la couleur n’en elt plus fi bonne , 
& n’a plus la même vivacité. Pour 
faire ces couleurs claires dans des 
Cuves ordinaires , il vaut mieux 
en pofer exprès qui foient fortes 
en Paftel & foibles en indigo , 
parce qu’alors elles donnent leur 
teinture plus lentement, & les 
couleurs claires fe font avec plus 
de facilité. 



E iiij 



io4 L’Art de la Teinture. 

A l’égard des Cuves à la HoL 
landoife , dont je viens de par- 
ler , les quatre , que Meilleurs de 
Van Robbais ont fait faire dans 
leur Manufacture , ont lîx pieds 
de profondeur , dont les trois 
pieds &: demi du haut font en 
cuivre , de les deux pieds &: demi 
du bas font de plomb. Le diamè- 
tre du bas eft de quatre pieds de 
demi , de celui ‘du haut, de cinq 
pieds quatre pouces , en forte 
quelles contiennent environ dix- 
huit muids. 

Je reviens aux autres obferva- 
tions qu’il y a à faire fur le ré- 
chaut des Cuves ordinaires. Si 
l’on réchauffoit la Cuve, lorf- 
qu’elle fouffre, c’eft-à-dire , lorf- 
qu’elle n’a pas tout- à- fait allés 
de chaux 5 elle fe tourneroit en 
chauffant , fans qu’on s’en apper- 
çut, en forte qu’elle courroitrif- 
que d’être entièrement perdue , 



Chapitre V. 105 
parceque la chaleur achèverait 
d’ufer en peu de temps la chaux 
qui y étoit déjà en trop petite 
quantité. Si on s'en apperçoit à 
temps, le remède feroit de lare- 
jetter dans la Cuve , fans la chauf- 
fer davantage , & de la garnir de 
chaux. On attendroit enfuite 
quelle fut revenue en œuvre pour 
la réchauffer. 

Quand on la réchauffe , il faut 
prendre garde de mettre de la 
pâtée dans la Chaudière avec le 
bain ou brevet. Il faut aufli avoir 
grande attention de ne la pas 
chauffer jufqu’à la faire boiiillir, 
parceque tout le volatile nécef- 
îaire à l’opération , s'évaporerait. 
Il y a quelques Teinturiers, qui 
en réchauffant leurs Cuves , ne 
mettent pas l’indigo aufli -tôt 
après que le bain eft verfé de la 
Chaudière dans la Cuve , & qui 
ne l’y font entrer que quelques 

E v 



io 6 L’Art de la Teinture. 
heures après , lorfqu’ils voyent 
que la Cuve commence à venir 
en oeuvre. Ils ne prennent cette 
précaution que dans la crainte 
que la Cuve ne réufiiffe pas , &C 
que leur indigo ne foit perdu : 
mais de cette maniéré l’indigo 
ne donne pas fi bien fa couleur j 
car on cd obligé de travailler fur 
la Cuve auffî-tôt qu’elle eft en 
état, afin qu’elle ne fe refroidiffe 
pas , ôt l’indigo n’étant pas tout- 
à-fait diffout, ou tout-à-fait in- 
corporé , de quelque maniéré 
qu’on l’employe , il ne fait pas 
d’effet. Ainfi il vaut beaucoup 
mieux le mettre dans la Cuve 
âuffi-tôt qu’on y a jetté le bain«> 
&: la bien pallier enfuite. 

Si l’on réchauffe une Cuve fans 
quelle ait travaillé , on ne doit 
pasl’écumer comme dans les ré- 
çhauts ordinaires , parcequ’pn 
ènléveroit l’indigo j au lieu que 



Chapitre V. 107 
lorfqu'elle a travaillé , cette écu- 
me eft formée de la partie ter- 
reufe de l’indigo &: du Paftel, 
jointe à une portion de la chaux. 

Quand on a trop mis de chaux 
dans la Cuve , il faut l’attendre 
jufqu’à ce qu’elle foie ufée : on 
peut accélérer en la réchauffant , 
ou y mettre des ingréd ens qui 
détruifent une partie de l’aétion 
de la chaux , comme du tartre , 
du vinaigre y du miel , du fon ou 
quelque acide minéral, ou enfin 
quelque matière propre à s’ai- 
grir } mais tous ces corredifs 
ufent en même temps l’indigo de 
le teint du Paftel : ainh le meil- 
leur eft de la lailfer ufer fans rien 
faire. 

On ne garnit ordinairement 
une Cuve de chaux que le pre- 
mier, le fécond, & quelquefois 
le troifîéme jour y 3c il faut ob- 
ferver de ne pas y palier les via* 



io8 L’Art de la Teinture. 
lets y les pourpres & autres laines 
ou étoffes, qui ont déjà une cou- 
leur facile à endommager, le len- 
demain du jour qu elles ont été 
garnies , parceque la chaux , qui 
y eft encore ailes aftive , ternit 
la première couleur de la laine : 
ainfi ce n’eftque le cinquième ou 
le fixiéme jour qu’il y faut paffer 
les cramoifis pour les mettre en 
r violet y & les jaunes pour les met- 
tre en verd j avec cette attention, 
la couleur en fera toujours plus 
brillante. 

Lorfque la Cuve a été réchauf- 
fée , il faut attendre quelle foit 
en œuvre pour la garnir. Si on le 
faifoit un peu trop tôt, elle fe 
troubleroit : il arrive roit la même 
chofe , fi on avoit mis un peu de 
pâtée dans la Chaudière. Le re- 
mède , en ce cas , eft de la laiffer 
repofer avant que de la faire 
travailler, jufqu a ce quelle foit 



Chapitre V. 109 
remife j ce qui va à deux , trois, 
quatre heures , &: même à un jour. 

On employé quelquefois de la 
i chaux qui eft légère , c’eft-à-dire, 
qui a moins de force : alors il ar- 
rive , fi on n’y prend pas -garde , 
que la Cuve a un coup de pied , 
parceque cette chaux légère refte 
dans le bain , ôc ne s’incorpore pas 
fi bien dans la pâtée. On con- 
noît cet accident à ce que le bain 
a une odeur forte , & la pâtée , 
au contraire , une odeur douceâ- 
tre -, au lieu quelle devroit être 
la même dans l’un & dans l’autre» 
Le remède eft encore de la laif- 
fer ufer* en la palliant fouvent 
pour mêler la chaux avec la pâ- 
tée , jufqu’à ce que fon odeur de 
Cuve fe rétabliflè y &: que lafleu- 
rée ou écume foit bleue. 

On peut, fi l’on veut , pofer 
un Guefde ou Cuve de Paftel , fans 
y mettre d’indigo •> mais alors elle 



Pré p ai 
ion de 
h&ux. 



‘ uo L’Art de la Teinture. 
ne donnera que très-peu de cou- 
leur, & ne pourra teindre qu’une 
petite quantité d’étoffes ou de 
laine j car une livre d’indigo four- 
nit , comme je l’ai déjà dit, au- 
tant dé teinture que quinze à 
feize livres de Paftel. J’en ai fait 
pofer une de la forte, pour con- 
noître quelles éroient les facultés 
du Faftclfeul, &je n’ai pas trou- 
vé, malgré tout ce que la pré- 
vention peut faire direfouvent 
fans preuve, que l’indigo lui cé- 
dât en rien pour la beauté & la fo- 
If dite de la couleur. 

Comme on employé toujours 
la chaux , & quelquefois feau sûre 
dans l’a /fierté d’une Cuve , je crois 
que c’eft ici l’occaiion de parler 
de leur préparation. 

Pour éteindre la chaux, com- 
bine elle le doit être, quand elle 
eft deftinée aux opérations de 
teinture , on plonge dans l’eau 



Chapitre V. ut 
Fun après l’autre plufieurs mor- 
- ceaux de chaux , &: après que 
chacun y a demeuré jufqu’à ce 
qu’il commence à pétiller, on le 
retire pour en mettre un autre , 
&; on les jette à mefure dans une 
Chaudière vuide ou autre vaif- 
Ifeau quelconque , où la chaux 
■ achève de s'éteindre d’elle-mê- 
l me , & fe réduit en poudre en 
augmentant confidérablement 
de volume. On paffe enfuite cette 
chaux dans un fac de cannevas , 
& on la conferve dansunbacquet 
ou dans un tonneau bien fec. 

Les eaux sûres font néceffai- 
res, non-feulement dans quel- 
ques circonftances de l’affiette 
d’une Cuve de Paftel, mais dans 
quelques-unes des préparations 
que l’on donne à la laine &: aux 
étoffes, avant que de les mettre 
à la teinture. Elles fe font de la 
maniéré fuivante. 



ni L’Art de la Teinttjre. 
Prépara- On remplit d’eau de riviere 
«au sûre, une Chaudière de la grandeur 
que l’on veut : on met le feu def- 
fous, & lorfque la Chaudière a 
fait un boüillon, on jette cette 
eau dans un tonneau , où Ion a 
mis une fuffifante quantité de 
fon : on remue bien le tout avec 
un bâton trois ou quatre fois le 
jour. La quantité du fon &: de 
feau n’eft pas bien importante. 
Quant à moi, j’ai réufli en met- 
tant trois boiffeaux de fon fur un 
tonneau qui contenoit deux cens 
quatre-vingt pintes. Ainfi, cela 
revient à peu près à un boilfeau 
fur cent pintes d’eau. Au bout 
de quatre ou cinq jours , cette 
eau eft aigrie , & par conféquent 
propre à être employée dans tous 
les cas où elle ne nuira pas aux 
préparations de la laine , qui font 
indépendantes de la Teinture, 
dont je traite dans cet Ouvrage. 



Chapitre V. ïij 
Car il peut arriver qu'une laine 
en toiion , qui aura été teinte 
dans un bain de teinture où l'on 
auroit mis une trop grande quan- 
tité d'eau sûre , en forte plus dif- 
ficile à filer, pàrceque la fécule 
du fon fait une efpéce d’empoix 
qui colle les fibres de la laine , 8c 
les empêche de fournir un fil 
égal. Il faut remarquer aufii que 
c'eft un mauvais ufage de lailïer 
féjourner les eaux sûres dans des 
Chaudières de cuivre , comme je 
l’ai vû pratiquer chés quelques 
Teinturiers fort employés, par- 
ceque cette liqueur étant un aci- 
de , corrode le cuivre de la Chau- 
dière pendant fon féjour , 8c fi elle 
y a demeuré allés long -temps 
pour fe charger un peu de ce 
: métal, elle occafionnera unedé- 
feduolïté , tant dans la teinture 

i que dans la qualité de l'étoffe , 
dont fouyent on ne fçait à quoi 



ï 14 L’Art de la Teinture. 
attribuer la caufe : Dans la tein- 
ture , parceque le cuivre , difTout , 
communique toujours du verdâ- 
tre : dans la qualité de l’étoffe, 
parceque le même cuivre difTout 
eft efcarrotique fur toutes les ma- 
tières animales. 

Je crois n avoir rien obmis de 
tout ce qu’il y a d’eflentiel à la 
Cuve de Paftel. S’il fe trouvoit 
dans la pratique 'des difficultés ou 
des accidensdontjen’aiepasfait 
mention , ils ne font pas confidé- 
rables, &: on trouvera aifément 
le moyen*d’y remédier, fi on fe 
rend familière la manœuvre de 
cette opération. Les Leéteurs, 
qui n’ont point d’idée de ce tra- 
vail, croiront que je me fuis trop 
étendu j ils y trouveront auffi des 
répétitions 5 mais ceux qui vou- 
dront faire ufage de ce que je me 
fuis propofé d’enfeigner dans le 
Chapitre qu’on vient de lire , me 



Chapitre V. riÿ 
reprocheront peut-être d’avoir 
été trop court. J’ai crû qu’il étoit 
mieux , à caufe de la difficulté de 
l’opération , de rapporter en for- 
me de Mémoire tout ce que j’ai 
remarqué , en conduifant moi- 
même la petite Cuve dont j’ai 
donné le détail , pour ainfi dire, 
heure par heure j que de m’en 
tenir à la defcription del’affiette 
d’une Cuve en grand , telle que 
je l’ai donnée d’abord ^ parceque 
je n’y avois pas été toujours pré- 

I ifent. Quand on aura lû ce Cha- 
pitre avec attention, on ne fera 
pas étonné que le Chef-d’œuvre 
ordonné aux Apprentifs qui veu- 
lent fe faire recevoir Maîtres 
Teinturiers du grand & bon 
teint , foit de pofer une Cuve de 
Paftel, de de travailler deffus* 



1 1 6 L’Art de la Teinture. 
CHAPITRE VI. 

De lit Cuve de Vouede. 

J E n’ai prefque rien à dire de 
la Cuve de Vouëcîe, qui foit 
différent de ce que j’ai dit decel- 
le de Paftel. Le Vouede eft une 
plante que l’on cultive en Nor- 
mandie, & quony prépare pref- 
que de la même maniéré que l’on 
fait le Paftel en Languedoc. 
Voyez , fur fa Culture , 1 inftruc- 
tion générale fur les teintures , du 
18 Mars 1(371 5 depuis l’article 
2,5 9 jufqu’au 188 Compris , il y eft 
traité de la culturel préparation 
du Paftel &: du Vouede. La Cuve 
de Vouede fe pofe ou s’aftied 
comme celle de Paftel : toute la 
différence qu’on y peut trouver , 
c’eft qu’il a moins de force , & 
qu’il fournit moins de teinture. 



Chapitre VI. 117 
Voici le détail d une Cuve de 
Vouéde que j’ai faite en petit & 
iu Bain-marie , comme celle de 
?aftel du Chapitre précédent : 
’avois pour objet de vérifier un 
procède qui m’avoit été envoyé 
ie Normandie. 

Je plaçai dans une Chaudière 
non petit tonneau de cinquante 
)intes , & je le remplis aux deux 
:iers d’un brevet fait avec de l’eau 
le riviere , une once de garence 
, le un peu de gaude. Je mis en 
nême temps dans le tonneau une 
>onne poignée de fon de froment 
\c cinq livres de Vouéde. Onpal- 
ia bien la Cuve & on la couvrit. 
1 étoit cinq heures du foir. Elle 
ut encore palliée à fept heures , 
l neuf, à minuit, à deux heures 
\e à quatre heures. Le Vouéde 
‘toit alors en œuvre , c’eft-à-dire, 
B pie la Cuve étoit fourde , comme 
e l’ai dit de celle de PafteL II y 






j iB L'Art de ia Teinture. 
avoit quelques bulles d’air afles 
grofles , mais en petite quantité, 
& elles n’avoient prefque point 
de couleur. Onia garnit alors de 
deux onces de chaux, & onia pal- 
lia. A cinq heures, on y mit un 
échantillon , qu’on leva à fix heu- 
res , en la palliant. Cet échantil- 
lon commençoit à avoir de la 
couleur. On y en mit un autre à 
fept heures : à huit heures on 
pallia, & l’échantillon en fortit 
afles vif, on y mit une once d’in- 
digo : à neuf heures , un autre 
échantillon, à dix heures, onia 
pallia , de on y mit une once de 
chaux, parcequ’elle commençoit 
à avoir une odeur douceâtre. A 
onze heures , un échantillon : à 
midi on la pallia. On continua de 
la forte jufqu’à cinq heures. On 
y mit alors trois onces d’indigo, 
à fix heures un échantillon ; à fept 
heures on la pallia. Il auroit été 



Chapitre VL 1 1 9 
remps de la remplir alors, par- 
Ibequelle étoit parfaitement en 
oeuvre , 8c que l’échantillon, après 
en être forti bien vert, étoit de- 
venu d’un bleu fort vif. Mais ou- 
|j:re que j’étois fatigué d’avoir 
} oaffé déjaune nuit , j’aimai mieux 

I a retarder jufqu’au lendemain 
30ur voir Ion effet au jour, 8c 
3our cela j’y mis une once de 
bhaux qui la foutint jufqu’à neuf 
1 heures du matin. O 11 y mit de 
remps en temps des échantillons: 
; le dernier, qui fut levé alors, 

S ^tant fort beau, je la fis remplir 
avec un brevet compofé d’eau 8c 
d’une petite poignée de fon feu- 
lement. On la pallia, 8c on y mit 
des échantillons d’heure en heu- 
re : elle fe trouva en état à cinq 
heures , 8c l’on travailla deffus. On 
la garnit enfuite de chaux , 8c on 
la pallia pour la conferver jufqu’à 
ce qu’on voulut la réchauffer. 



ïtto L’Art de la Teinture. 

J en pofai deux mois après une 
autre avec le Vouëde feul fans 
indigo , pour pouvoir juger de la 
folidité de la teinture du Vouëde, 
& je la trouvai aux épreuves auffi 
bonne que celle duPaftel. Ainfi, 
toute la fupériorité du Paftel fur 
le Vouëde , confifte en ce que ce- 
lui-ci fournit moins de teinture 
que l’autre. 

Les petites variétés que Ton 
peut remarquer dans la façon de 
pofer ces différentes Cuves, prou- 
vent qu’il y a bien des circonf- 
tances dans ces procédés , qui ne 
font pas abfolument nécelfaires. 
Il me paroît que la feule chofe 
importante , &: à laquelle on doit 
donner toute fon attention , eft 
de conduire la fermentation avec 
prudence , &: de ne donner la 
chaux que lorfqu’on la juge né- 
celfaire par les indications que 
j’ai rapportées. A 1 egard de l’in- 



Chapitre VI. 12,1 
digo 3 qu’on le mette à deux re- 
prises ou tout à la fois, un peu 
plutôt ou un peu plus tard , cela 
, me paroît très - indifférent. On 
pourroit dire la même chofe fur 
la gaude que j’ai employée deux 
fois, & fupprimée deux autres 3 
de la cendre gravelée dont j'ai 
mis un peu dans la petite Cuve 
de Paftel, & dont je n’ai point 
mis dans celle de Vouède. Enfin 
je crois , Sc il me paroît bien dé- 
montré , que la diftribution de la 
chaux eft ce à quoi on doit avoir 
le plus d’égard dans tout le cours 
du travail des Cuves , tant pour 
les affeoir, que pour les réchauf- 
fer. J’ajoûterai que , quand on 
pofe une Cuve de Paftel ou de 
Vouède , on ne fçauroit regarder 
trop fouvent en quel état elle eft 3 
car s’il y en a qui retardent (ce 

1 qu’on attribue à la foiblefle du 
Paftel ou du Vouède) il y en a 



) 



izz L’Art de la Teinture. 
auffi qui viennent très-prompte- 
ment en œuvre. J’en ai vû per- 
dre une moyenne de foixante- 
dix livres de Paftel, parcequ’elle 
vint en œuvre à huit heures ; le 
Guefderon négligea d’y regarder 
aullî fouvent qu’il le falloir , & 
il y avoit au moins deux heures 
qu’elle étoit en état, lorfqu’il la 
découvrit : la pâtée étoit montée 
entièrement à la furface du bain , 
ôc le tout avoit une odeur fort ai- 
gre. Il ne fut pas pollible de la 
raccommoder -, 6c il fallut la jetter 
fur le champ, parcequ’elle auroit 
pris dans peu une odeur fœtide 
ou cadavéreufe infupportable. 

Cet avancement ou ce retar- 
dement de l’aétion de la Cuve 
peut auffi venir de la températu- 
re de l’air. Car la Cuve fe refroi- 
dit beaucoup plus promptement 
en hyver qu’en été. C’eft pour- 
quoi il eft néceffaire d’y veiller 



Chapitre VIL 125 
attentivement , quoique pour 
l'ordinaire elles foient environ 
quatorze ou quinze heures avant 
que d’être en œuvre. Je tâche- 
rai d’expliquer dans la fuite com- 
ment fe fait le développement 
des parties colorantes de cet in- 
grédient fi utile à la Teinture j 
mais il faut auparavant parler des 
Cuves qui fe préparent avec l’in- 
digo feul. 

CHAPITRE VIL 



De U Cuve d’ Indigo. 

& 



L ’I n d 1 g o eft la fécule d’une 
plante qu’on nomme Nil ou 
Ami . Pour faire cette fécule on 
a trois Cuves , l’une au-deffus de 
l’autre , en maniéré de cafcade. 
Dans la première , qu’on appelle 
Dr empire ou Pourriture , & qu’on 
remplit d’eau, on met la plante 

Fij 



1 2,4 L’Art de la Teinture. 
chargée de Tes feüilles, de fon é- 
corceSc de fes fleurs (*). Au bout 
de quelque temps , le tout fer- 
mente ; f eau s’échauffe de bouil- 
lonne, s’épaifîît & devient dune 
couleur de bleu tirant fur le vio- 
let; la plante dépofant tous fes 
fels , félon les uns , de toute fa fub- 
ftance , félon les autres. Pour lors , 
on ouvre les robinets de la tr em- 



pire 



de Ton en fait fortir l’eau 



chargée de toute cette fubftance 
colorante de la plante , dans la 
fécondé Cuve appellée la Batte- 
rie , parcequ’on y bat cette eau 
avec un moulin à palettes, pour 
condenfer la fubftance de l’Indi- 
go , & la précipiter au fond , en- 
iorte que l’eau redevient limpide 
&: fans couleur, comme de l’eau 



( * ) Au Village ce Sarguelfe proche de la Ville 
d’Amadabat ,les Indiens ne fe fervent que des feiiil- 
les de Y *Anil , fie ils jettent la tige fie les branches. 
C’eft aufli de cet endroit que vient l’Indigo le plus 
parfait. 



Chapitre VIL 1^5 
commune. On ouvre les robinets 
de cette Cuve pour en faire 
écouler l’eau jufqu’àla fuperfïcie 
de la fécule bleue : après quoi 
on ouvre d’autres robinets qui 
font au plus bas , afin que toute 
la fécule tombe au fond de la 
troifiéme Cuve, appellée Repo - 
y 3 />,parceque c’eft-là où l’Indigo 
fe repofe &fe delféche. On l’en 
tire pour former des pains, des 
tablettes , &c. Voyez le P, Labnt, 
Hijloire des titilles. 

Il y a à la Côte de Coromandel, 
à Pontichéry,&e.deux fortes d’in- 
digo, l’une beaucoup plus belle 
que l’autre. La belle forte ne fert 
^uères qu’à luftrer l’inférieure 
à teindre. Il y en a encore plu- 
i fieurs autres fortes qui augmen- 
tent de prix félon leur qualité. 
Il s’en trouve qui coûte depuis 
quinze pagodes le Bar, qui péfe 
quarante -huit livres Jufquadeux 



116 L’Art de la Teinture. 
cens pagodes. Le plus beau fe pré- 
pare du côté d’Agra. On en fait 
aufli d’aflés beau àMafulipatan, 
à Ayanaon , où la Compagnie des 
Indes a un Comptoir. A Chan- 
dernagor , on le nomme Nil , 
quand il eft préparé & coupé par 
morceaux. L’Indigo de J-ava ou 
Indigo Javan eft le meilleur de 
tous j„c’eft auflî le plus cher , & 
par conféquent il y a peu de Tein- 
turiers qui l’employent. Le bon 
Indigo doit être fi léger qu’il 
flotte fur l’eau: plus il enfonce, 
plus il eft fulpeétd’un mélange 
de terre ,de cendres ou d’ardoife 
pilée. Sa couleur doit être d’un 
bleu foncé tirant fur le violet, 
brillant, vif, & pour ainfi dire , 
éclatant. Il doit être plus beau 
dedans que dehors , & paroître 
luifant & comme argenté. II en 
faut diflbudre un morceau dans 
un verre d’eau pour l’éprouver^ 



Chapitre VIL izy 
S’il eft pur & bien préparé , il fe 
H diffoudra entièrement j s’il eft fal- 
fifié , la matière étrangère fe pré- 

I cipitera au fond du vaiffeau. Le 
fécond moyen de s’aflurer de fa 
bonté eft de le brûler. Le bon In- 
digo brûle entièrement ; &: s’il eft 
fallifié, ce qu’il y a d’étranger 

S refte après que l’Indigo eft con- 
fumé. L’Indigo pilé eft bien plus 
fujet à être faliîfié que celui qui 
eft en tablettes ,parcequ’il eft dif- 
ficile que du fable , de l’ardoife 
pilée 5 fe lient II bien enfe m * 
ble qu’ils ne faflent, en bien des 
endroits , des lits de matières dif- 
férentes * &: pour lors, en rom- 
pant le morceau d’indigo, on les 
y remarque facilement. 

Il y a plufieurs maniérés de 
préparer la Cuve d’indigo , & qui 
font même allés différentes les 
unes des autres. J’ai effayé toutes 
celles qui font venues à ma con- 

F iiij 



iz8 L’Art de la Teinture. 
noifTance , & elles m’ont prefque 
toutes réufïi. Je vais les décrire 
le plus exa&ement que je pour- 
rai , en commençant par celle qui 
eftlaplusufitée de toutes pres- 
que la feule qui foit connue à Pa- 
ris. 

J’ai décrit au commencement 
de cet Ouvrage le vaifleau de 
cuivre rouge qui fert à cette opé- 
ration. Pour en rappeller l’idée y 
je dirai Amplement que c’eftune 
Cuve qui a environ cinq pieds 
de haut , quelle a deux pieds de 
diamètre , & qu’elle va en rétré- 
ciflant par le bas. Elle eft entou- 
rée d’un mur qui laifle autour 
d’elle un efpace pour y mettre 
de la braife. Onpeut mettre dans 
une Cuve de cette capacité deux 
livres d’indigo pour le moins, &: 
cinq à fix livres pour le plus. Pour 
pofer une Cuve de deux livres 
d’indigo dans un pareil vaiffeau* 



Chapitre VII. r 2,9 
qui peut contenir environ quatre- 
vingt pintes , on fait boüillir dans 
une Chaudière environ foixante 
pintes d’eau de riviere pendant 
une demie heure , avec deux li- 
vres de cendres gravelées , deux 
onces de garence de une poignée 
de fon. On prépare pendant ce 
temps-là l’Indigo en cette forte. 

On en péfe deux livres, que 
l’on jette dans un feau d’eau froi- 
de , pour en féparer les terreftréi- 
tés de les morceaux éventés qui 
furnagent les premiers. On verfe 
enfuite l’eau par inclination , de 
on pile bien l’Indigo dans un mor- 
tier de fer j on jette dans le mor- 
tier un peu d’eau chaude , de l’a- 
gitant de côté de d’autre , on 
verfe par inclination dans un au- 
tre vaiffeau ce qui fumage , de 
qui par conféquent ell le mieux 
broyé. On continue de piler ce 
qui refte dans le mortier ; on y 

F v 



r jo L’Art de la Teinture, 
met enfuite de nouvelle eau pour 
enlever le plus fin , & Ton pourfuit 
de la forte jufqu’à ce que tout 
l’Indigo ait été réduit en poudre 
afies fine pour pouvoir être en- 
levé par l’eau. C’elt-là toute la 
préparation qu’on y fait. On verfe 
enfuite dans cette Cuve haute 
étroite le bain qu’on avoit fait 
boiiillir dans la Chaudière avec 
le marc de garence & de cendres 
gravelées , qui peut être refté au 
fond ; & on y jette l’Indigo broyé. 
On pallie bien le tout avec un pe- 
tit râble , on couvre la Cuve avec 
des couvertures, &: on met delà 
braife autour. Si cette opération 
a été commencée l’après-midi,, 
on remet un peu de braife le 
foir y on fait la même chofe le len- 
demain , matin &c foir : on pallie 
auffi la Cuve légèrement deux 
fois le fécond jour. Le troifiéme 
jour, on continue de mettre de 



Chapitre VIL ijï 
la braife pour entretenir la cha- 
leur de la Cuve , on la pallie deux 
fois dans la journée. On com- 
mence alors à voir fur la furface 
du bain une pellicule luifante &: 
cuivreufe > qiii flotte deflus , 6c qui 
eft interrompue ou refendue en 
plusieurs endroits. Le quatrième 
jour , en continuant le feu , la pel- 
licule eft plus formée 6c plus con- 
tinué : on voit de la fleurée ou 
écume bleue qui s’élève en pal- 
liant la Cuve , 6c le bain devient 
d’un verd foncé. 

Lorfque le bain devient verd 
de la forte , c’eft une marque qu’il 
eft temps de remplir la Cuve. On 
fait pour cet effet un nouveau 
brevet , en mettant dans une 
Chaudière environ vingt pintes 
d’eau avec une livre de cendres 
gravelées , une poignée de fon r 
6c une demie once de garence. 
On laide boiiillir le tout un quart 

F vj 



ï$2, L’Art de la Teintürë. 
d’heure , 6c on en remplit la Cu- 
ve. On la pallie enfuite j ce qui 
fait élever beaucoup de fieurée , 
6c la Cuve eft en état de travailler 
le lendemain. On le connoît à la 
quantité de fieurée dont elle eft 
couverte , à la pellicule ou croûte 
•écailieufe 6c cuivrée , qui fumage 
la liqueur ; 6c à ce que , quoique la 
furface du bain paroiffe d’un bleu 
brun , il eft néanmoins vcrd au- 
defious , fi l’on foufie defliis , ou 
qu’on l’agite avec la main. 

Cette Cuve , dont je viens de 
décrire le procédé , 6c qui eft la 
première que j’aye pofée , fut plus 
long-temps à venir en couleur 
que les autres , parceque le feu 
fut trop fort le fécond jour , y 
ayant mis trop de braife : fans 
cela elle auroit été en état de tra- 
vailler deux jours plutôt. Cela ne 
lui fit pas d’autre mal, 6c le jour 
quelle fut en état, on y pafla de 



Chapitre VIL 13} 
la ferge le poids de treize à qua- 
torze livres , à diverfes reprifes. 
Comme cela lui avoir fait perdre 
de fa force , & que le bain étoit 
diminué par les coupons d étoffé 
qu’on y avoir teints , on y refît 
l’après-midi un nouveau brevet 
avec une livre de cendres grave- 
lées, une demie once de garen- 
ce , &: une poignée de fon. On fît 
boüillir le tout un quart d’heure 
dans une Chaudière. On le mit 
dans la Cuve, on la pallia, on 
la couvrit, & on mit un peu de 
braife autour. On la peut confer- 
ver de la forte plufîeurs jours fans 
y rien faire , &: lorfque l’on veut 
travailler deffus, il faut la pallier 
la veille , &: mettre un peu de 
braife autour. 

Quand on veut réchauffer & 
garnir d’indigo cette forte de Cu- 
ve , on met dans une Chaudière 
les deux tiers du bain qui n’eft 



î 34 L'Art de la Teinture. 
plus verd alors, mais d’un bleu 
brun & prefque noir. Lorfqu’il efl: 
prêt à boüillir , on enlève avec un 
tamis toute l’écume qui fe forme 
deflus , on le fait boüillir enfuite , 
& on y ajoute deux poignées de 
fon, un quarteron de garence, 
& deux livres de cendre gra- 
velée. On ôte le feu de deffous 
la Chaudière , & on y jette un 
peu d’eau froide pour arrêter 
le boüillonj après quoi on verfe 
le tout dans la Cuve avec une li- 
vre d’indigo pulvérifé & délayé 
dans une portion du bain, de la 
maniéré que je l’ai dit plus haut. 
On pallie enfuite la Cuve , on la 
couvre , on met un peu de braife 
autour le lendemain elle efl: en 
état de travailler. 

Lorfqu’on a réchaufféplufieurs 
fois la Cuve d’Inde ou d’indigo,, 
il efl: néceflaire de la vuider en- 
tièrement & den affeoir une neu- 



Chapitre VIL i 
vc y parcequ’elle ne donne plus 
de teinture fi vive. On reconnoît 
quelle vieillit à ce que le bain 
n’eft pas d’un fi beau verd qu’au 
commencement , quoiqu’elle foit 
chaude &: en état de travailler. 

J’ai fait pofer plufieurs autres 
Cuves delà même maniéré , avec 
une plus ou moins grande quan- 
tité d’indigo y comme depuis une 
livre jufqu’à fix : j’avois foin d’au- 
gmenter ou de diminuer propor- 
tionnellement les autres matiè- 
res , mettant cependant toujours 
une livre de cendre gravelée 
pour une livre d’indigo. Depuis 
j’ai fait d’autres expériences qui 
m’ont prouvé que cette propor- 
tion n’étoit pas abfolument né- 
celfaire. Je ne doute pas même 
qu’il ne fe trouvât plufieurs autres 
maniérés de faire venir l’Indigo 
aufli parfaitement en couleur. Il 
me refte néanmoins quelques 



17,6 L’Art de la Teinture. 
obfervations à faire fur cette Cu- 
ve. 

De toutes celles que j’ai fait 
affeoir de la maniéré que je viens 
de décrire , je n’en ai manqué 
qu’une feule ; ce qui arriva , par- 
ceque j’oubliai le fécond jour de 
mettre de la braife autour. Elle 
ne put jamais venir en couleur. 
J’y jettai de l’arfenic pulvérifé , , 
qui ne fit point d’effet. On y plon- 
gea aufïi à plufieurs reprifes des 
briques rouges j le bain prit de 
temps en temps un œil verdâtre , 
mais il ne vint jamais au point 
où il de voit être. Enfin , après 
avoir tenté inutilement plufieurs 
autres moyens fans pouvoir péné- 
trer la caufe de la non-réuffite Sc 
l’avoir réchauffé plufieurs fois, je 
la fis jetter au bout de quinze 
jours. 

Tous les autres accidens qui 
me font arrivés dans la conduite 



Chapitre VIL 137 
de la Cuve d’indigo , n’ont fait 
que retarder fa réuftîte j enforte 
que cette opération peut être 
regardée comme très -facile en 
comparaifon de la Cuve de Paf- 
tel & de celle de Vouëde. J’ai 
même fait plufieurs expériences T 
tant fur l’une que fur l’autre , où 
j’avois pour objet d’abréger le 
temps des préparations ; mais le 
plus fouvent n’ayant point réufli* 
ou n’ayant rien fait de mieux que 
ce qui fe pratique à l’ordinaire , 
je ne crois pas qu’il foit à propos 
de les rapporter. 

Le bain de la Cuve d’indigo ne 
reffemble point exaélement à ce- 
lui de la Cuve de Paftel ; fa furface 
eft d’un bleu brun couvert d’écail- 
les cuivreufes, & le deffous eft d’u-' 
ne belle couleur verte. L’étoffe ou 
la laine qu’on teint eft aufli verte 
lorfqu’on la retire , & devient 
bleue un moment après. On a vu 



138 L’Art îæ la Teinture. 
ci-devant, qu’il arrive la même 
chofe à la Cuve de Paftel ; mais 
ce qu’il y a de fîngulier , c’eft que 
le bain de cette derniere n’eftpas 
verd , quoiqu’il produife fur la 
laine le même effet que l’autre. 
Il faut encore remarquer que fi 
l’on tranfporte le bain de la Cuve 
d’Inde hors du vaiffeau où ileft, 
êc qu’en prenant trop long-temps 
l’air, il perde fa verdeur , toute 
fa qualité fe perd en même temps: 
enforte que quoiqu’il donne une 
couleur bleue , cette couleur n’a 
plus aucune folidité. J’examine- 
rai cela plus en detail dans la 
fuite, 6c je tâcherai de donner la 
Théorie Chymique de ce chan- 
gement. 



999 

99 



Chapitre VIII. 159 




CHAPITRE VIII. 

De U Cuve d'Inde à froid avec 
l'urine . 

O N fait une Cuve d'indigo 
avec larme qui vient en 
, couleur à froid , & fur laquelle on 
; travaille auffi à froid. On prend 
: pour cet effet quatre livres d’in- 
digo en poudre , qu’on fait digé- 
rer fur les cendres chaudes pen- 
dant vingt -quatre heures dans 
quatre pintes de vinaigre. Au 
bout de ce temps, fi tout ne pa- 
roît pas encore bien diffout, on 
le broyé de nouveau dans-un mor- 
tier avec la liqueur , & on y ajoute 
peu à peu de lutine. On y met 
enfuite une demie livre de ga~ 
rence qu’on y délaye bien, en 
remuant le tout avec un bâton. 
Lorfque cette préparation eft fai*. 



r i4o L’Art de la Teinture. 
te , on la verfe dans un tonneau 
rempli d’un muid durine : il mim^ 
porte quelle foit vieille ou nou- 
velle. On brade & on pallie bien 
le tout erifemble j ce qu on con- 
tinue foir & matin pendant huit 
jours , ou jufqu’à ce que la Cuve 
paroide verdir à la fuperficie, 
Iorfqu’on la pallie , &: qu’elle 
fade de la fleurée comme la Cuve 
ordinaire. On travaille alors def- 
fus fans y faire autre chofe que de 
la pallier deux ou trois heures 
auparavant. Cette forte de Cuve 
eft extrêmement commode , par- 
ceque lorfqu’elle a été mile en 
état une fois , elle y demeure tou- 
jours jufqu’à ce qu’elle foit entiè- 
rement tirée , c’eft-à-dire , que 
l’Indigo ait donné toute fa cou- 
leur ; aind on peut y travailler à 
toute heure , au lieu que la Cuve 
ordinaire a befoin d’être prépa- 
rée dès la veille. 



Chapitre VIII. 141 

Si l’on veut faire cette Cuve 
plus ou moins confidérable , on 
augmente ou on diminue la quan- 
tité des matières fuivant celle de 
l’Indigo que l’on veut employer £ 
enforte que pour chaque livre 
d’indigo on mette toujours une 
pinte de vinaigre , deux onces de 
garence , & foixante à foixante- 
dix pintes d’urine. En été , cette 
Cuve vient plus promptement en 
couleur , 5c plus lentement en 
hyver. Si on vouloit l’accélérer , 
il n’y auroit qu’à , lorfqu’elle eft 
pofée , enlever une portion du 
bain , le chauffer dans une Chau- 
dière fans le faire boüillir, 5c le 
reverfer enfuite dans la Cuve. 
Cette opération eft fî fimple, qu’il 
eft prefque impoffible delaman- 

S uer - 

Lorfque l’Indigo eft tout-à-fait 
tiré, 5c qu’il ne donne plus de 
couleur , on peut recharger la 



£4^ L'Art de la Teinture. 
Cuve fans en pofer une neuve : 
pour cela , il n’y a qu’à diflbudre 
de nouvel Indigo dans du vinai- 
gre y y ajouter de la garence à 
proportion de l’Indigo, & rever- 
ler le tout dans la Cuve , la pal- 
liant foir & matin comme la pre- 
mière fois : elle fera aufii bonne 
que fi elle étoit neuve. Il ne fau- 
drait pas cependant la recharger 
de la forte plus de quatre ou cinq 
fois , parceque le marc de la 
garence & de l’Indigo ne laifie- 
roit pas de ternir le bain , &: 
de rendre par conféquent la cou- 
leur moins vive. Au refte , je dé- 
clare que je n’ai point fait exé- 
cuter cette Cuve , &: que par con- 
féquent je n’en garantis pas la 
réuflite j mais en voici une autre 
à l’urine , qui donne à la laine des 
bleus fort folides, &c que j’ai vu 
préparer. 



Chapitre VIII. 145 

Cuve chaude d'indigo a l'urine . 

11 a commencé par faire 

^ tremper pendant vingt- 
r quatre heures une livre d’indigo 
dans quatre pintes d’urine nette j 
:• enfui te on l’a broyée dans un 
t grand mortier de fer avec la mê- 
me urine , &: quand à force de 
broyer, l’urine s’eft trouvée très- 
ç bleue , on l’a coulée à travers un 
tamis fin, dans un bacquet, de 
l’Indigo qui n’a pû paffer, de qui 
eft refté fur le tamis , a été remis de 
broyé de nouveau dans le mortier 
avec quatre autres pintes d’urine 
nette ; ce qui a été continué juf- 
qu’à ce que tout l’Indigo ait paffé 
avec l’urine à travers le tamis. 
Cette opération, qui dure envi- 
ron deux heures , étant faite , on 
a mis, à quatre heures après-mi- 
di , trois muids d’urine dans une 
Chaudière. On l’y a fait chauffer 



'*44 L'Art de la Teinture. 
très-fort, mais fans boiiillir, & 
ï urine a jette à fa furface une 
écume épaiffe, qu’ on a jettée hors 
de la Chaudière , en l’enlevant 
avec un balai. On a continué 
d’écumer à diverfes reprifes , juf- 
qu’à ce qu il ne fe fit plus qu’une 
écume légère &: blanche : l’urine 
étant alors allés purifiée étant 
prête à boüillir , on l’a verfée dans 
la Cuve de bois : on y a mis l’In- 
digo broyé qui étoit danslebac- 
quet, &ona pallié la Cuve avec 
un rable , afin de bien mêler l’In- 
digo avec l’urine. Audi- tôt après , 
on a verfé dans la Cuve un bre- 
vet fait de deux pintes d’urine , 
d’une livre d’alun de glace , & 
d’une livre de tartre rouge, ÔC 
pour faire ce brevet, on a d’a- 
bord mis dans le mortier l’alun 
& le tartre , qu’on y a réduit en 
poudre fine ; puis on a verfé déf- 
ais les deux pintes d’urine , & on 

a 



Chapitre VIII. 14J 
a broyé le tout enfemble , jufqu’à 
ce que ce mélange , qui s’efl: gon- 
flé tout-à-coup , cédât de fermen- 
ter. Alors on l’a verfé dans la Cu- 
ve , qu’on a auflî-tôt palliée forte- 
ment , & l’ayant enfuite couverte 
de fon couvercle de bois 6c de 
quelques vieilles couvertures, on 
l’a laidée en cet état toute la nuit. 
Le lendemain matin , le bain s’efl: 
trouvé de couleur très -verte. 



Cetoit une marque que la Cuve 
étoic en bon état , &: qu’on y au- 
roit pû teindre , fi on avoir voulu ; 
mais on n’y teignit point , à caufe 
que tout ce qu’on avoir fait ci- 
dedus,n’étoit à proprement par- 
ler, que le premier apprêt , ou une 
prerfiiere préparation de la Cuve, 
6c que l’Indigo , qu’on y avoir mis , 
n’etoit deftiné qu’à nourrir 6c fa- 
- çonner l’urine. Ainfi,pour achever 
de l’apprêter , on a laide repofer 
la Cuve pendant deux jours , tou- 

G 



X4<£ L’Art d£ la Teinture. 
jours couverte afin quelle fe re- 
froidît lentement ^ après quoi on 
y a fait ce qui fuit. On a préparé 
une fécondé livre d’indigo , en le 
broyant avec de l’urine purifiée , 
comme ci-defliis : vers les quatre 
heures après-midi on a verfé dans 
la Chaudière tout le bain de la 
Cuve : on l’a fait chauffer très- 
fort., mais fans boüillir. Il s’y eft 
formé encore quelque écume 
épailfe qu’on en a rejettée, &: ce. 
bain , étant alors prêt à boüillir, 
onl’areverfé dans la Cuve. Auflî- 
tôt on y a jetté l’Indigo broyé , 
avec un brevet fait comme def- 
fus, d’une livre d’alun, d’une li- 
vre de tartre , &: de deux pintes 
d’urine , 3c on y a ajoiité une nou- 
velle livre de garence : alors on a 
pallié la Cuve. Enfin , l’ayant bien 
couverte , on lui a laiffé paffer la 
nuit. Le lendemain matin, elle 
s’eft trouvée en .très-bon état , le 



Chapitre VIII. 147 
bain étant fort chaud &: d’un très- 
beau verd y ainfi il n’a plus été 
queftion que d’y teindre c’eff 
ce que Ton a fait comme il fuit. 
C’étoit de la laine en toifon quon 
avoit à mettre en bleu. 

Cette laine a été d’abord bien 
dégraiffée à l’urine , bien lavée , 
& li bien égoûtée , qu’elle ne ren- 
doit plus d’eau en la greffant en- 
tre les mains, mais quelle étoit 
Amplement humide. Etant ainfi 
difpofée , on en a mis une tren- 
taine de livres dans la Cuve : 011 
ly a bien étendue entre les mains, 
afin quelle s’y abreuvât égale- 
ment y enfuite on l’a laiffé repofer 
une heure ou deux , félon qu’on 
la vouloir plus ou moins foncée. 
Pendant ce temps-là la Cuve a 
toujours été bien couverte , afin 
quelle confervât fa chaleur j car 
plus elle eft chaude , mieux elle 
teint } àc devenue froide , elle 

G ij 



ï 48 L’Art de la TeintürE; 
n agit plus. Lorfque la laine a etc 
à la nuance de bleu qu on délî- 
roit , on l’a retirée de la Cuve par 
pelotons gros comme la tête } on 
les a tordus de exprimés fur le 
bain, àmefure qu’on lesretiroit, 
de auffi-tôt on les a donnés à qua- 
tre ou cinq femmes , rangées près 
de la Cuve, pour les ouvrir de 
éventer entre leurs mains , jufqu’à 
ce que de verds qu’ils étoient au 
fortir de la Cuve , ils fulfent de- 
venus bleus. Ce changement de 
verd en bleu fe fait en trois ou 
quatre minutes. Ces trente livres 
étant ainfî teintes de déverdies, 
on a pallié la Cuve , puis on l’a 
laifle repofer deux heures , tou- 
jours bien couverte. Au bout de 
ce temps , on y a mis trente au- 
tres livres de laine , qu’on y a bien 
étendues avec les mains. On a re^- 
couvert la Cuve , de en quatre ou 
cinq heures , cette laine s eft trou- 



Chapitre VIII. 149 
vée teinte à la même hauteur ou 
nuance des trente premières li- 
vres > alors on l’a retirée de la Cu- 
ve par pelotons , & fait dé verdir 
comme ’deffus. Cette opération 
achevée , la Cuve s’efl trouvée 
encore un peu chaude , mais pas 
affés pour y teindre de nouvelle 
laine } pareeque quand elle n’a 
plus un degré de chaleur fuffiiant, 
la couleur quelle donneroit , ne 
feroit ni uniforme ni folide jainii 
il faut la réchauffer regarnir 
d ’Indigo comme on a fait ci-de- 
vant ; & c’eft ce qu’on peut faire 
toutes les fois qu’on le juge à pro- 
pos : car cette Cuve ne fe gâte 
jamais en vieilli fiant , pourvû que 
pendant qu’on la garde ainfî fans 
rien faire , elle ait un peu d’air* 



ijo L’àrtde la Teinture. 

Réchaut de la Cuve À l’urine . 

V E r s les quatre heures 
après-midi 5 on en verfa 
tout le bain dans la Chaudière , 
&: on ajouta à ce bain de l’urine 
fuffifamment , pour remplacer ce 
qui s’en étoit évaporé & perdu 
pendant le travail précédent. Ce 
rempliffage va ordinairement à 
huitouneuffeaux d’urine : enfuite 
on fait chaufferie bain: on l’écu- 
me comme il a été expliqué ci-de- 
vant , & quand il eft prêt à boüil- 
lir, on le reverfe dans la Cuve de 
bois. On y ajoûte une livre d’in- 
digo moulu & broyé à l’urine , 
auffi un brevet fait comme def- 
fus , d’une livre d’alun , d’une li- 
vre de tartre , d’une livre de ga- 
rence , & de deux pintes d’urine. 
Enfuite , après qu’on a pallié la 
Cuve > &: qu’on l’a bien couverte, 
on la laiffe repofer toute la nuit. 



Chapitre VIII. 151 
Le lendemain elle fe trouve en 
bon état, de l’on y peut teindre 
foixante livres de laine en deux 
fois, comme on a fait ci-deffus. 
C’eft ainfi que fe doivent tou- 
jours faire les rechauts ou réchauf- 
fages , la veille qu’on veut tein- 
dre , de ces réchauffages peuvent 
aller à l’infini } car la Cuve , une 
fois pofée , fert toujours , de ne fi- 
nit jamais, ainfi que je l’ai déjà 
dit. 

Il faut remarquer que plus on 
met d’indigo à la fois dans la 
Cuve , plus le bleu quelle donne 
eft foncé : ainfi, au lieu d’une li- 
vre , on y en peut mettre quatre , 
cinq de fix livres à la fois, fans 
qu’il foit néceffaire pour cela 
d’augmenter la dofe de l’alun, 
du tartre de de la garence , dont 
on compofe le brevet j mais fi la 
Cuve tenoit plus de trois muids , 
il faudroit proportionnellement 



152, L’Art de la Teintüre. 
augmenter la dofe de ces ingré- 
diens. Celle dont il vient d’être 
parlé, n’étoit que de trois muids, 
& elle étoit trop petite pour y 
teindre à la fois la quantité de 
laine néceflaire pour en faire un 
drap , fçavoir cinquante-cinq à 
foixante livres. Pour bien faire , 
il faudroit quelle fut au moins 
de fix muids, & il y auroit un 
double avantage. i°. Toute la 
laine feroit teinte en deux ou trois 
heures : au lieu qu’en la teignant 
en deux fois, elle 11’eft achevée 
de teindre qu’en huit ou dix heu- 
res. z°. Au bout de trois heures 
que la laine feroit teinte , retirée 
&: déverdie , la Cuve fe trouvant 
encore bien chaude , on pourroit, 
après l’avoir palliée &:lailfé repo- 
fer deux heures, y repafîer cet- 
te même laine ; ce qui la feroit 
monter en couleur de près de 
moitié 5 parceque toute laine déjà 






Chapitre VIII. ijj' 
teinte > éventée & déverdie , y 
prend toujours une plus belle 
couleur, quune laine neuve ou 
blanche qu’on laifferoit pendant 
vingt heures dans la Cuve. 

Il faut avoir grand foin de 
faire éventer & déverdir les pe- 
lotons teints qu’on retire de la 
Cuve , par plufieurs mains à la 
fois , afin que l’air les frappe éga- 
lement , fans quoi la couleur bleue 
ne feroit pas uniforme dans toute 
la partie de laine. 

Quelques Fabriquans préten- 
dent que des draps dont la Laine 
avoitreçu ce pied de bleu à l’uri- 
ne , n’ont pû être exadement dé- 
graiffés au foulon , même en deux 
fois j d’autres ont avoüé le con- 
traire , & je crois que ces derniers 
ont dit plus vrai. Si cependant 
les premiers avoient raifon , on 
pourroit foupçonner que l’huile 
animale de l’urine étant devenue 

G Y 



154 L’Art de la Teinture. 
réiîneufe enfe defiechant fur la 
laine , ou en s unifiant avec l’hui- 
le dont on hume&e la laine pour 
fes autres préparations 3 elle rélif- 
teroit davantage à la terre du 
foulonnier 6c au favon, qu’une 
huile fimple par expreflîon. Pour 
y remédier , il n’y auroit qu’à bien 
laver la laine en eau courante 
après qu’elle efi: teinte , expri- 
mée 3 éventée , déverdie & refroi- 
die. Quoiqu’il en foit, on préfé- 
rera toujours la Cuve de Paftel, 
dans les grands Atteliers de Tein- 
ture , à ces fortes de Cuves d’in- 
digo faites à l’urine ou autrement, 
parcequ’avec un bon Guefde 6c 
un habile Guefderon y on expédie 
beaucoup plus d’ouvrage qu’avec 
toutes les autres Cuves de bleu \ 

6c fi je comprends toutes les Cuves 
d’Inde dans ce Traité ,c’eft moins j 
dans le defifein de les introduire 
dans les grandes Manufactures, 



Chapitre IX. 155 
que pour procurer des facilités 
aux Ouvriers des petites Fabri- 
ques , aufquels je fouhaitc que cet 
Ouvrage foit utile comme aux 
autres. Voici mêmç, pour ceux 
qui travaillent de ces petites étof- 
fes dans lefquelles 011 fait entrer 
le fil & le coton , une Cuve à 
froid, qui réuflit très-bien , dont 
la couleur eft folide , mais qui ne 
peut iervir pour la laine. 

ils jr \lr ÜJ lîr tir Ç XÎj Xp llr îlr 

CHAPITRE IX. 

Cuve d’Inde À froid frms urine . 

O N eft dans lufage à Rouen, 
& dans quelques autres 
Villes du Royaume , de teindre 
dans une Cuve dinde à froid, 
différente de la première du Cha- 
pitre précédent , & qui eft encore ° 
plus commode en ce qu’elle vient 
plus promptement, & quelle n’a 

G v j 



156 L’Art de la Teinture. 
aucune mauvaife odeur. Voici 
de quelle maniéré onia prépare. 

On fait dilfoudre dans un pot 
de terre vernilfé trois livres d’In- 
digo bien pulvérifé , dans trois 
chopines d’eau forte des Savo- 
niers. Cette eau eft une forte Ici- 
live de foude 8c de chaux vive. 
Je me fuis fervi de diifolution de 
potalfe, 8c j’ai très-bien réufli. La 
diifolution de l’Indigo eft environ 
vingt-quatre heures àfefaire,& 
l’on reconnoît qu’elle eft faite , à 
ce que l’Indigo refte fufpendu 
dans la liqueur : ce qui l’épaillit, 
&lui donne une conlîftence d’ex- 
trait. On met en même temps 
dans un autre vailfeau trois livres 
de chaux éteinte & tamifée , avec 
fix pintes d’eau , on fait bouillir le 
tout pendant un quart d’heure , 
8c après l’avoir lailfé repofer,on 
verfe par inclination cç qu’il y a 
de clair. On fait enfuite diflou- 



Chapitre IX. 157 
dre , dans cette eau de chaux , 
trois livres de couperofe verte , 
& on lailfe repofer le tout juf- 
qu’au lendemain. On met alors 
trois cens pintes d’eau dans un 
grand tonneau defapin (tout au- 
tre bois que le fapin ne convi en- 
droit pas, parcequ’ilnoirciroit&: 
terniroit la teinture , particuliè- 
rement s’il étoit de chêne ) ; on y 
jette les deux dilïolutions qu’on 
avoit préparées la veille ; on pal- 
lie bien la Cuve , & on la laiffe 
repofer. Je l’ai vu quelquefois 
venir en couleur deux heures 
après; mais cela ne manque pas 
d’arriver au plus tard le lende- 
main. Elle fait beaucoup de fleu- 
rée , & le bain prend une belle 
couleur verte , mais un peu plus 
jaunâtre que le verd de la Cuve 
ordinaire. 

Lorfque cette Cuve commence 
à s’ufer , ç>n la ranime fans y met- 



1 5 ^ L’Art de la Teinture. 
tre de nouvel Indigo , en y faî- 
fant un petit brevet, compofé de 
deux livres de couperofe verte 
diffoute dans une fuîïïfante quan- 
tité d’eau de chaux. Mais lorfque 
l’Indigo a ufé toute fa couleur , 
on la recharge en y en mettant 
de nouveau, difïout dans une lef- 
iive telle que je viens de la dé- 
crire. On juge aifément que pour 
une plus grande ou une moindre 
quantité d’indigo , il ne faut 
qu’augmenter ou diminuer la 
quantité des autres ingrédiens. 
de Quelques Teinturiers ajoûtent 
dans cette Cuve un peu d’eau de 
feraille. C’eft un mélange d’eau 
& de vinaigre , dans lequel on a 
fait roüiller de vieux clous ou 
d’autres morceaux de fer. Ils pré- 
tendent que cela rend encore 
la couleur plus folide ; mais j’ai 
éprouvé que fans cela elle l’eft 
fuffifamment, & autant que tous 



Chapitre IX. iy? 
les autres bleus , dont j’ai donné 
ci-devant la préparation. 

L’a première fois que j’exécu- 
tai cette derniere Cuve, je la fis 
fur une recette qui avoit été en- 
voyée de Rouen. L’eau forte de 
la lefiive des Savoniers, y étoit 
défignée fimplement fous le nom 
d 'Eau forte , je foupçomiai quil 
y avoit erreur ou malice : cepen- 
dant , comme en matière de faits, 
il n’eft pas toujours raifonnable 
de nier avant que d’avoir vérifié , 
j’effayai l’eau? forte ordinaire , 6c 
voici ce qui en arriva. 

Je pilai bien une demie livre 
d’indigo , 6c je l’abbreuvai d’un 
demi feptier d’eau forte commu- 
ne , faite avec le vitriol 6c le fal- 
pêtre : il s’y fit une fermentation. 
Je leslaiflai ainfi pendant vingt- 
quatre heures; 6c ayant difiout, 
comme dans l’opération précé- 
dente , une livre de couperofe , 



t 6 o L’Art de la Teinture. 
qui étoit la proportion convena- 
ble, dans de l’eau de chaux, je 
verfai ces deux mélanges •fun 
après l’autre dans un tonneau qui 
contenoit environ foixante - dix 
pintes d’eau deriviere. Je palliai 
bien le tout, mais il ne parut rien 
le lendemain. Je continuai en- 
core deux jours à la pallier trois 
fois le jour, & je la laiflai deux 
autres jours fans y toucher r 
croyant quelle étoit abfolument 
manquée. Au bout de ces quatre 
jours , le bain prit^ une couleur 
roulfe , mais plus claire que celle 
des Cuves de Paftel. Je la palliai 
une feule fois, tk la laiflaifîx jours 
fans rien faire : elle avoit un peu 
de fleurée , mais très-pâle : au 
bout des fix jours , la fur face du 
bain étoit brune, mais le deifous 
étoit d’un verd brun. Je la palliai 
alors , &: il me parut que le fond 
du bain avoit encore une couleur 






Chapitre IX. iôi 
roufïeâtre ; mais la fleurée qui 
$ elevoit , étoit dune bomie cou- 
leur } ce qui me fitefpérer quelle 
fe rétabliroit, & qu’on y pourroit 
travailler le lendemain. 

J’y palfai du coton au bout de 
feize heures ; il prit couleur, mais 
très-foiblement , je fus obligé 
de l’y laifTerpluiieurs heures pour 
I avoir un bleu d’une nuance fuffi- 
I famment foncée. Ce bleufoutint 
r allés bien l’aftion de l’air & du 
| foleil pendant douze jours d’été: 
mais je fis jetter cette Cuve , par- 
cequ’elle ne pouvoit être d’ufage, 
à caufe de la lenteur avec la- 
quelle elle faifoit fon effet. On 
auroit certainement pu la rac- 
commoder avec de la chaux ou 
J avec quelque autre alcali, falin 
ou terreux, qui auroit abforbé 
l’acide de l’eau forte , mais cela 
n’en valoit pas la peine. D’ail- 
leurs , fur la lettre que j’ayois fait 



î6z L’Art dë la Teinture. 
écrire à celui qui avoit envoyé 
la recette de Rouen , il vint des 
éclairciffemens fur l’efpéce d’eau 
forte quil falloit employer, & il 
fe trouva que c etoit celle des Sa- 
voniers , qui bien loin d etre aci- 
de , comme l’eau forte ordinaire, 
eft un alcali des plus cauftiques. 
En effet , en employant cette lef- 
five alcaline , l’opération me réuf- 
fît dès la première fois , & depuis 
je n’en ai manqué aucune. 

J’ai fait plufieurs de toutes ce-s 
Cuves en très-petit dans des cu- 
curbites que je mettois au bain- 
marie , ou au bain de fable pour 
celles qui fe pofent à chaud , Sc 
que je laiffois fans y rien faire , 
pour celles qui viennent d’elles- 
mêmes à froid. Cesdernieresne 
font aucunement difficiles , il n y 
a qu’à diminuer la quantité du 
bain & de tous les ingrédiens dans 
la proportion de la Cuve que l’on 



Chapitre IX. 163 
veut pofer , & il eft prefque im- 
poffible de ne pas reuffir. 

A 1 egard de celle que j’ai dé» 
crite la première , & qui fepofe à 
chaud , comme il y a un peu plus 
de difficultés , & que plulieurs 
perfonnes pourraient avoir envie 
d éprouver par eux -mêmes une 
pareille opération, qui eft allés 
curieufe , & qui ne demande ni 
dépenfe ni appareil, pour la faire 
en petit, je vais donner le pro- 
cédé dune qui m’a parfaitement 
réuffi , &: que j’avois à delïèin 
chargée d’indigo beaucoup plus 
qu’on ne le fait, en fuivant la 
proportion ordinaire. 

Je fis boüillir deux pintes d’eau 
avec deux gros de garence &: 
quatre onces de cendres grave- 
lées : après que le tout eut boüilli 
un quart d’heure , je le verfai 
dans une cucurbite qui tenoit en- 
viron quatre pintes , que j’avois 



i^4 L’Art de la Teinture. 
eu foin d’échauffer auparavant 
avec de l’eau chaude , & dans 
laquelle j’avois mis un quart de 
poignée de fon. Je broüillai bien 
le tout avec une fpatule de bois 
blanc , & je plaçai ma cucurbite 
fur un feu de fable très-doux , qui 
ne pouvoit que l’entretenir tiède, 
6c à peu près au degré de cha- 
leur qui convient à la Cuve d’Im 
de ordinaire. 

Je continuai le feu fous le bain 
de fable toute la nuit , 6c le len- 
demain , fans qu’il y arrivât de 
changement fenlible, je la remuai 
feulement deux fois dans la jour- 
née avec la fpatule. Le jour fui- 
vant,il commença à s’élever de 
la fleurée , il fe forma une pelli- 
cule cuivreufe fur la furface , 6c 
le bain étoit d’un verd brun. Je 
la remplis alors d’un brevet com- 
pofé d’une pinte d’eau , de deux 
onces de cendres gravelées , 6c 



Chapitre IX. 
d’un peu de fon : je broüillai bien 
le tout enfemble , puis la laiffai 
tranquille : elle vint parfaitement 
, bien en couleur, & le lendemain 
j y teignis plufieurs moyens mor- 
ceaux d’étoffe de laine. On peut 
réchauffer & regarnir ces petites 
Cuves avec la même facilité quu- 
ne grande. 

Je ne crois pas avoir rien à 
ajoûter fur la manière de pofer 
toutes les efpéces de Cuves qui 
peuvent fervir à teindre en bleu. 
Cependant je ne doute pas qu’il 
n’y ait plufieurs autres pratiques 
ufitées en divers endroits ,& qu’il 
ne foit même facile d’en imagi- 
ner de nouvelles : tout ce que 
je puis dire , c’eft que toutes cel- 
les que j’ai rapportées font très- 
sûres , & qu’il n’y en a aucune qui 
n’ait été exécutée plufieurs fois 
avec la même réuffite. . 



1 66 L'Art de la Teinture» 

CHAPITRE X. 

De la maniéré de teindre en bleu. 

L orsque la Cuve , de quel- 
que efpéee quelle foit, eft j 
une fois préparée , & quelle eft 
en état, il n’y a plus aucune dif- 
ficulté à teindre les laines ou 
étoffes* il ne faut, comme je l’ai 
déjà dit, que les bien modifier 
dans l’eau claire & un peu chau- 
de, les exprimer &: les plonger 
dans la Cuve , plus ou moins long- 
temps , fuivant que l’on veut la 
couleur plus ou moins foncée. 
On évente de temps en temps l’é- 
toffe * c’eft-à-dire , qu’on la retire 
de la Cuve , qu’on l’exprime , en- 
forte que le bain retombe dans la 
Cuve, &: qu’on l’expofe un mo- 
ment à l’air, qui la déverdit en 
moins d’une ou deux minutes. I 



Chapitre X. \Gy 
Car, de quelque Cuve que l’on 
fe ferve , f étoffe eft toujours ver- 
te en la fortant, & elle ne prend 
la couleur bleue , qu’à mefure que 
l’air la Frappe : il eft même très- 
à-propos de la laiffer déverdir 
avant de la replonger dans le bain 
pour y reprendre une fécondé 
nuance , parce que l’on eft plus à 
portée alors de juger de fa cou- 
; leur , & de voir fi l’on doit encore 
lui donner ce qu’on appelle une 
ou plufieurs ; c’eft-à-dire , 
la plonger encore plufieurs fois 
dans la Cuve. 

C’eft un ancien ufage parmi les 
Teinturiers , de compter treize 
nuances de bleu , depuis la plus 
foncée jufqu’à la plus claire. 
Quoique leurs dénominations 
foient un peu arbitraires , & qu’il 
ne foit pas poffible de fixer au 
jufte le paffage de l’une à l’autre , 
jl en faut du moins donner les 



t£8 L’Art de la Teinture. 
noms , tels qu’ils fe trouvent dans 
l’Inftru&ion pour les Teintures, 
publiée en 1 669 par ordre de M. 
Colbert. Les voici , à commencer 
par la plus claire. 

Bleu blanc : Bleu naijjant : Bleu 
j)âle : Bleu mourant : Bleu mignon : j 
Bleu célejie : Bleu de Reine : Bleu j 
Turquin : Bleu de Roy : Fleur de 
Guefde : Bleu P ers : Bleu Aldego : 6c 
Bleu d’ Enfer. 

Toutes ces diftinétionsnefont ; 
pas également reçues de tous les 
Teinturiers, 6c dans toutes les 
Provinces : mais la plus grande < 
partie y font connues , 6c c’eft 
l’unique moyen que l’on ait de 1 
donner l’idée de la même cou- 
leur, qui ne diffère que par être j 
plus ou moins foncée. 

Il n’y a aucune difficulté à faire I 
des bleus foncés : j’ai déjà dit que j 
pour cela il n’y a qu’à paffer plu- | 
fieurs fois la laine ou l’étoffe dans : 

la 






Chapitre X. r 6$ 
la Cuve : mais il n’en eft pas de 
même des bleus clairs ; car lors- 
que la Cuve eft bien en état, on 
ne peut yzs fouvent y laide r la 
laine ailes peu de temps pour 
qu’elle ne prenne que la nuance 
que l’on veut. Souvent même , 
lorfqu’on a une certaine quantité 
de laine à paifer, &: quelle ne 
peut pas être mife dans la Cuve 
toute en un même inftant , celle 
qui y entre la première fe trouve 
plus foncée que l’autre. Il y a des 
Teinturiers, qui pour éviter cet 
inconvénient, & pour faire des 
bleus très-clairs, qu’ils appellent 
Bleu* déblanchis ou Bleus - blancs f 
prennent du bain de la Cuve d In- 
de qu’ils noyent dans une très- 
grande quantité d’eau claire un 
peu chaude j mais cette méthode 
n’eft pas bonne , pareeque la laine 
teinte fur ce mélange n’a pas une 
couleur à beaucoup près il folide 

H 






170 L’Art de la Teinture. 
que celle qui eft teinte fur la Cu- 
ve même , attendu que les ingré- 
diens altérans qu’on met dans la 
Cuve avec l’Indigo , fervent au- 
tant à difpofer les pores du fujet 
qu’on y plonge , qu’à ouvrir la fé- 
cule colorante qui doit le tein- 
dre : leur concours eft néceffaire 
pour la ténacité de la couleur. Le ; 
meilleur moyen qu’il y ait de faire 
ces fortes de bleus clairs, c’eft 
de les pafter fur des Cuves , foit 
d’indigo , foit de Paftel , dont 
toute la couleur foit tirée , & qui 
commencent à refroidir. Celle 
de Paftel y eft même encore plus 
propre que la Cuve d’Inde , par- 
cequ’elle ne teintpas auflipromp- 
tement : je l’ai déjà dit dans un 
autre endroit. 

Il eft vrai que les bleus faits 
fur des Cuves ufées , font plus ter- 
nes que les autres , mais on peut 
les aviver aides fenfiblement en 



Chapitre X. 171 
partant la laine ou l'étoffe fur de 
l’eau bouillante. Cette pratique 
eft même néceffaire à la perfec- 
tion de toutes les nuances de 
bleu. Outre que par-là on rend 
la couleur plus vive , on l'allure 
encore , &: on enlève tout ce qui 
n'eft pas bien incorporé avec la 
laine , & qui tacheroit les mains 
ou le linge , comme cela arrive 
prefque toujours, pareequepour 
gagner fur le temps, les Teintu- 
riers ne prennent pas affés fou- 
vent cette précaution. Après que 
la laine eft retirée de l’eau chau- 
de , il eft néceffaire de la laver 
encore à la riviere , ou du moins 
en allés grande eau , afin d’ache- 
ver d’emporter tout ce qui fe peut 
détacher de la teinture fuperflue. 

Si c’eft un bleu foncé , il eft en- 
core mieux de bien fouler & dé- 
gorger l’étoffe avec de l’eau & du 
favon blanc , &: de la laver enfui- 

Hij 



17 1 L'Art de la Teinture. 
te à la riviere. Le favon n’endom- 
mage en aucune façon le bleu , il 
ne fait que le rendre plus vif & 
glus brillant. 

Il faut dégorger avec le même 
foin les étoffes quon teint en bleu 
pour les mettre en noir , comme 
je le dirai dans l'article du noir : 
mais cela n’eft pas fi effentielpour 
celles qui font deftinées à être mi t 
fes en verdj on en verra les rai- 
fons, lorfquç je parlerai de cette* 
couleur. 

Je crois qu’il ne doit plus refter 
aucune difficulté fur ce qui regar- 
de la préparation du bleu , &: la 
maniéré de teindre en cette cou- 
leur. Il y a des Teinturiers peu 
fidèles , qui > pour épargner le 
Paftel &: l’Indigo , font ufage dans 
le bleu de l'Orfeille ou du bois 
d'Inde &: de Brefil j mais cela doit 
être expreffément défendu, quoi- 
que ce bleu falfifié foie fouyeut 



i 



Chapitré X. 175 
beaucoup plus brillant qu’un bleu 
folide & légitime. J’en parlerai 
dans les Chapitres qui traiteront 
du petit teint. 

Il ne me refte plus qu’à donner 
la théorie de la mécanique invi- 
fible de la teinture bleue. Cette 
couleur, que je 11e confidére ici 
que par rapport àfonuiage dans 
la teinture des étoffes quelcon- 
ques , n’a été tirée jufqu’à préfent 
que du règne végétal , &: il ne pa- 
roîtpas qu’on puide elpérer d’em- 
ployer un jour dans cet Art les 
autres bleus dont les Peintres fe 
fervent ; tels que font le bleu de 
Prude , qui tient du genre animal 
& du genre minéral 3 * l’azur , qui 
ed: une matière minérale vitri- 
fiée } l’outremer , qui vient d’une 



En 1748 M. Macquei , de l'Académie Royale 
des Sciences , a trouvé le moyen d’employer la pré- 
paration du bleu de Prude , à teindre la love & le 
drap en un bleu , dont la vivacité efface tous les 
bleus faits jufqu’a prefent. 



r i74 L'Art de la Teinture. 
pierre dure préparée ; les terres 
colorées en bleu , 6ec. toutes ces 
matières ne peuvent fans perdre 
leur couleur en tout ou en partie , 
être réduites en atomes anés té- 
nus pour être fufpendus dans le 
liquide falin , qui doit pénétrer les 
fibres des matières , foit anima* 
les , foit végétales > dont on fabri- 
que les étoffes : car fous ce nom y 
on doit comprendre aufïi-bien les 
toiles de fil 6e de coton * que ce 
qui a été tiffuenfoye ouenlaine. 

Nous ne connoiifons , jufqu’à 
préfent , que deux plantes qui 
donnent le bleu, apres leur pré- 
paration; l’une eft ïlfatù ou GUf- 
tum y qu’on nomme Paftel en Lan- 
guedoc , 6e Vouede en Norman- 
die ; leur préparation confifte 
dans la fermentation continuée 
prefque jufqu’à la putréfaction de 
toutes les parties de la plante , la 
racine exceptée ; par conféquent 



Chapitre X. 175 
dans un développement de tous 
leurs principes , dans une nouvel- 
le combinaison & arrangement 
de ces mêmes principes > d’où il 
réfulte un affemblage de parti- 
cules infiniment déliées, qui , ap- 
pliquées fur un fujet quelconque,, 
y réfléchiffent la lumière bien dif- 
féremment de ce qu’elles fe- 
raient , fi ces mêmes particules 
étoient encore jointes à celles que 
la fermentation en a féparées. 

L’autre plante efi: Y Ami qu’on 
cultive dans les Indes Orientales 
&: Occidentales , & dont on pré- 
pare cette fécule qu’on envoyé 
en Europe fous le nom à' Inde ou 
d'indigo. Dans la préparation de 
cette derniere plante , les Indiens 
&: les Américains , plus induf- 
trieux que nous , ont trouvé l’art 
de féparer les feules parties colo- 
rantes de la plante , de toutes les 
autres parties inutiles j & les Co- 
ll üij 



iy 6 L’Art de la Tenture. 
lonies Françoifes de Efpagnoles 
qui les ont imité , en ont fait un 
objet confidérable de commerce. 

Pour que l’Indigo , tel que f on 
nous f envoyé de l’Amérique , dé- 
pofe fur les étoffes fabriquées ou 
fur les laines, les particules colo- 
rantes, dontleTeinturier a befoin 
dans fon Art, on le fait infufer de 
plufieurs maniérés dont on a lu 
ci-devant la defeription. Elles fe 
peuvent réduire à trois. L’infu- 
ïion ou la Cuve d’Inde à froid 
peut fervir aux fils de coton : cel- 
les à chaud font employées pour 
toutes les étoffes de quelque gen- 
re qu elles viennent originaire- 
ment. Dans celle à froid, on joint 
à l’Indigo les cendres gravelées , 
la couperofe ou vitriol verd , la 
chaux , la garence de le fon. Cel- 
les à chaud fe préparent ou avec 
l’eau ou avec l’urine. Si on em- 
ployé l’eau , on met avec l’Indigo 



Chapitre X. 177 
des cendres gravelées & un peu 
de garence. Si l’onfe fert d’urine, 
on joint à l’Indigo l’alun & le tar- 
tre. L’une 8c l’autre de ces Cu- 
ves, deftinéesprincipalemcnt aux 
laines, ont befoin d’un degré de 
chaleur modéré , mais cependant 
alfés fort , pour que la laine s’y 
couvre d’une teinture folide y 
c’eft-à-dirc , comme on l’a vu ci- 
devant , qui puiffe rélifter à l’ac- 
tion détruifante de l’air 8: du fo- 
leil , ou aux épreuves ordonnées , 
& dont on peut lire le détail dans 
la nouvelle inftruction de 1733. 

J’ai préparé moi-même , ainli 
que je l’ai dit plus haut, ces trois 
Cuves en petit, dans des vaif- 
feaux cilindriques de cryftal,ex- 
pofés au grand jour, afin de pou- 
voir voir ce qui s’y paffoit, avant 
que l’infufion fut venue en cou- 
leur } c’eft-à-dire , quelle fut ver- 
te au-deflous de l’écume ou fieu- 

Hv 



*7$ L'Art de la Teinture. 
rée bleue qui monte àfafurface* 
&: qui eft une marque de fermen- 
tation intérieure. J’ai déjaditque 
cette couleur verte du bain, eft 
une condition abfolument effen- 
tielle , &: fans laquelle la couleur 
que l’étoffe y prendrait, neferoit 
pas de bon teint, &difparoîtroit 
prefque entièrement aux moin- 
dres épreuves. 

Je vais décrire la petite Cuve 
d’Inde à froid , pareeque c’eft 
celle où les changemens fe font 
le mieux fait appercevoir , & que 
ce qui arrive dans les deux autres 
n’a pas des différences bien effen- 
tielles. Il eft bon d’avertir , avant 
que d’aller plus loin , que ce que 
j’appellerai partie dans ce Mé- 
moire d’expériences , eft une me- 
fure du poids de quatre gros de 
toute matière, foit liquide, foie 
folide } & que ce fera cette quan- 
tité qu’il faudra fùppofer toutes 



Chapitre X. 
les fois que je me fervirai de ce 
mot, dans le détail de ces expé- 
riences. 

J’ai mis trois cens parties d’eau 
dans un vaifléau dont la capacité 
étoit de cinq cens douze ou de 
huit pintes , & j’y ai fait diûbudre 
fix parties de couperoie verte, 
qui a donné à la liqueur une tein- 
te jaune. J’ai fait difloudre à part 
fîx parties de potaffe danstrente- 
flx autres parties d’eau y & lorf- 
que la dilTolution en a été ache- 
vée, j’y ai fait digérer pendant 
trois heures fur un feu très-doux 
lîx parties ou trois onces d’indigo 
de Saint Domingue bien broyé. 
Il s’y eft gonflé, &: ayant pris un 
plus grand volume , il s’eft élevé 
du fond de cette liqueur alcaline, 
avec laquelle il a formé une efpé- 
ce de fyrop épais qui étoit bleu j 
marque que l’Indigo n ’étoit que 
•divifé, mais non pas diiToutj car 



iSo L’Art de la Teinture. 
iî fa diffolution eut été parfaite , 
cette liqueur épaiflé auroit été 
verte , au lieu d’être bleue , par- 
ceque toute liqueur qui a été tein- 
te en bleu, par un végétal, quel 
qu’il foit , verdit , lorfqu on y mêle 
un fel alcali, ou concret, ou en 
forme liquide, foit qu’il foit fixe, 
foit qu’il foit volatile. De-là on 
commence à découvrir la raifon 
pourquoi l’Indigo ne teint pas une 
étoffe en bleu foîide , quand fon 
bain n eft pas verd 5 c’eft qu’alors 
la diffolution n’eft pas complette, 
6c que l’alcali ne peut agir fur ces 
premières particules élémentai- 
res , comme il agit par exemple 
fur la teinture des violettes, qui 
eft une diffolution parfaite des 
parties colorantes de ces fleurs, 
qu’il verdit dans l’inftant & au 
premier contaét. 

J’ai verfé cette liqueur, bleue,, 
épaiffe , dans la diffolution du vi- 



Chapitre X. i&f 
triolj &: après avoir bien agité le 
mélange , j’y ai ajoûté iix par- 
ties de chaux , éteinte à l'air : 
il faifoit froid dans le temps de 
• cette expérience ; le thermomè- 
tre étoit à deux degrés au-def* 
fous du terme de la congélation: 
c’eft ce qui a été caufe que cette 
Cuve a été près de quatre jours 
à venir en couleur ; & la fermen- 
tation qui doit fe faire néceflai- 
rement dans toute liqueur vitrio- 
lique , où Ton met un fel alcali , 
tel que celui de la potaffe , &une 
terre alcaline , s’eft faite avec tant 
de lenteur , qu’il n’a paru que 
très-peu d’écume ou de bulles 
d’air fur la furface du bain. Dans 
une faifon chaude , & en em- 
ployant de la chaux nouvelle- 
ment calcinée, ces fortes deCuves 
font quelquefois en état de tein- 
dre au bout de quatre heures. 

A chaque fois quej ai brouille 



îSi L’Art de la Teinture. 
le mélange avec une fpatule , j ai 
toujours remarqué que ce qui 
tomboit le premier au fond du 
vailfeau étoit le fer du vitriol ou 
couperofe, que le fel alcali en 
avoit précipité pour s’unir à l’a-, 
eide. Ainfï, dans cette opération 
de la Cuve d’Inde à froid, on fait 
un tartre vitriolé à la façon de 
Tachenius, au lieu que par la 
méthode ordinaire de préparer 
ce fel moyen , on verfe l’efprit 
acide du vitriol fur un fel alcali 
vrai , tel que le fel de tartre ou la 
potalfe. Voilà encore une cir- 
conftance qui conduit infenfible- 
ment à la théorie du bon teint. 
Je prie le Le&eur de s’en relfou- 
venir, pareeque j’en ferai ufage 
dans la fuite de ce Mémoire 6c 
dans d’autres Chapitres. 

Après que le fer s’efl: précipi- 
té , on voit tomber la terre de la 
chaux : elle eft aifée à reconnoi- 



Chapitre X. i % 
tre par fa couleur blanche , qui 
ne commence à difparoître pour 
en prendre une plus difficile à 
diftinguer, que quand les parti- 
cules colorantes de l’Indigo font 
afles développées. Enfin , au-def» 
fus de cette terre blanche fe dé- 
Çofe la fécule de f Indigo , qui peu 
a peu fe raréfie de telle forte , que 
v cette matière , qui dans le pre- 
j mier jour noccupoit au-deffus de 
la chaux précipitée , quun efpa- 
ce d’un pouce de haut , s’eft é le- 
vée infenfiblementjufqu’à un de- 
mi pouce près de la îurface du 
bain r qui le troifiéme jour eft 
devenu tellement opaque qu’on 
n y pouvoit plus rien diftinguer. 

Cette raréfaction de l’Indigo r 
lente dans les temps froids , 
prompte dans l’été , &: qu’on peut 
accélérer dans l’hyver , en don- 
e nant à la liqueur quinze ou dix- 
I huit degrés de chaleur , eft une 



r i§4 L’Art de ia Teinture. 
preuve qu’il fe fa itdans le mélange 
une fermentation réelle, laquelle 
ouvre les molécules de l’Indigo , 

& les divife en des particules 
d’une ténuité extrême. Alors 
leurs furfaces ayant été multi- 
pliées prefque à l’infini > elles en 
font d’autant plus également dif- 
tribuées dans la liqueur, qui par- 
la devient propre à les dépofer 
avec l’égalité convenable îur le 
fujet qu’on y plonge pour y pren- 
dre la teinture. 

Si cette fermentation fe fait | 
précipitamment , ou en peu 
d’heures , foit à foccafion de la 
chaleur de l’air , foit à l’aide d’un 
petit feu , on voit paroître fur la 
Surface du bain une grande quan- 
tité d’écume, que les Teinturiers 
appellent fleuré e , qui eft bleue &: 
qui a des reflets qu’ils ont auflî 
nommés cuivreux , parcequ’on y 
yoit les, couleurs de l’arc-en-ciel. 



Chapitre X. i8f 
où le rouge & le jaune dominent : 
ce phénomène neft pas cepen- 
dant particulier à l’Indigo, puif- 
qu’on apperçoit de femblables 
reflets dans tous les mélanges qui 
fermentent a&uellement, & prin- 
■ cipalement dans ceux qui con- 
tiennent des particules grades 
mêlées avec des parties falines. 
L’urine , la fuye , de plufieurs au- 
> très corps mis en fermentation , 

; font paroître à leur furface les 
* mêmes couleurs de l’Iris, 

Cette écume de la Cuve d’in- 
digo paroît bleue , parcequ’elle 
eft expofée à l’air extérieur qui 
lui efl: contigu. Mais fi l’on prend 
avec une cuillère une petite 
quantité du bain ou de la liqueur 
[ qui efl au-deflbus de cette écu- 
me , il paroît plus ou moins verd , 
félon qu’il efl plus ou moins char- 
gé de particules colorantes. On 
verra dans la fuite de ce Mémoi- 



i $6 L’Art de la Teinture, 
re la raifon de cette différence , 
ou au moins une explication très- 
vraifemblable de cette altération 
du bleu, qui , comme je l’ai dit, 
eft abfolument nécefTaire pour la 
réuflite de l’opération que je dé- 
cris. 

Quand la Cuve eft en cet état, 
on a déjà vû qu’on y peut teindre 
le coton, le fil, les toiles qui en 
font tiftiies, &c. & la couleur 
que ces corps y prennent, eft de 
bon teint; c’eft-à-dire, que ce 
fil & ce coton la confie rveront, i 
même après avoir refté 



diftolution, aétuellement boüil- 
lante , de favon blanc. C’eft l’é- 
preuve qu’on leur fait fubir , & 
celle qu’on a choifî préférable- 
ment à toute autre , pareeque les 
toiles de coton & de fil doivent j 
être blanchies avec le favon , 
quand elles font fales. 



un temps convenable 




Chapitre X. 187 

Quoique le bain d’indigo , qui 
eft en cet état, puifle teindre fo- 
lidement fans addition d’aucune 
autre matière , les Teinturiers, 
qui font dans l’ufage d’employer 
cette Cuve à froid y y ajoûtent, 
comme dans les autres Cuves à 
chaud, une décoétion de garen- 
ce &: de fon dans l’eau commune, 
&■ paflee par un tamis. C’eft ce 
qu’ils nomment un brevet. Ils y 
mettent la garence , pour afiiirer,. 
difent-ils , la couleur de l’Indigo , 
parceque cette racine en fournit 
une fi tenace , qu’elle réfifte à tou- 
tes les épreuves. Ils y ajoûtent le 
fon pour adoucir l’eau , qu’ils fup- 
pofent contenir prefque toujours 
des parties d’un fel acide , qu’il 
eft bon , félon eux , d’amortir. Au 
moins, c’eft-là le fentiment de 
ceux que j’ai confultés. 

C’eft une fuite de l’ancien pré- 
jugé où l’on étoit du temps de 



î88 L’Art de la Teinture. 

M. Colbert contre l’Indigo } & cc 
Miniftre , qui ne pouvoit pronon- 
cer que d’après des expériences j 
que fes grandes occupations ne 
lui permettoient pas de faire fai- 
re en fa préfence , défendit r 
d’employer l’Indigo feul. Mais j 
depuis que le Confeil a reconnu j 
par les nouvelles épreuves faites 

( >ar feu M. Dufay , que la ftabi- 
ité de la teinture bleue de cet 
ingrédient eft telle qu’on la peut 
délirer, le nouveau Réglement 
de 1737 laifïe la liberté aux Tein- 
turiers de l’employer feule ou mê- 
lée avec le Paftel. Ainfi , lî l’on 
continue d’y unirlagarenc* , c’eit 
plutôt parceque cette racine 
fournilfant un rouge allés foncé , 
& ce rouge fe mêlant au bleu de 
l’Indigo, il lui donne une teinte 
qui le fait approcher du violet, 

& lui fait prendre unplus bel œil. 
Quant au fon , lorsqu’on l’em- 



Chapitre X. 189' 
ioye , c’eft moins pour amortir 
: prétendu acide répandu dans 
es eaux, que pour y diftribuer 
ne certaine quantité de cole ou 
le matière gluante ; puifque la 
•etite portion de farine, qui y 
elle, le divifant dans l’eau du 
ain, doit diminuer un peu fa 
rop grande fluidité, &parcon- 
ïquent empêcher que les parti- 
ules colorantes, qui y font fuf- 
enduës, ne fe précipitent aufli 
îte quelles le pourraient faire 
ans une liqueur qui n’auroitpas 
cquis un certain degré d ’épaifif- 
ement. 

Malgré cette cole diftribuée 
ans la liqueur , tant de la part 
u fon, que de la part de la ga- 
:ncc , qui fournit auffi quelque 
hofe de glutineux , les partial- 
es colorantes ne laiflent pas que 
e retomber au fond du vaifleau , 
l’on eft quelques jours fans agi- 



L’Art de la Teinture. 
ter le bain. Alors le haut de la li 
queur ne donne plus qu’une foi 
ble teinte au fujet quon y plonge 
&■ fi l’on veut quelle en prernu 
une convenable , il faut rebroüil 
1er le mélange , de le laiffer re 
pofer une ou deux heures , pou 
que le fer de la couperofe de le 
parties groflieres de la chaux f< 
précipitent de nouveau par leu 
péfanteur, de crainte que fe me 
lant inutilement aux véritable 
parties colorantes , elles n’alté 
rent leur teinture , de ne dépofen 
fur le fujet qu’on veut teindre uni 
matière peu adhérente, qui ei 
fe defiechant rendroit ce fuje 
poudreux, & dont chaque petit! 
partie occuperoit un efpace oi 
la particule vraiment colorant! 
ne pourroit ni s’introduire, n 
même fe dépofer , avec un con 
£a& immédiat au fujet. 

Pour ne rien changer à la me 



Chapitre X. 19Ü 
hode des Teinturiers , j’ai fait 
>oüillir une partie de garence 
grappe & une partie de Ion dans 
:ent foixante - quatorze parties 
l’eau. Cette proportion de l’eau 
l’eft pas néceflaire -, on en peut 
nettre davantage ou moins ; mais 
e voulois remplir monvaifleau, 
lont la capacité étoit de cinq 
< i:ens douze parties , comme je l’ai 
f lit plus haut. J’ai palfé cette dé- 
l:o£bion ou ce brevet, en langage 
le Teinturier , à travers un linge, 
5c avec expreflion : puis j’ai mis 
: :et te liqueur , encore chaude , &C 
pii étoit d’un rouge de fang , dans 
e bain d’indigo , avec les pré- 
rautions néceflaires pour ne pas 

I rafler le vaifleau de cryftal qui le 
■contenoit. J’ai broüillé le tout, 
5c au bout de deux heures, le 
bains’eft trouvé verd* par con- 
féquent propre à teindre, & il a 
teint en effet du coton d’une tein- 



L’Art de la Teinture. 
ture folide & dun bleu un peu 
plus vif qu’il ne rétoit avant cette 
addition du rouge de la garence. 

Cherchons présentement quelle 
peut être la caufe particulière dç 
la folidité de cette couleur : peut- 
être fera-t’elle la caufe générale 
delà ténacité de toutes les autres. 
Car il paroît d’avance , par l’ex- 
périence ci-deflus décrite, que 
cette ténacité dépend du choix 
des fels qu’on ajoute aux décoc- 
tions des ingrédiçns colorans , 
quand ces mêmes ingrédiens n’en 
contiennent pas par eux-mêmes 
qui foient à peu près de même 
nature. Si avec les conféquençes 
que je déduirai du choix de ces 
fels, de leur nature , de leurs pro- 
priétés , on confent à admettre , 
ce qu’on ne peut refufer légiti- 
mement, le plus ou le moins dç 
ténuité & d’homogénéité dans les 
particules colorantes des ingré- 



Chapitre X. 195 
dîens, dont on peut faire ufage 
dans la Teinture , toute la théo- 
rie de cet Art fera bientôt con- 
nue , fans qu’il foit néceffaire de 
fuppofer des caufes incertaines 
ou conteftées. 

On concevra aifément que les 
fels quon ajoute dans les Cuves 
d’indigo, fervent autant à ouvrir 
les pores naturels du fujet qu’on 
veut teindre , qu’à développer les 
atomes colorans de cette fécule. 
Dans les autres préparations de 
teinture , dont il fera parlé dans 
la fuite de ce Traité, on met les 
étoffes de laine bouillir dans une 
diffolution de fels que les Tein- 
turiers appellent bouillon . Or , 
dans ces boüillons on employé 
prefque toujours le tartre & l’a- 
lun. Au bout de quelques heures, 
011 retire l’étoffe, on l’exprime 
légèrement , & on la conferve 
humide pendant quelques jours 

I 



194 L’Art de la Teinture. 
dans un lieu frais, afin que la li- 
queur faline , qui y eft reftée ad- 
hérente , puilfe agir encore def- 
fus , &: la préparer à recevoir la 
teinture des ingrédiens, dans la 
décodion defquels on la plonge 
enfuite pour l’y faire boüillir de 
nouveau. Sans cette préparation, 
l’expérience a démontré que les 
couleurs ne feroient pas folides, 
du moins dans la plûpart des cas ; 
car il faut avoüer qu’il y a quel- 
ques ingrédiens qui donnent des 
couleurs folides, quoique les étof- 
fes n’ayent pas été préparées pré- 
cédemment; mais c’efl: qu’alors 
l’ingrédient porte en lui-même 
des fels préparais. Il faut donc 
élargir, &: nettoyer les pores na- 
turels des fibres de la laine à l’ai- 
de de ces fels , toujours un peu 
corrodans j peut-être y en ouvrir 
de nouveaux, pour y loger les 
atomes colorais des ingrédiens. 



Chapitre X. 19^ 
L’ébullition du bain y enfonce 
ces atomes à coups répétés. Les 
pores, déjà aggrandis par ces fels, 
lont dilatés encore par la chaleur 
de l’eau boüillante : ils fe reffer- 
rent enfuite parle froid extérieur 
quand on retire le fujet coloré de 
la Chaudière } quand on fexpofe 
à l’air extérieur, ou quand on le 
plonge dans l’eau froide : ainii 
voilà l’atome colorant pris & re- 
tenu dans les pores ou Mures du 
Corps teint par le reiïbrt de fes 
fibres qui fe font contractés &: 
remis dans leur premier état , &c 
ont repris leur première roideur 
aufli-tôt qu’ils ont fenti le froid. 

Si , outre ce refiort des parois 
du pore , on fuppofe que ces mê- 
mes parois ont été enduits inté- 
rieurement d’une couche de la li- 
queur faline du bouillon , on ver- 
ra aifément que c’eft un moyen 
de plus , employé par l’art, pour 

lij 



L’Art de la Teinture. 
retenir F atome coloré. Car cet 
atome étant entré dans le pore 
pendant que l’enduit falin despa- 
rois étoit encore en diftolution , 
&par confisquent liquide j & cet 
enduit s’étant enfuite congelé 
par le froid extérieur , l’atome eft 
alors retenu , &: par le rellort 
dont il vient d’être parlé , &: par 
cet enduit falin , qui étant deve- 
nu dur en fe cryftallifant , forme 
une efpéce de maftic qui ne l’a- 
bandonne pas aifément. Si outre 
cela l’atome coloré eft d’une té- 
nuité, telle que la petite éminence 
qui refte apparente à l’entrée du 
pore , &: fans laquelle le fujet ne 
paroîtroit pas teint, ne foit pas 
affés élevé pour être expofée à 
des chocs plus puiffans que la ré- 
fiftance du reflort des parois Sc 
de l’enduit qui le retient , on en 
doit conclure que la teinture ré- 
sultante de tous ces atomes fuffi- 



Chapitre X. 197 
fàmment retenus , fera extrême- 
ment folide , 6c qu’elle fera delà 
claffe du bon teint, pourvu que 
l’enduit falin ne puiffe être em- 
porté , ni par l’eau froide , telle 
que celle de la pluie , ni calciné 
ou réduit en poudre par les raïons 
du foie il. Car pour qu’une couleur, 
quelle quelle foit r foit réputée 
folide ou de bon teint, il faut, 
comme on le fçait déjà , quelle 
réfîfte à ces deux épreuves. On 
n’en doit pas raiformablement 
exiger d’autres pour les étoffes 
deftinées à nos habits 6c ànos em- 
meublemens. 

Mais nous ne connoiffons en 
Chymie que deux fels , qui , étant 
une fois cryftallifés , puiffent être 
humeftés par l’eau froide fans s’y 
dilfoudre. Il n’y a prefque aufli 
que ces deux fels qui puiffent de- 
meurer plufîeurs jours expofés au 
foleil fans s’y réduire en farine bu 

Iiij 



i5>8 L’Art de la Teinture. 
pouftiere blanche. Ces fels font le 
tartre y ou tel qu’on le retire des 
tonneaux de vin, ou purifié, & 
le tartre vitriolé. Tous les autres 
manquent de l’une ou de l’autre 
de ces deux propriétés. Or , on 
peut faire le tartre vitriolé en mê- 
lant enfemble un fel dont l’acide 
foit vitriolique , tels que la cou- 
perofe & l’alun, &: un fel qui foit 
déjà alcalifé ou qui puifle devenir 
alcali , aufii - tôt qu’on en aura 
chafled’acide : ce qui réufiit aifé- 
ment, pourvû qu’il foit plus foi- 
ble que l’acide du vitriol : tel eft 
l’acide de tout fel eftentiel tiré 
des végétaux. 

Dans l’opération de la Cuve de 
bleu, que j’ai faite en petit pour 
découvrir la caufe de fes effets, 
on mêle enfemble la couperofe 
& la potafle , qui eft un fel alcali 
tout préparé. On voit que dès 
l’inftant que leurs diflolutions su- 



Chapitre X. 15)9 
niflent , l’alcali précipite le fer de 
la couperofe en une poudre pref- 
que noire. L’acide vitriolique de 
la couperofe , n’ayant plus alors 
de bafe métallique , fe tranfporte 
fur cet alcali 3 & de leur union il 
fe forme un fel moyen, auquel 
on a donné le nom de tartre vi- 
triolé , comme s'il eut été fait avec 
le fel de tartre & l’acide du vi- 
triol déjà féparé de fa bafe 3 par- 
ceque tout fel alcali , de quelque 
végétal qu’il vienne , eft parfaite- 
ment femblable , pourvu qu’il ait 
été fuffifamment calciné. Tout ce 
que je viens de dire dans cet ar- 
ticle ne fouffre pas de difficulté. 

Il n’en eft peut-être pas de mê- 
me du bouillon fervant aux autres 
couleurs , comme le rouge & le 
jaune. Peut-être refufera-t’on de 
m’accorder qu’il fe puifte faire un 
tartre vitriolé du mélange de l’a- 
lun du tartre crud qu’on y fait 

Ii iiij 



zoo L’Art de la Teinture. 
boiiillir enfemble. Cependant la 
théorie en eft la même , & je ne 
vois pas qu’on puiffe la concevoir 
autrement. On y employé l’alun, 
qui eft un fel dans lequel l’acide 
vitriolique eft uni à une terre : fi 
l’on y joignoit un fel alcali , cette 
terre feroit précipitée dans l’inf- 
tant, & le tartre vitriolé ferok 
bien-tôt formé. Mais au lieu de 
ce fel alcali , on fait boüillir avec 
l’alun le tartre crud , qui eft le fel 
eflfentiel du vin , c’eft-à-dire , un 
fel compofé de f acide du vin, 
qui eft beaucoup plus volatile que 
l’acide vitriolique , & d’une huile, 
l’un & l’autre concentré dans un 
peu de terre. Ce fel, ainfi que 
tous les Chymiftes le fçavent , de- 
viendra fel alcali dès qu’on en au- 
ra chafie l’acide. Ainfi , lorfqu’on 
fait boüillir enfemble l’alun & le 
tartre crud, outre l’impreftion que 
les fibres de l’étoffe à teindre re- 



Chapitre X. 201 
çoivent du premier de ces fels , 
qui eft un peu corrodant , le tar- 
tre eft par lui purifié ; &: de fale 6c 
grollier qu’il étoit,il devient net 
& tranfparent à l’aide de la por- 
tion de terre qui fe fépare de l’a- 
lun , & qui fait fur le tartre à peu 
près le meme effet que la terre 
de Merviek , dont on fe fert à 
Montpellier pour la fabrique de 
la crème détartré. Il peut fe faire 
aufli, & cela eft très-vraifembla- 
ble , que l’acide vitriolique de l’a- 
lun chaftantune partie de l’acide 
végétal du tartre , il s’en forme un 
tartre vitriolé aufli dur & aufti 
tranfparent que le cryftal de tar- 
tre. Que ce foit l’une oui’ autre 
fuppofition qu’il faille admettre , 
il en réfui tera toujours, dans les- 
pores ouverts des fibres de la lai- 
ne, un enduit falin , qui fe cryftalli- 
fe dès qu’il eft expofé à un air ra~ 
fraîchiflant l’étoffe qui fort de la 

ly 



loi L’Art de la Teinture* 
teinture j qui ne fe calcine point 
à l’air chaud , qui ne peut être 
diffout par l’eau froide. C’efttout 
ce que j’avois à démontrer dans 
cette digreiîîon que je n’ai pu évi- 
ter. 

Cette théorie eft commune à 
la Cuve d’indigo, où l’on met 
l’urine à la place de l’eau , l’alun 
& le tartre crud à la place du vi- 
triol & de la potaffe. Cette Cuve 
à l’urine ne peut teindre folide- 
ment que lorfqu’elle eft très- 
chaude , & il faut même y laifler 
tremper la laine une heure ou 
deux , fi l’on veut qu elle foit tein- 
te également. Dès que cette Cu- 
ve eft refroidie , elle ne teint plus. 
La raifon de ces faits feroit diffi- 
cile à découvrir dans une Cuve 
opaque de métal \ mais dans un 
vailfeau de cryftal , on la décou- 
vre aifément. J’ai lailfé refroidir 
cette petite Cuve d’eflai , & toute 



Chapitre X. iof 
la couleur verte qui y étoit fuf- 
pendue , pendant qu’elle étoit 
chaude , s’eft précipité peu à peu 
i au fond du vaifiéau, parcequ’a- 
lors le tartre fc cryftallifoit , 6c fe 
réuni liant en des malles plus pe- 
lantes que fes molécules ne le- 
toient pendant que la liqueur 
ctoit chaude , 6c qu il étojt en dif- 
folution , il tomboit au fond du 
vailleau , 6c entraînoit avec lui les 
particules colorantes. Quand je 
rendois à cette liqueur fon degré 
précédent de chaleur ? de qu’a- 
près l’avoir broüillée , puis lailfé 
repofer un peu J’y faifois tremper 
un petit morceau de drap , je 
l’en retirois au bout d’une heure 
aulli folidement teint que la pre- 
mière fois. Àinfi , lorfqu’on fe fert 
de cette Cuve , 6c qu’on Ta mife 
une fois en état, il ne s’agit plus 
que d’y tenir le tartre en diffolu- 
tion j ce qui ne fe peut que par 



2c>4 L'Art de la Teinture. 
une chaleur un peu forte. C’eft 
l’alcali de l’urine qui la verdie: 
c’eft l’alun qui prépare les fibres 
de la laine : c’eft le cryftal de tar- 
tre qui aflùre la teinture , en maf- 
tiquant les atomes colorans dé- 
pofés dans les pores. 

Il refte une difficulté par rap- 
port à la Cuve d’Inde , dans la- 
quelle on n’introduit ni vitriol y 
ni alun, ni tartre , & où l’on ne 
met Amplement que la cendre 
gravelée , en meme quantité que 
l’Indigo , & qu’on fait chauffer 
ailes vivement pour y teindre les 
étoffes de laine. Avant que de 
rendre raifon de la folidité de fa 
teinture , qui eft égale à celle des 
autres Cuves de bleu où l’on fait 
entrer les fels que je viens de nom- 
mer, il faut examiner la cendre 
gravelée. On fçaitque c’eft la lie 
du vin defféchée , puis calcinée. 
Ceft donc un fel alcali de la na- 



Chapitre X, ioç' 
ture du fel de tartre , mais moins 
pur, puisqu’il vient de la partie 
la plus pefante des fèces du vin , 
&parconféquent la plus terreufe. 
Outre cela , l’alcali de la cendre 
gravelée n’eft jamais auffi homo- 
gène que le fel alcali du tartre 
bien calciné , & il n’y a prefque 
point de cendre gravelée non 
purifiée , comme eft celle que l’on 
vend , dont on ne puilfe retirer 
line quantité confidérable de tar- 
tre vitriolé. Il eft même probable > 
par une expérience que j’ai rap- 
portée ailleurs , quon pourroit à 
la longue la convertir toute en- 
tière en ce fel moyen : on peut 
dire la même chofe de la potafte 
& de tous les fels alcalis qui ne 
contiennent pas labafe du fel ma- 
rin, Ce défaut d’homogénéité eft 
caufe que la cendre gravelée ne 
fe met jamais entièrement en de- 
liquuim à l’air. Or, puifque l’ex- 



lo 6 L’àrt dé la Teinture. 
périence démontre qu’il y a un 
tartre vitriolé tout formé dans la 
cendre gravelée , il eft clair que 
cette Cuve d’Inde , qui ne teint 
bien la laine qu’après que le bain 
a été chauffé affés vivement pour 
qu’on ne puiffe y tenir long- temps 
la main fans fe brûler, diffoudra 
la petite portion de tartre vitrio- 
lé qui s’y trouve , & parconfé- 
quent ce fel s’introduira dans les 
pores de la laine pour les nettoyer 
& les enduire , & il s’y coagulera 
aufîi-tôt que la laine , retirée du 
bain , fera expofée à l’air pour s’y 
refroidir. 

J’ai encore à expliquer pour- 
quoi la Cuve d’indigo eft verte 
fous la première furface du bain } 
pourquoi il faut que ce bain foit 
verd, pour que la teinture bleue 
foit folide, & pourquoi l’étoffe 
qu’on retire verte du bain de- 
vient bleue auffi-tôt qu’on la 



Chapitre X. 1 07 
éventée. Toutes ces conditions 
étant néceflai renient communes 
dans toutes les Cuves d’Inde , 
froides ou chaudes , la même ex- 
plication fervira pour toutes. 

i°. L’écume ou fleurée qui 
monte à la furface du bain d’in- 
digo , lorfqu’il eft en état de tein- 
dre , eft bleue , &: le deflous de 
cette écume eft verd. Ces deux 
circonftances prouvent que l’In- 
digo eft parfaitement diffout, & 
que le fel alcali s’eft uni aux ato- 
mes colorans de cet ingrédient , 
puifqu’il les verdit; car fans lui y 
ils refteroient bleus. 

z°. Ces mêmes circonftances 
prouvent auflî qu’il y a dans l’In- 
digo lui-même un alcali volatile 
urineux, que l’alcali fixe de la 
potafle , ou l’alcali terreux de la 
chaux développe & qui s’évapo- 
re peu de temps après que cette 
0 écume a été expofée à l’air. On 



ioî L’Art de la Teinture. 
peut fe convaincre del’exiftence 
de ce volatile urineux , en exami- 
nant l’odeur qui fe développe de 
la Cuve pendant la fermentation \ 
lorfqu’on l’agite , ou quand on la i: 
chauffe , on y démêle celle d’une 
viande gâtée , qu’on feroit rôtir, 
avec quelque chofe d’un peu pic- i 
quant. 

3 0 . La préparation de l’anil, 
pour en féparer la fécule , eft une i 
Fermentation continuée jufqu’à la 
putréfadion. Or , il y a de furi- 
lieux dans toutes les plantes pour- 
ries } foit que ce volatile urineux 
foit le produit d’une union intime 
des fels avec l’huile du végétal, 
foit qu’on doive le rapporter à la 
multitude prodigieufe des infec- 
tes qui abordent de toutes parts* 
fur les plantes qui fermentent, 
attirés par l’odeur qui s’en exha- 
le : ils y vivent, y multiplient, y 
meurent , de y laiifent parconfé- 



Chapitre X. 20$ 
quent une infinité de cadavres. 
Donc il fe joint à ce végétal une 
matière animale dont le fei eft 
toujours un volatile urineux. Le 
même urineux exifte aufli dans le 
Paftel, qui eft préparé de même 
par fermentation <k par putréfac- 
tion, ainfi que je fai déjà dit , & 
qu’on le verra inceftamment dans 
le détail abrégé de fa prépara- 
tion. 

4 0 . Enfin , pour derniere preu- 
ve , fi on diftifle de l’Indigo ou du 
Paftel dans une cornue , foit feuls, 
ou encore mieux après y avoir 
joint quelque alcali fixe falin ou 
terreux , on en retire une liqueur , 
qui dans toutes les épreuves chy- 
miques fait l’effet de l’efprit vo- 
latile de l’urine. 

Mais on demandera peut-être 
pourquoi ce volatile urineux , que 
je fais voir dans l’Indigo ,ne fait 
pas paroître cette fécule verte r 



li o L’Art dè ia Teinturé. 
puifqu’il doit être diftribué éga- 
lement entre toutes fes parties? 
Pourquoi même , quand on dif- 
fout l’Indigo dans l’eau boüillan- 
te pure , il la teint en bleu , & non 
pas enverd? Je réponds que ce 
volatile urineux eft fi concentré 
qu’il lui faut un corps étranger 
plus adif que l’eau boiiillante, 
pour le chafler des particules qui 
l’enveloppent : que la diflolution 
de l’Indigo ne fe fait jamais par- , 
faitement dans l’eau feule , quel- 
que degré de chaleur qu’on lui 
donne 3 qu’il n’y eft que délayé , & , 
non diftout : qu’à la vérité cette 
décodion de l’Indigo bleuit les 1 
étoffes qu’on y trempe, mais la 
couleur bleue ne s’y applique qu’i- 
négalement , & d’autre eau boiiil- 
lante l’enlève prefque fur le 
champ. Qu’il me foit aufti per- 
mis de répondre par un exemple 
tiré d’un autre fujet. Le fel am- 



Chapitre X. in 
moniac , dont les Chymiftes ti- 
rent l’efprit volatile le plus péné- 
trant, n’a point cette odeur vi ve- 
ulent urineufe quand on le dif- 
fout dans l’eau , &: qu’on l’y fait 
boüillir : il faut y ajouter, ou la 
chaux ou un fel alcali fixe , pour 
“il dégager le volatile urineux : 
de même l’Indigo exige des al- 
calis fixes falins ou terreux, pour 
être exadement décompofé y 
pour que fon fel volatile urineux 
fe fafle appercevoir , pour que fes 
atomes colorans foient réduits à 
leur ténuité vraifemblablement 
élémentaire. 

Je pafie à la fécondé condi- 
tion. Il faut que le bain de la Cu- 
ve d’Inde foit verd, pour que la 
teinture qu’il donne foit folide. 
C’eft , comme je l’ai déjà dit , que 
l’Indigo 11e feroit pas exadement 
diffout , fi l’alcali n’agifioit pas 
deffus : fa dilîolution n’étant pas 



ii z L’àrt de la Teinture. 
auffi parfaite quelle le doit être, 
il ne pourroit teindre , ni égale- 
ment, ni folidement. Or , dè s que 
le fel alcali agit deffus , il doit le 
verdir, parceque tout alcali, qu on 
mêle à un fuc ou teinture bleue 
d’une plante ou d’une fleur quel- 
conque , la verdit dans Tinftant , 
quand il peut fe diftribuer égale- 
ment fur toutes fes parties colo- 
rantes. Mais fî par évaporation , 
ces mêmes parties, colorées ou co- 
lorantes, fe font raffemblées en 
des malles dures * compa&es , 
f alcali ne pourra changer leur 
couleur, qu’il ne les ait pénétrées, 
divifées & réduites à leur pre- 
mière ténuité : c’eft ce qui arrive 
à l’Indigo , dont la fécule eft , pour 
ainfi dire , un fuc épaiflï & delfé- 
ché de l'ami. 

A l’égard de la troifiéme & 
derniere condition, que l’étoffe 
doit être retirée verte du bain. 



Chapitre X. 11 $ 
c devenir bleue aufll-tôt qu’on 
a éventée , fans quoi le bleu ne 
eroit pas de bon teint } on peut 
n rendre les raifons fuivantes : 
)n la retire verte , parceque 
^baineftverdj s’ilnel’étoitpas, 

? fel alcali , quon auroit mis dans 
i Cuve , ne feroit pas diftribué 
gaiement, ou bien l’Indigo ne 
*roit pas exactement diffout. Si 
alcali n’étoit pas également dif- 
cibué , la liqueur contenue dans 
i Cuve ne feroit pas également 
iline : le bas de cette liqueur 
uroit tout le fel, le haut feroit 
îfipide : en ce cas l’étoffe qu’on 
plongeroit ne pourroit être pré- 
arée à recevoir la teinture , ni à 
i retenir. Mais quand on la re- 
ire verte au bout d’un quart 
’heure d’immerfion, c’eft une 
îarque que la liqueur étoit éga- 
lent fàline, également char- 
ée d’atomes colorans : c’eft une 



214 L’Art de la Teinture. 
marque auflî que le fel alcali a pu , 
s’inlînuer dans les pores des fi- 
bres de cette étoffe , &: les élargir 
comme il a été dit précédent- j 
ment, peut-être y en former de 
nouveaux. Or , on ne doutera pas 
que le fel alcali ne puiffe faire cet 
effet fur une étoffe de laine , lorf 
qu’on fe reffouviendra, que quand 
une leflîve alcaline eft très-âcre . 
elle brûle &: diffout prefque dans 
Y inftant un flocon de laine ou la 
barbe dune plume qu’onytrem- ! 
pe. Une opération de teinture, 
qu’on nomme la fonte de boure , en < 
eft encore un exemple j la boure 
qu’on y employé , &: qu’on fait 
boüillir dans une diffolution de 
cendres gravelées faite dans l’u- 
rine , s’y diffout fi parfaitement 
qu’on n’en retrouve pas la moin- 
dre fibre. Donc , fi une leflîve ex- 
trêmement âcre détruit entière- 
ment la laine , une lellive qui 



Chapitre X. 2,15 
l’aura de fel alcali que ce qu’il 
ui en faut p£>ur agir fur la laine 
ans la détruire , en préparera les 
>ores à recevoir & conferver les 
.tomes colorans de l’ingrédient, 
[ui eft l’objet de cette Differta- 
ion. 

On évente l'étoffe après l’avoir 
etirée verte de la Cuve & l’avoir 
xprimée ou torfe ; & elle devient 
Lieue. Que fait-on en l’éventant î 
n la refroidit. Si c’eftle volatile 
rineux, développé de l’Indigo, 
[ui lui a donné cette couleur ver- 
e, il s’évapore, & le bleurepa- 
oît. Si c’eft l’alcali fixe qui eft la 
auie de ce verd , outre qu’on en 
ôté la plus grande partie en ex- 
« rimant fortement l’étoife ; ce qui 
n refte 11e peut plus agir fur la 
•artie colorée , parceque le petit 
tome de tartre vitriolé , qui con- 
ient un atome coloré encore plus 
»etic que lui , s’eft cryftallifé dès 



'iiG L'Art de la Teinture. 
qu’il a été expofé au froid de i’air; 
& refferrant ce même atome co- 
loré à l’aide du reffort des parois 
du pore , il achève d’exprimer ce 
qui pourrait y être refté d’alcali, 
qui ne fe cryftallife pas comme 
un fel moyen. 

On avive ce bleu , c’eft-à-dire , 
qu’on le rend & plus vif & plus 
beau , en faifant tremper dans de 
l’eau chaude l’étoffe qui vient d’en- 
tre teinte , parcequ’alors les par- 
ticules colorantes qui n’avoient 
qu’une adhérence fuperfîcielle 
aux fibres de la laine, font em- 
portées. On fe fertdufavonpour 
éprouver la folidité de la teinture 
bleue , &c elle doit lui réfifter , par- 
ceque le favon, que d’ailleurs on 
ne met qu’en petite quantité dans 
beaucoup d’eau , & qui ne doit 
agir fur l’échantillon teint que 
pendant cinq minutes , à quoi on 
a fixé le temps de l’épreuve , eft 

un 



Chapitre X. 117 
un alcali mitigé par l’huile , qui 
ne peut agir fur un fel moyen. 
S’il décharge l’échantillon de 
quelques parties de fa couleur, 
c’efl: que ces parties n’étoient que 

I fuperficiellement adhérentes. 
D’ailleurs, le petit cryftal falin 
enchaffç dans le pore, &quifert 
à y maftiquer l’atome colorant, 
ne peut être diffout dans un fi 
} court elpace de temps, de ma- 
; niere qu’il refiorte du pore avec 

( l’atome qu’il retient. 

On a vu dans cette Difierta- 
tion un eflai de la méthode que 
j’employe pour trâiter de la Tein- 
ture , autrement qu’on ne l’a fait 
jufqu’à préfent: je la foumets aux 
Phyficiens qui feroient peu con- 
tens d’un fimple détail de procé- 
dés , fi je ne leur préfentois pas 
en même temps la théorie de leur 
réuflite. Je fuivrai cette méthode 
dans les autres expériences fur 

K 



ii 8 L’Art de la Teinture. 
les rouges , les jaunes , autres 
couleurs fîmples ; car il eft abfo- 
lument néceffaire de les connoî- 
tre avant que de palier aux cou- 
leurs compofées , pareeque ces 
dernieres ne font ordinairement 
que des couleurs appliquées les 
unes après les autres , 6e rarement 
mêlées enfemble dans un même 
bain ou décoétion. Ainfî, con- 
noiflant ce qui procure la ténacité 
d’une couleur lîmple > on pourra 
fçavoir plus aifément fî la fécon- 
dé couleur peut prendre place à 
côté , dans les efpaces que la pre- 
mière a laides vuides , fans dépla- 
cer la première de ceux qu’elle 
occupe déjà. C’eft-là l’idée que 
je me fuis formée de l’arrange- 
ment des couleurs différentes , , 
appliquées fur une même étoffe; 
pareequ’il me paroît affés difficile i 
de concevoir que des atomes co- 
lorans puiffent fe pofer les uns 



Chapitre X. 219 
fur les autres, 6c former ainfi des 
efpéces de pyramides, en con- 
fervant chacune leur couleur, 
pour que du mélange de toutes 
il en réfulte une couleur compo- 
fée , 6c qui cependant paroiffe 
uniforme , 6c pour ainfi dire , ho- 
mogène. Il faudrait pour cela 
fuppofer à ces atomes une trans- 
parence , qu’il ferait difficile de 
démontrer. De plus , pour qu’un 
atome jaune fe place immédia- 
tement fur un atome bleu, déjà 
enchafle dans le pore de la fibre • 
d’une étoffe , 6c pour qu’il y refte 
Solidement attaché , il faut nécef- 
fairement qu’ils fe touchent par 
des plans extrêmement polis. 
Qu’un atome rouge vienne en- 
fuite fe placer fur le jaune , il faut 
encore fuppofer de nouveaux 
plans auffi exafts 6c auffi polis que 
les premiers. L’imagination a de 
la peine à fe prêter à toutes ces 



'no L’Art de la Teinture. 
fuppofitions \ de il me paroîtbien 
plus probable , que la première 
couleur n’a occupé que les pores 
qu’elle a trouvé ouverts par la 
première préparation des fibres 
de l’étoffe : qu’à côté de ces po- 
res remplis , il en refte encore à 
remplir , ou au moins des efpaces 
non occupés , où l’on peut ouvrir 
de nouveaux pores pour y loger 
les nouveaux atomes d’une fé- 
condé couleur , à l’aide d’un fé- 
cond boüilion compofé de fels 
corrodans , qui étant les mêmes 
que ceux du premier boüilion , 
ne détruiront pas les premiers 
cryftaux falins introduits dans les 
premiers pores. 

Ce que j’ai dit pour expliquer 
la maniéré d’agir d’une Cuve 
d’indigo , peut fervir à expliquer 
auiîi l’adion de la Cuve de Paftel 
fur les laines de étoffes qu’on y 
pafle : il n’y a qu’à fuppofçr dans 



Chapitre X. iiî 
le Paftel des fels naturellement 
exiftans , &: à peu près de même 
caradere que ceux qu’on ajoûte 
à la Cuve d’Inde. On a vu par la 
defcription que j’ai donnée de 
l’une èc l’autre de ces Cuves , que 
celle de Paftel eft infiniment plus 
difficile à conduire que l’autre. 
J’eftime , & je crois qu’il eft très- 
-raifonnable de le fuppofer , qu’on 
pourroit applanir toutes ces diffi- 
cultés , fi l’on vouloit tenter de 
préparer en France Y I fat is , com- 
me on prépare l’Anil aux Indes 
Occidentales. Il faut donc met- 
tre ici en parallèle leurs différen- 
tes préparations. J’emprunte ce 
qu’on va lire des Mémoires de M. 
Aftruc , pour Y Hijloire naturelle du 
Languedoc. Paris, Cavelier 1737 . 
in-4°. pag. 330. de 331. 

» Selon les Teinturiers, le Paf- 
» tel ne fait que des couleurs lan~ 
» guiffantes ôc foibles , au lieu que 

Kiij 



L’Art de la Teinture. 

» celles de l’Indigo font vives & 
» éclatantes. Il faut même con- 
» venir que l’opinion des Teintu- 
33 riers eft allés conforme à la rai- 
3? fon. L’Indigo eft une poudre 
33 fine & fubtile , capable parcon- 
» féquent de pénétrer aifément 
33 dans les étoffés , &: de leur don- 
33 ner une couleur éclatante. Le 
33 Paltel au contraire n’eft qu’un 
33 marc groftier chargé de heau- 
33 coup de parties tcrreufes , qui 
33 rallentilfent l’aéfion & le mou- 
33 vement des parties fubtiles , & 
33 les empêche d’agir efficace- 
33 ment. 

33 Je ne connois qu’un moyen 
33 de remédier à cet inconvé- 
33 nient) c’eft de préparer le Paf- 
33 tel de la même maniéré qu’on 
33 prépare l’Indigo : par-là on don- 
33 neroit aux couleurs , faites avec 
33 le Paftel , l’éclat &: la vivacité 
» de celles qu’on fait avecl’Indi- 



Chapitre X. 215 
•> go, fans rien diminuer de l’ex- 
» cellence de de 1 ’ affurance qui 
» rendent particulièrement re- 
» commandables les couleurs où 
x le Paftel entre. 

» J’ai déjà fait en petit , ajoute 
33 M. Aftruc, des épreuves de ce 
33 que je propofe , de ces épreu- 
» ves m’ont réuffi, non-feulement 
» dans la préparation de la pou- 
» dre de Paftel , mais auffi dans 
33 l’ufage de cette poudre pour la 
33 teinture. C’eft à ceux qui font 
33 prépofés pour veiller à l’utilité 
33 publique, de faire faire fur cette 
33 matière des épreuves en grand* 
33 de fi elles ont le fuccès qu’on 
33 croit pouvoir s’en promettre , 
33 ce fera à eux d’exciter ceux qui 
33 cultivent le Paftel à fuivre cette 
33 nouvelle maniéré de le prépa- 
33 rer, de à régler les encourage- 
» mens qu’ü convient de leur don- 
» uer au commencement , pour 

Kiiij 



2.2.4 L'Art de la Teinture. 

» les mettre en état de foutenir 
» les dépenfes où cette nouvelle 
» pratique les engagera, jufqua 
» ce que l'avantage connu qu’ils 
» en retireront ,puifle fuffire pour 
»> les y déterminer. 

Je ne fçavois pas que M. Aftruc 
eut eu la même idée que moi, 
quand je propofai lapremiere fois 
d’effayer en Languedoc la me- 1 
thode des Américains ; mais ; 
ayant lu depuis fes Mémoires fur 
cette Province, je fus charmé I 
d’avoir penfé comme cet habile 
homme j & puifqu’il a réufli dans 
des expériences en petit, il eft ï 
probable que l’entreprife auroit 
le même fuccès en grand. Car je 
fuis bien éloigné d’être de l’avis de 
celui qui critiqua cette propofi- 
tion, lorfqu’elle lui fut commu- 
niquée. Trop de préjugés en fa- 
veur des routines établies dans fa 
Province lui fit même propofer 



Chapitre X. 12 5 
d’obliger les Colons de l’Améri- 
que à préparer leur Anil aulli 
groflîerement qu’on préparé le 
Paftel en Languedoc; fans faire 
réflexion que l’expérience cft 
contre lui ; que l’Indigo, tel qu’on 
nous l’envoye , donne une teintu- 
re non-feulement plus belle , mais 
aufiî folide que celle du Paftel , 
& fans faire attention à l'embar- 
ras &: aux frais du tranfport d’une 
marchandife dont le volume dé- 
cuplerait, s’il falloit apporter en 
Europe toute la plante de l’AniL 
Au refte , l’entêtement ne prouve 
rien ; c’eft à l’expérience qu’il faut 
avoir recours : &: fl l’on pouvoir 
parvenir à féparer la fécule co- 
lorante du Paftel , comme on pré- 
pare celle de l’ Anil, les habitans 
du Languedoc n’auroient pas 
dans la fuite autant de fujet de 
s’en repentir, qu’en auraient les 
François 6 c les Efpagnols de l’A- 

K v 



n 6 L’Art dé la Teinture. 
mérique , aufquels on ne peut fe 
difpenfer d’avoüer qu’une fenv* 
blable fabrique feroit beaucoup 
de tort. Il eft donc queftion de 
fçavoir s’il y a plus d’avantage à 
rétablir dans le Languedoc les 
produits confidérables qui réful* 
toient autrefois de la culture du 
Paftel, avant qu’on fit ufage de 
l’Indigo en Europe , qu’à tirer 
l’Indigo des Colonies de l’Amé- 
rique , où cette marchandife fait 
fubfifter plufieurs François. Les 3 
uns &: les autres font fujets du 
Roy , 3c doivent avoir part à fa 
protedion. Ce font des combi- \ 
naifons 3c des calculs à faire , 
qui font inutiles dans ce Traité. 

Je vais feulement propofer les 
moyens de faire réufiir l’expérien- 
ce propofée par M. Aftruc > 3c ces 
moyens réfultent naturellement 
de la comparaifon qu’on fera de la 
méthode employée dans le Lan- 1 



Chapitre X. nj 
guedoc pour la préparation du 
Paftel, &: de la méthode ingé- 
nieuie par «laquelle on fépare en 
Amérique la fecule del’Ànil. J’ai 
déjà donné celle-ci au commen- 
cement du Chapitre 7 : Il on la 
veut avoir plus étendue , il faut 
lire l’ Hijioire des Antilles du P. du 
T °rtre & du P . Labat. Quant à la 
fabrique du Paftel , voici ce que 
M. Aftruc en dit , &: on fera bien- 
aife , à ce que je crois , de trou- 
ver tout ce détail dans ce Traité. 

Les Païlans ( de l’Albigeois ) Fabrique 
ont accoutumé de diftinguer du Paikls 
deux differentes graines de Paf- 
tel 3 lune violette , &: l’autre jaune. 

Ils préfèrent la violette , parce- 
que le Paff el , qui en lève , a les 
feuilles liffes &: unies , au lieu que 
celui qui lève de l’autre graine , 
les a velues 3 ce qui fait qu’il fe 
charge de pouffiere &: de terre, 

& que le Paftel en vaut moins. 

K vj 



zi 8 L’Art dè la Teinture. 

Ce Paftel s’appelle Pajlelbourg oîi 
Bourdaigne. 

Le Paftel poufle d’abord hors 
de terre cinq ou fix feiiilles,qui 
fe foutiennent droites pendant 
qu’elles font vertes. Elles font 
longues d’environ un pied 5 &: lar- s 
ges de fix pouces. Elles commen- 
cent à mûrir vers la Saint Jean: 
on connoît qu’elles font mûres , 
en ce quelles s’affaiflent & com- 
mencent à jaunir ; on les cueille 
alors, &:c. On farcie enfuite de i 
nouveau le Paftel , ce qu’on a foin j 
de réitérer à chaque récolte. 

En Juillet, s’il y a eu quelque i 
pluie , on fait une fécondé récol- t 
te. La pluie ou la féchereffe l’a- 
vancent ou la retardent de huit i 
jours. A la fin du mois d’Août , on 
en fait encore une autre. On en 
fait une quatrième à la fin de 
Septembre \ &c huit jours après 
la Tou/Taint, on fait la derniere» 



Chapitre X. 2255 
Elle eft plus forte que les autres , 
pareeque l’intervalle eft plus long: 
on coupe à cette récolte le colet 
de la plante , c’eft-à-dire , le haut 
de la racine , d’où partent toutes 
les feüilles. Le Paftel qui en pro- 
vient eft mauvais , &: cette récol- 
te eft défendue par les Régie- 
mens. 

# O11 ne cueille jamais le Paftel 
pendant la pluie ni le broüillard: 
il faut que le temps foit ferain , & 
que le foleil ait donné fur les feüil- 
les. 

A chaque récolte , on porte les 
feüilles au moulin, à mefure qu’on 
les cueille , pour les écrafer & les 
réduire en pâte fine , où l’on ne 
diftingue plus les côtes. Cela doit 
le faire promptement , pareeque 
ces feüilles , lorfqu’on les laifte 
entaflees, fermentent & fepour- 
rilfent bien-tôt , avec une puan- 
teur infupportable. Ces moulins 



l$o L’Art de la Teinture. 
font alfés femblables aux moulins 
à huile ou à tan. Ils font compofés 
d’une meule pofée de champ , qui 
roule autour d’un pivot perpen- 
diculaire , dans une orniere cir- 
culaire ailes profonde, dans la- 
quelle on met le Paftel qu’on veut 
faire broyer. M. Aftruc en a fait 
graver la figure. 

Quand le*s feüilles font bien 
écrafées & réduites en pâte fous 
la meule , on en fait une pile dans 
lesgalleries dumoulin, ou en de- 
hors , à l’air ouvert. Après avoir 
bien prelfé la pâte avec les pieds 
ôc les mains , on la bat & on l’u- 
nit par-delfus avec la pèle. C’eft- 
là le Paftel en file. 

Il s’y forme par dehors une 
croûte qui devient noirâtre : 
quand elle s’entr’ouvre , on l’unit 
de nouveau avec beaucoup de 
foin: autrement le Paftel s’éven- 
te , de il fe forme dans les crér 



Chapitre X. 23 1 
vafles de petits vers qui le gâtent. 

Après quinze jours, on ouvre 
le monceau de Paftel , onle broyé 
entre les mains , 6c Ton mêle en- 
femble la croûte 6c le dedans : il 
faut même quelquefois écrafer la 
croûte avec une maffe pour la 
pouvoir broyer. 

On fait enfuite de cette pâte 
de petits pains ou pelotes rondes 
qui doivent pefer , fuivant les Or- 
donnances , cinq quarterons , 
poids de Table. On ferre bien 
ces pelotes en les formant, 6c on 
les donne enfuite à une autre 
perfonne , qui les appuyant dans 
une écuelle de bois , les preffe de 
nouveau, les allonge par les deux 
bouts oppofés , les rend ovales , 6c 
les unit bien. Enfin, on les donne 
à une troifiéme perfonne qui 
achève de les façonner dans une 
autre écuelle plus petite , en les 
ferrant 6c les unifiant parfaite- 
ment* 



L’Art m tA Teinture. 

Ces pelotes s’appellent Coques 
ou Coquaignes , de le Paftel ainli 
apprêté , Pafiel en Cocaigne . C’eft 
delà que vient l’ufage de dir epaïs 
de Cocaigne , pour dire un païs 
riche , pareequé le païs où croît 
le Paftel ( * ) s’enrichiiïoit autre- 
fois par le commerce de cette 
drogue. 

On étend ces pelotes (**) ou 
cocaignes fur des claies , de on les 
expofe au foleil, s’il fait beau* 
linon, on les porte d’abord au 
deflus du moulin. Le Paftel qui 
a été expofé pendant quelques 
heures au foleil , prend une cou- 
leur noire au dehors , au lieu 
que celui qui a été d’abord ren- 
fermé, eft ordinairement jaunâ- 

( * ) U ^Albigeois & le Lauragdis. 

( ** ) Il y a un endroit dans l’Inde > dont je nê 
puis retrouver le nom # ou l’on prépare V^inil com- 
me le Paftel , & il en vient de Y Indigo en cocaigne# 
qui contient toute la matière inutile de la plante. 
Audi eft-il très-difficile d’en préparer une Cuve de 
feleu. 



Chapitre X. 
rre , fur-tout fi le temps eft plu- 
vieux. Les Marchands préfèrent 
le premier j on afiiire cependant 
que la différence n’eft pas confi- 
dérable dans lufage : il arrive 
même que le Paftel eft toujours 
jaunâtre, parceque lespaïfansne 
le travaillent ordinairement que 
pendant la pluie , &lorfqu ils ne 
peuvent faire autre chofe. 

Les pelotes font communément 
féches en été dans quinze ou 
vingt jours : au lieu qu’en autom- 
ne, le Paftel de la derniere ré- 
colte eft long-temps à fécher. Le 
vent de Sud-Eft,qui eft chaud & 
fec , contribue beaucoup à le faire 
fécher plus vite. 

Les bonnes pelotes fe diftin- 
guent des autres , en ce qu’en les 
écrafant elles font violettes en- 
dedans, & quelles ont une odeur 
affés agréable -, au lieu que les au- 
tres ont une couleur de terre , ôc 



2.34 L’Art de la Teinture. 
une mauvaife odeur : ce qui vient 
de ce qu’on a cueilli le Paftel pen- 
dant la pluie , lorfque les feiiilles 
étoient chargées de terre. On ju- 
ge aufii de la bonté des pelotes 
par le poids j car elles font légè- 
res, lorfque la matière s’eft éven- 
tée ou pourrie, faute d’avoir été 
bidi preflee. 

Poudre C’eft de ces pelotes bien ap- 
de Paftel. potées qu’on fait la poudre de 
Paftel. Pour entreprendre cette 
opération , il faut au moins cent 
milliers de pelotes. On y procède 
ainfi. On choifit une grange écar- 
tée , un magafin plus ou moins 
grand, fuivant la quantité de Paf- 
tel. Ce magafin doit être fur un 
terrein pavé de briques , & revê- 
tu de même jufqu’à la hauteur de 
quatre ou cinq pieds. Ilferoitbon 
que les murailles fuflent de pier- 
res jufqu’à cette hauteur. On fe 
contente cependant fouvent de 



Chapitre'X. 2.35 
les faire enduire avec de la terre. 
Comme cet enduit fe détache & 
fe mêle avec le Paltel, cela l’al- 
tère & le gâte. On porte les pe- 
lotes dans ce magalin , & on les 
écrafe en poudre grolïîere avec 
des malles de bois. On entalïe 
cette poudre vers le milieu du 
magalin , à la hauteur de quatre 
pieds, confervant un efpace à 
l’entour pour palier. On humecte 
, cette poudre avec de l’eau j la plus 
limoneufe ( * ) , pourvû quelle foit 
claire, elt la meilleure. Ce Paf- 
tel , ainli hume&é , fermente , s’é- 
chauffe , & jette une fumée très- 
épailfe & fort puante. 

On remue ce Paftel tous les 
jours pendant douze jours , le 

( * ) Je ne vois pas pour quelle raifon on préféré 
de l'eau limoneufe , & qui cependant foit claire. Il 
me paroit que l’eau de riviere bien claire feroit beau- 
coup plus iüre. On éviteroit par-là les abus qui doi- 
vent fuivre d’une eau croupie , toujours remplie 
d’ordures , ou d’une eau bourbeufe qui contient unç 
terre tout au moins inutile , & qui doit rendre la 
teinture de cette drogue fort inégale. 



L'Art de la Teïntüre. 
jettant à pelletées d un côté du 
magalin à l’autre , & on l’hume&e 
ainfî chaque jour pendant ce 
temps-là ) après quoi on n’y jette 
plus d’eau : mais on fe contente 
de le remuer, d’abord de deux 
jours en deux jours , puis de trois 
en trois , de quatre en quatre , de 
cinq en cinq. Enfin , on le met en 
tas au milieu du magafin, & ou 
le vifite de temps en temps pour 
l’éventer, en cas qu’il s’échauffe. 
C’eft le Paftel en poudre , prêt à 
être vendu aux Teinturiers. 

M. Aftruc , pour faire voir que 
le commerce du Paftel enrichit 
foit autrefois le Haut-Langue- 
doc , cite le paffage fuivant d’un 
livre intitulé Le Marchand. An- 
» ciennement on faifoit traduire 
» de Toulouze à Bordeaux, par la 
» rivière de la Garonne , tous les 
33 ans cent mille balles de Paftel, 
w qui valent pour le moins fur le 



Chapitre X. 237 
» païs quinze livres la balle ; ce 
» qui revient à un million cinq 
»cens mille livres, d'où procé- 
» doit l’abondance d’argent &: ri- 
»chefle de ce païs. « Ainfi par- 
loit Caftel , Auteur du livre cité 
mi 163 3 . Mémoires de lé Hijloire du 
Languedoc , pag. 49 . 

La comparaifon des deux mé- 
:hodes par lefquelles on prépare 
e Paftel & l’Indigo, peut fufïire 
1 une perfonne intelligente qui 
’eroit chargée d’expérimenter 
’il eft poffible de tirer de 1 ’lfatù 
lu Languedoc une fécule fem- 
)lable à celle de l’Anil. Ce n’efi: 
>oint à un Teinturier qu’il faut 
’adreffer pour cela , ni même à 
m Fabriquant. L’un & l’autre 
:ommenceroientpar condamner 
e projet, parceque c’eft une nou- 
veauté , &: je doute même qu’ils 
uflent en état de bien conduire 
me fermentation. Il faut être un 



138 L’Art de la Teinture. 
peu plus dans l’habitude de faire 
des expériences de ce genre 
qu’ils ne le font communément 
Je fouhaiterois que cette expé 
rience fe fit en grand, enforu 
qu’on put avoir au moins cinquaii 
te livres de cette fécule, pou 
qu’011 pût ici en pofer plufieur , 
Cuves, au cas qu’on manquât le j 
premières. Celui qu’on aura choi i 
fi , aura foin de bien décrire tou k 
tes les circonftances de fon opé 1 
ration. Peut-être la manque ra-t’il 
à la première cueille des feüille I 
de Paftel , pareequ’il n’y aura pa 
encore alfés de chaleur en Jifin | 
mais vraifemblablement il réul i 
lira en Août. 

Suivant les lettres que j’ai re 
çuës de M. Roman le fils, Ingé 1 
nieur général à la Dominique , f< 
thermomètre monte à la Marti 
nique dans les grandes chaleur 
de cette Ifle, de 30 à 36 degrés 



Chapitre X. 2,39 
. fuivant la graduation de M. de 
Reaumur. En Languedoc, il mon- 
;e pendant les mois de Juillet & 
l’Août , de 17 à 3 2, &: 3 3 , qui efl: 
. a chaleur delà bouche, delà poi- 
, :rine , de l’aiflelle -, chaleur fuffi- 
, ante pour faire fermenter les 
eüilles du Paftel, qu’on mettroit 
remper Sc macérer comme celles 
le l’Anil, dans une grande Cuve 
le maçonnerie remplie d’eau , ôc 
>eut-être ne faudroit-il pas plus 
le trente ou quarante heures. O11 
tccéleroit la fermentation , en 
ettant d’abord dans la Cuve ou 
rempoire , plein trois ou quatre 
Vaudrons d’eau boiiillante. 

Il faut que celui qui fera char- 
gé de l’expérience , fe procure les 
eüilles les moins fannées qu’il 
era poflible , & qu’il les fade con- 

1 rafler légèrement, s’il le juge né- 
reflaire. Il pourra, pour ces pre- 
nieres épreuves , faire cpnftruirQ 



z 40 L’Art de la Teinture. 
des Cuves de maçonnerie au tiers 
de capacité de celles dont le P. 
Labat a donné les dimenfions. 
Des échopes ordinaires de Bate- 
lier peuvent fervir à faire battre 
l’eau, fi elle fe charge de cou- 
leur , comme celle où l’Anil a fer- 
menté. Tout le refte étant bien 
décrit dans le Mémoire du P. La- 
bat , il n’y a qu’à le fui vre. Si l’on 
réuflit , il n’y a pas de doute qu’il 
ne fe trouve beaucoup d’autres 
plantes du même caraébere que 
Xlfrtü } qui donneront une même 
fécule. Il eft probable que le verd 
foncé de plufieurs plantes eft 
compofé de jaune & d’une forte 
dofe de parties bleues ; fi par la 
fermentation on pouvoit détruire 
le jaune , le bleu refteroit. Cette 
idée n’eft pasabfolumentchymé- 
rique, & peut-être ne feroit-il 
pas difficile de prouver qu’on en 
peut tirer quelque utilité. 

CHAP, XI 



Chapitre XI. 241 

ÜLr 4^ iîir il/ ttr itr îir Ç ifcr tir tir t£f lîlr îî> vt/ 

CHAPITRE XI. 

Du Rouge. 

L E rouge eft, comme je l’ai 
déjà dit, une des cinq cou- 
leurs matrices ou primitives , re- 
connues pour telles par les Tein- 
turiers. Dans le bon teint il y a 
quatre principales fortes de rou- 
ge , qui font la bafe de toutes les 
autres. Ces rouges font, i°. l’E- 
carlatte de graine , comiuë autre- 
fois fous le nom d 'Ecarlatte de 
France , & aujourd’hui , fous celui 
d 'Ecarlatte de Vemfe . 2 0 . L’Ecar- 
latte à préfent d’ufage , ou Ecar - 
latte couleur de feu , qui fe nom- 
Qioit autrefois Ecarlatte de Hol - 
lande , &: qui eft connue aujour- 
d’hui de tout le monde fous le 
10m à! Ecarlatte des Gobehns.f . Le 
Zramotf , & 4 0 . le Rouge de Garnir 



z^z U Art de la Teinture. 
ce. Il y a auffi le demi-EcarUtte & 
le demi-CrarnctJi ; mais ce ne font 
que des mélanges des autres rou- 
ges , qui ne doivent pas être 
regardés comme des couleur* 
particulières. Le Rouge ou Naca- 
rat de bource étoit permis autre- 
fois dans le bon teint \ mais for 
peu de folidicé l’en a fait bannii 
par le nouveau Réglement. Or 
juge bien que tous ces différent 
rouges ont leurs nuances particu- 
lières , depuis la plus foncée juf 
qu’à la plus claire. Mais celan’em j 
p.êche pas quils ne puiffent être i 
regardés comme faifant des claf- ; 
fes féparées, pareeque les nu ai- i 
ces des uns ne tombent jamai: 
dans celles des autres. 

Les rouges font dans un ca< 
tout différent des bleus , dont ja: 
parlé dans le Chapitre précédent 
car la laine ou l’étoffe de laine ne 
fc plonge pas immédiatemen 1 



Chapitre XI. 243 
dans la teinture. Elle reçoit au- 
paravant une préparation qui 11e 
lui donne point de couleur, mais 
qui la difpofe feulement à rece- 
voir celle de l’ingrédient colo- 
rant. Cette préparation , ainfï 
qu’on le fçait déjà , fe nomme 
Bottillon. Elle le fait ordinairement 
avec des acides , comme eaux fû- 
rcs, alun & tartre, qui peuvent 
être regardés comme tels , eau 
forte , eau régale , &c. O11 met ces 
ingrédiens préparans en diffé- 
rente quantité, fuivant la couleur 
& la nuance qu’on veut avoir. On 
fe fert fouvent auffi de noix de 
galle , & quelquefois de fels alca- 
lis. C’eftce que j’expliquerai dans 
la fuite , en décrivant la maniéré 
de travailler chacune de ces cou- 4 

eurs. 

■î * 



M 



£44 L’Art de la Teinture. 

CHAPITRE XII. 

De r Ecarlatte de Graine > ou Ecar 
latte de Venife . 

O N appelle cette couleu 
Ecarlatte de Graine } parce 
qu’ elle eft faite avec le Kermès 
qu’on a cru long-temps être 1; 
graine de l’arbre fur lequel onl< 
trouve. On l’appelloit ancienne 
ment Ecarlatte de France , parce 
que quelques gens penfent qui 
c’eft en France qu’elle a été trou 
vée j & on la connoît aujourd hu 
fous le nom d ' Ecarlatte de Vcnife 
parcequ’elle y eft extrêmemen 
en ufage , de qu’on y en fait plu 
qu’en aucun autre endroit, le goû 
en étant palfé en France de dan 
la plûpart des autres païs. Elle . 
effedivement moins de feu , de el 
plus brune que l’écarlatte à la 



Chapitre XII. 2,45 
quelle on eft maintenant accou- 
tumée ; mais elle a fur elle l’avan- 
tage de foutenir plus long-temps 
fon éclat , &: de ne point fe tacher 
par la boue de par les liqueurs 
âcres. 

Le Kermès , dont on la fait , eft 
une galie-infe&e qui croît , qui 
vit de qui fe multiplie fur V île x 
iculeata co cci glandifera. C. B. P. 
Dn le trouve dans les Garigues 
les environs de Vauvert, de Ven- 
lemian de de Narbonne ; mais en 
)lus grande quantité en Efpagne, 
lu côté d’Alicant de de Valence, 
.es Païfans de Languedoc le 
tiennent vendre tous les ans à 
vlontpellier de à Narbonne, auffi- 
ôt qu’ils en ont fait la récolté, 
üeux qui l’achetent, pour l’en- * 
oyer à l’Etranger , l’étendent fur 
les toiles , de ont foin de l’arrofer 
vec du vinaigre pour tuer les 
ermiiTeaux qui font dedans, de 

L iij 



L’Art de la Teinture. 
qui produifent une poudre rou- 
ge , qu’en Efpagne , fur-tout , on 
fépare de la coque , après l’avoir 
laide féclier , en la paffant par un 
tamis. On en fait enfuite degrof- 
fes balles , &: l’on met au milieu 
de chacune , dans un fac de peau, I 
de cette poudre au prorata de la 
quantité que toute la partie a pro- : 
duite , afin qu’en vendant les bal- * 
les à différons particuliers , cha- 
cun ait fa portion de cette pou- i 
dre. On envoyé ordinairement 
ces balles à Marfeille , d’où on les ; 
fait paffer dans le Levant , prin- 
cipalement à Alger & à Tunis , 
où l’on affure qu’on en fait un : 
grand ufage dans la teinture. 

Les draperies rouges des Fi- 
gures qu’on voit dans les ancien- i 
nés tapifferies de Bruxelles &: des 
autres Manufactures de Flandres, 
font teintes avec cet ingrédient j 
& leur couleur , qui , clans quel- 



Chapitre XII. 247 
ques-unes de ces tapifleries, a 
jufqu’à deux cens ans d’ancien- 
neté , n’a prefque rien perdu de 
fa vivacité. Voici de quelle ma- 
niéré on doit faire cette écarlatte 
de graine , qui n’eft plus guères 
en ufage que pour les laines def- 
tinées aux tapifferies. 

On commence par ébroüer la Ebroüage 
laine , c’eft-à-dire , que pour vingt des Iaincs ’ 
livres de laine , qui eft la quantité 
que j’ai vû teindre à la fois , on 
met dans une Chaudière un demi 
boiiîéau de fon, avec la quantité 
d’eau nécelîaire , pour que les 
vingt livres de laine foient bien 
baignées & abbrçuvées: on les fait 
boiiillir une demie heure dans 
ce bain , en les remuant de temps 
en temps j après quoi on les lève 
&: on les met égoûcer. Il eft bon 
d’obferver , une fois pour toutes > 
que lorfqu’on teint des laines fi 
lées> on pafife un bâton dans cha 

L iiij 



248 L’ApvT de la Teinture. 
que botte , qui eft ordinairement 
d’une livre , 3c on les laide ainfi 
avec le bâton pendant tout le 
cours du travail } ce qui fert à em- 
pêcher qu’elles ne fe broüillent 
l’une avec l’autre. Cela donne 
auftî la facilité de retourner les 
laines, pour faire plonger fuccef- 
nvéfnent dans le bain chaque 
partie de l’échevau , afin que la 
couleur foit égale partout. On 
fouléve pour cela la botte avec le 
bâton , 3c on la tire à demi de la 
Chaudière ; on tient d’une main 
le bâton, 3c prenant de l’autre la 
partie de l’échevau qui le touche, 
on la retourne vers le bas , en- 
forte quelle rentre la première 
dans la Chaudière. Si la laine eft 
trop chaude , 3c qu*on craigne de 
fe brûler , on peut faire la même 
chofe avec deux bâtons. On ne 
fçauroit trop recommander de 
faire cette manœuvre fort fou- 



Chapitre XII. 249 
vent, parceque de -là dépend lé- 
galité de la couleur. Pour mettre 
égouter les laines après qu’elles 
ont été ébroüées, ainii qu’on vient 
de le dire , on pofe les deux bouts 
du bâton, qui eft paffé dans la 
botte ou dans l’éche vau , fur les 
deux perches que j’ai dit devoir 
■être fcellées dans la muraille au- 
dellus de la Chaudière. 

L a laine étant ainfi ébroüée , 
pendant quelle s’égoûte, 011 
è prépare un bain frais , c’eft-à-di- 
re , qu’on jette l’eau qui étoit 
dans la Chaudière , èc qu’on y eu 
met de nouvelle : on ajoute à 
1 celui - ci environ un cinquième 
d’eau fùre , quatre livres d’alun 
de Rome pilé groffie renient, ôc 
deux livres de tartre rouge : on 
fait boüilli r le tout , & aulfi-tôt on 
y met la laine fur les bâtons , que 
l’on y lailfe pendant deux heures, 
ayant foin de remuer prefque 

L y 



Bouillon 
pour le 
Ivermés*- 



2-5° L’Art de la Teinture. 
continuellement toutes les bottes 
lune après l’autre, de la maniéré 
que je l’ai dit. 

Il faut obferver que lorfque le 
bain, où l’on a mis de l’alun, eft fur 
le boüillon , c ’eft-à-dire , prêt à 
boüilli r , il s’élève quelquefois très- 
promptement 8c fort de la Chau- 
dière , fi l’on n’a foin d’abattre le 
boüillon, en y jettantun peu d’eau 
froide. Si, lorfqu’il eft prêt de 
monter, on y met promptement 
la laine; comme elle a eu le temps 
de fe refroidir, cela l’arrête 8c 
fait le même effet que l’eau froi- 
de. Il eft bon d’avertir auffi que 
lorfque les Teinturiers travaillent 
en grand , 8c qu’ils craignent cet 
accident , ils doivent avoir les 
jambes nues , parceque s’ils vien- 
nent à être brûlés , l’eau boüil- 

'9 

lante ne féjournant pas , comme 
elle feroit s’ils avoient des bas , ils 
nçn font pas û fort incommodés* 



Chapitre XII. 251 

Le bain ne s’élève pas de la forte , 
lorfqu’il y a une quantité de tar- 
tre un peu confdérable , comme 
dans l’opération préfente : mais 
quand il n’y a que de l’alun feul, 
il fort quelquefois la moitié du 
bain de la Chaudière , lorfqu’elle 
commence à boüillir , fi l’on ne* 
prend pas les précautions que l’on 
vient d’indiquer. 

Lorfque la laine a boüilli pen- 
dant deux heures fur ce bain , 011 
la lève , on la laiffe égouter , on 
l’exprime légèrement , 8c on l’en- 
ferme dans un fac de toile que l’on 
porte dans un lieu frais , où on la 
laiffe cinq ou fix jours , 8c quel- 
quefois plus long-temps -, cela 
s’appelle laijfer la laine fur le bouil- 
lon. Ce retard fert aie faire péné- 
trer d’avantage 8c à augmenter 
F adion des fels , parceque , com- 
me une partie de la liqueur fe 
diffipe toujours , il elt clair que ce 



L’Art de la Teinture. 
qui refte, étant plus chargé de par* 
ties faiines , en devient plus a&if,. 
bien entendu quil y relie cepen- 
dant une quantité fuffifante d’hu- 
midité. Car les fels étant une fois 
cryftallifés & à fec n’agilfent plus. 

Je me fuis étendu fur ce 
boüiilon & fur la maniéré de le 
préparer, beaucoup plus que je 
ne ferai dans la fuite , parcequ il 
y a un grand nombre de couleurs 
pour lefquelles il fe dofe à peu 
près de même -, ainfi je me con- 
tenterai alors de le décrire fort 
légèrement, marquant feulement 
les changemens qu’il y aura à 
faire dans les dofes d’alun, de 
tartre , d’eau Lire ou d’autres in- 
grédiens. 

Après que les laines ont été fur 
le boüiilon pendant cinq ou fix 
jours, elles font en état de rece- 
voir la teinture. On prépare donc 
un bain frais , fuivant la quantité 



Chapitre XII. 2,5} 
de laine que l’on veut teindre 
lorfqu’il commence à être tiede , 
on y jette douze onces de Kermès 
pulvérifé ou concaflè pour cha- 
que livre de laine à teindre , fi 
Ion veut une écarlatte bîen plei- 
ne 5c bien fournie en couleur. Si 
le Kermès ètoit trop vieux ou 
éventé , il en faudroit une livre 
pour chaque livre de laine. Lorf- 

! que le bain commence à boiiil- 
lir, on y met la laine qui doit être 
encore humide , fi elle a toujours 
demeuré fur le boüillon , c’eft-à- 
dire , fi elle a toujours été enve- 
loppée dans le fac 5c tenue dans 
un lieu frais depuis quelle a été 
boiiillie. Si elle étoit boüillie de- 
puis long -temps, 5c qu’on l’eut 
laide fécher , il faudroit la palier 
fur l’eau Amplement tiède , 5c la 
bien exprimer avant que de la 
mettre dans la teinture. 

Avant que de plonger cette 



154 L’Art de la Teinture. 
laine dans la Chaudière où eftle 
Kermès , il eft bon d’y jetter une 
petite poignée de laine de rebut, 
qu’on y taillera boiiillir un mo- 
ment. Elle enlève une efpéce de 
noirceur ou de crafTe que jette 
le Kermès, 6c 1a laine qu’on y pafle 
enfuite en prend une plus belle 
couleur. Lorfqu on aura levé cet- 
te poignée de laine , on y mettra $ 
celle qui a été boüillie , ôc que 
l’on veut teindre : on paflera les 
bottes fur des bâtons , comme on 
fait lors du boiiillon , on ta re- 
muera continuellement, l’éven- j 
tant, ou faifant de temps en temps 
prendre l’air aux bottes l’une 
après l’autre. On 1a taillera boüil- V 
lir de 1a forte pendant une bonne 
heure : on ta lèvera enfuite fur les 
chevilles ou perches, on ta laif- 
fera égouter, on l’exprimera, & 
on ta portera laver à 1a riviere. 

Si l’on vouloir profiter de cç 



Chapitre XII. 15J 
qu’il peut y avoir encore de tein- 
ture dans le bain , on pourroit y 
palier un peu de laine boüillie , 
ôc elle ne laifferoit pas d’y pren- 
dre de la couleur, à proportion 
de la bonté du Kermès, & de la 
quantité qu’on en aura mife dans 
la Chaudière. 

Lorfqu’on veut faire une fuite 
de nuances, dont les unes foient 
plus foncées que les autres , on 
met beaucoup moins de Kermès j 
enforte que pour vingt livres de 
laine boüillie , on n’en mettra 
peut-être que fept ou huit livres. 
On y pade d’abord la quantité 
de laine que l’on veut avoir de 
la nuance la plus claire , &: on ne 
là lailfe dans la Chaudière que le 
temps qu’il faut pour la retourner, 
enforte quelle prenne la teinture 
également. On la lève enfuite fur 
les chevilles, &ron y met tout de 
faite celle qui doit être d’une 



a 5 6 L’Art de la Teinture. 
nuance plus foncée , & on l’y 
laide un peu plus long-temps. On 
continue de la forte jufqu’à la 
derniere qu’on y laiife aufli long- 
temps qu’il eft néceffaire pour 
acquérir la couleur que l’on veut. 

La raifon pour laquelle on corn-* 
mence parla nuance la plus clai- 
re , eft que fi on laifle la laine dans 
la Chaudière plus long -temps 
qu’il ne faut, il n’y a rien de per- 
du, attendu qu’on réferve cette 
hotte de laine pour une nuance 
plus foncée : au lieu que fi l’on 
comrnençoit par les plus brunes , 
il n’y auroit plus de remède , lorf- 
qu’on viendroit par hazard à 
manquer quelqu’une des nuan- L 
ces claires. Il faut prendre la mê- 
me précaution dans toutes les 
couleurs dont on fait des fuites , 
c’eft- à-dire , des nuances dégra- 
dées toujours de plus foibles en 
plus foibles. Il eft rare qu’on en 



Chapitre XII. 2,57 
jfafîe de la couleur dont il eft 
queftion maintenant, parceque 
les balles nuances de cette cou- 
leur ne fontpas d’un grand ufage. 
Mais comme la manœuvre ell: la 
même pour toutes les couleurs, 
ce que j’ai dit à foccafion de 
celle-ci peut fervir pour toutes 
les autres. 

Après que les laines font tein- 
tes ae cette maniéré , & avant 
que de les porter à la riviere , on 
peut les palTer fur un bain d’eau 
un peu tiède , dans laquelle on 
a fait fondre exaftement une 
petite quantité de favon : cela 
donne de l’éclat à la couleur } 
mais , en même temps , la rofe un 
peu , c’eft-à-dire , qu’elle y prend 
un petit œil tirant fur le cramoifi. 
Comme je me fervirai très-fou- 
vent dans la fuite de ce Traité, 
fur-tout en parlant des rouges , 
du terme de Rofer -& de celui 



^5 S L’Art de la Teinture. 

& Aviver , il eft bon d’expliquer 
ce que l’on entend par ces mots. 

Rofer eft , comme je viens de 
le dire, donner un œil crâmoifi 
au rouge } le faire tirer un peu fur 
le gris de lin ou fur le violet. Le 
favon & les fels alcalis , tels que la 
leftive de cendres , la potafle , les 
cendres gravelées,la chaux, ro- 
fent les rouges \ enforte qu’ils fer- 
vent de moyen pour les amener 
à la nuance qu’ils doivent avoir, 
lorfqu’on leur a donné un peu 
trop de feu , & qu’ils font ce qu’on 
appelle trop avivés ou rancis. 

Aviver > c’eft faire précifément 
tout le contraire : c’eft donner 
du feu au rouge ; c’eft le faire 
tirer un peu fur le jaune ou fur 
l’orangé. On appelle aufiî quel- 
quefois cette opération Rancir. 
Elle fe fait fur la laine à l’aide des 
acides , comme le tartre rouge ou 
blanc, la crème de tartre, le vi~ 



Om éttzx 



Chapitre XII. 259 
naigre , le citron, l’eau forte feu- 
le. On met plus ou moins de ces 
acides, fuivant que l’on veut la 
couleur plus ou moins orangée. 
Si ,par exemple , dans le caspré- 
fent on vouloit que l’écarlatte de 
graine eût plus de feu & appro- 
chât un peuplas de 1 ’écarlatte or- 
dinaire , on n auroit qu’à verfer 
dans le bain , après y avoir mis le 
Kermès , un peu de compolîtion 
décarlatte , dont il fera parlé dans 
la fuite , la couleur brune du bain 
feroit éclaircie fur le champ par 
cet acide , & elle deviendroit 
d’un rouge plus vif: la laine qu’on 
y pafferoit tireroit plus fur l’oran- 
gé } mais en même temps elle de- 
viendroit plus fujette à fe tacher 
par la boue & par les liqueurs 
âcres. On en verra la raifon dans 
le Chapitre de l’Ecarlatte des 
Gobelins. 

J’ai fait far cette couleur un 



z6o L'Art de la Teinture. 
grand nombre d'expériences 
pour tâcher de la rendre plus 
belle & plus éclatante qu elle ne 
l’eft ordinairement j mais jen’at 
pu en tirer de rouge qui fut com- 
parable à celui que donne la co- 
chenille . De tous les boiiillons que ];) 
j'ai dofés pour préparer la laine , . 

celui qui m'a le mieux réuiïî eft 
celui qui a été fait fuivant les . 
proportions que j’ai rapportées, u c 
En altérant le teint naturel du 
Kermès par diverfes fortes d’in- 
grédiens , de dilfolutions métalli- 
ques , tkc. on en tire diverfes cou- 
leurs, dont je parlerai inceflam- c 
ment. 

Je ne dirai qu’un mot fur la 
maniéré de teindrelesétoffes du 
même rouge que la laine ci-def- 
fus , car ne pouvant prefcrire au- 
cune proportion par aune d’étof- 
fe , vu la variété infinie de leur 
largeur, & même de leur épaif- 



Chapitre XII. 261 
feur, ou de la quantité de laine 
qui entre dans leur fabrication, 
il ny a guère s que lufage qui 
puilfe apprendre les dofes nécef- 
laires à chaque forte d étoffé. Si 
Ion veut cependant avoir quel- 
que choie de précis pour ne pas 
faire des expériences au hazard, 
le plus fur eft de pefer l’étoffe 
que l’on veut teindre , &: de di- 
minuer environ d’un quart les in- 
grédiens çolorans que j’ai preferic 
pour les laines filées , pareeque 
les étoffes prennent moins de 
couleur dans l’intérieur , attendu 
que leur tifïure ferrée l’empêche 
de pénétrer, au lieu que la laine 
filée ou la laine en toifon la prend 
auffi facilement dans l’intérieur , 
que fur la furface extérieure. 

On doit aufli diminuer , à peu 
près dans la même proportion, 
l’alun & le tartre qui entrent dans 
le bouillon des étoffes 5 & il n eft 






i 6 i L’Art de la Teinture. 
pas néceflaire que l’étoffe féjoun- 
ne furie boüillon auffi long- temps 
que la laine : on pourroit même 
la mettre à la teinture le lende- 
main qu'elle a été boüillie. 

Si l’on teint en rouge de Ker- 
mès de la laine en toifon, pour 
l’incorporer enfuite dans des 
draps de mélange , ou pour en 
fabriquer des draps pleins , elle 
fera dans ces fortes de draps un 
beaucoup plus bel effet que la lai- 
ne teinte en rouge de garence. 
J’en parlerai dans la defcription 
des couleurs compofées de celles 
où entre le Kermès ? ou du moins 
où il devroit entrer préférable- 
ment à la garence , qui ne donne 
pas un fi beau rouge , mais qui 
étant à beaucoup meilleur mar- 
di prefque par-tout em- 

Gn appelle Ecarlœtte demi grai- 
ne , celle où l’on employé moitié 








ni 



: 

■ 



Chapitre XIî. 2,65 
Kermès & moitié garence. Ce 
mélange donne une couleur ex- 
trêmement folide , mais qui n’eft 
pas vive , & qui tire un peu fur la 
couleur de fang. Elle fe prépare 
&: fe travaille précifément com- 
me T écarlatte de pur Kermès , fî 
ce n’eft que dans le bain on ne 
met que moitié de cette graine, 
pour me fervir de fexpreffion 
des Teinturiers , & que l'autre 
[moitié cil remplacée par la ga- 
rence. Elle eft < parconféquenr 
moins chère , & il arrive fouvent 
que les Teinturiers qui en font , 
la livrent beaucoup moins belle 
quelle ne devroit être, parce- 
qu’ds diminuent la quantité du 
Kermès , qu’ils augmentent cel- 
le de la garence. 

Par les épreuves qui ont été 
faites de f écarlatte de graine ou 
de Kermès , foit en lexpofant au 
foleii, foit par les différens dé** 



264 L’Art de la Teinture. 
boiiiilis > on a reconnu qu'il n’y a 
point de meilleure couleur ni de 
plus folide : elle va de pair pour 
la folidité avec les bleus dont j’ai 
parlé. Cependant le Kermès n’eft 
prefque plus d’ufage en aucun l 
endroit qu’à Venife. Le goût de ; 
cette couleur a pafle entièrement 
depuis qu’on a pris celui des 
écarlattes couleur de feu. On ap- ; 
pelle préfentement cette écarlat- * 
te de graine , une couleur de ping 
de beuf. Cependant elle a de 1 
grands avantages fur l'autre ; car L 
elle ne noircit point & ne fe ta- 
che point , & fi l’étoffe s’engraiffe, : 
on peut enlever les taches fans w 
endommager la couleur. Elle ; 
n’eft plus de mode néanmoins, ■ 
8c cette raifon prévaut à tout. Elle ^ 
a fait tomber entièrement la con- : 
fommation du Kermès en Fran- i 
ce. A peine y a-t’il un Teinturier l l 
qui le connoiffe , ôc lorfque j’ai 

voulu I 



Chapitre XII. 26Ç 
voulu en avoir une certaine quan- 
tité pour en faire les expériences 
ci-deffiis rapportées, il a fallu le 
faire venir de Languedoc ; les 
Marchands de Paris ne s’en char- 
geant que de ce qu’ils en peuvent 
débiter pour lufage delaMéde-, 
cine. 

Quand un Teinturier eft obli- 
gé de faire quelque pièce de drap 
de la couleur connue encore fous 
le nom decarlatte de graine; 
comme il n’a ni la connoi fiance 
du Kermès ni l’ufage de l’em- 
ployer , il la fait avec la coche- 
nille , ainfi que je le dirai dans le 
Chapitre fuivant : elle lui coûte 
plus cher 5 & elle eft moins folide 
que celle qui eft faite avec le 
Kermès. Ils font la même chofe 
pour les laines filées deftinées aux 
tapifterics ; & comme cette nuan- 
ce eft allés difficile à attraper 
avec la cochenille, ils y mêlent 

M 



1 66 L’Art de la Teinture. 
le plus fouvent du bois de brefil > 
qui julqu’à préfent a été un faux 
ingrédient , permis feulement 
dans le petit teint. C’eit ce qui 
fait que ces fortes de rouges fe 
paflent en très-peu de temps, 6c 
que quoiqu’ils foient beaucoup 
plus vifs qu’il ne faut en fortant 
des mains de l’Ouvrier, ils per- 
dent tout leur éclat fouvent avant 
que l’année foit révolue. Ils bian- 
çhiffent &■ grifent extraordinai- 
rement. Ilferoit donc extrême- 
ment à fouhaiter que l’ufage du 
Kermès fe rétablît. Il eft même 
certain que fi quelque Teinturier 
s’addonnoit à l’employer , il y a‘ 
plufieurs couleurs qu’il en tireroic 
avec plus de facilité 6c moins de* 
dépenfe : l’on pour roi t être alluré 
que ccs couleurs feroient des 
meilleures & des plus folides, 6c 
par-là il parviendroit peut-être à 
le mettre en plus grande réput a- 



Chapitre XII. i6y 
tion. J’ai fait avec le Kermès cin- 
quante expériences dont on peut 
:irer quelque utilité dans la pra- 
:ique. Je ne les rapporterai pas 
:outes, mais feulement celles qui 
)nt donné les couleurs les plus 
îngulieres. 

En employant le Kermès avec 
a crème de tartre fans alun , &: 
tu tant de compofition qu’on en 
|jnettroit pour une écarlatte de 
:ochenille, on a en unfeul bain 
in canelle extrêmement vif, par- 
:eque ne faifant entrer que de 
acide dans c’e mélange , les par- 
ies rouges du Kermès devien- 
tent fi tenues quelles échappent* 
>our ainfl dire, à la vûe. Mais fl 
on paffe ce canelle dans un bain 
l’alun de Rome , on fait reparoî- 
re une partie de ce rouge , foit 
>arceque l’alun ajouté chall'e une 
>artie de l’acide de la compofi- 
ion, foit parceque la terre dp 



L’ÀPvT de'ea Teinture, 
l’alun, étant précipitée par l’ad- 
ftri&ion du Kermès qui fait l’ef- 
fet de la galle , cette terre réünit 
les parties rouges diiperfees , àc 
s’applique avec elles iur la laine. 
Au refte , le rouge qui reparaît 
par ce moyen n’eft pas beau. 
Avec la crème de tartre , la 
composition pour l’écarlatte de 
l’alun mis en plus grande quan- 
tité que le tartre , le Kermès don- 
ne une couleur de Lilas , qui varie 
félon qu’on change les propor- 
tions de ces ingrédiens. 

Si à l’alun de au tartre on fub- 
ftitue le tartre vitriolé déjà pré- 
paré , qui eft un fel fort dur, ré- 
iultant du mélange de l’acide du 
vitriol avec un alcali fixe , tel que 
l’huile de tartre , laleffive depo- 
tafie, ôte. & qu’après avoir mis 
boüillir le Kermès dans la diflo- 
lution d’une petite quantité de ce 
fel j pn y plonge l’étoffe pour l’y 



Chapitre XII. 269 
faire boiiillir environ une heure, 
on a un gris d’agathe allés beau, 
dans lequel on apperçoit peu de 
rougeur, parceque l’acide delà 
compofition a trop divifé le rou- . 
ge du Kermès , 6 c parceque le 
tartre vitriolé ne contenant pas 
la terre de l’alun , elle n’a pû raf- 
fembler ces atomes ronges dif- 
perfés enfe précipitant. Mais ces 
gris d’agathe font de bon teint, 
parceque , comme je l’ai dit dans 
le Chapitre de l’Indigo , le tartre 
vitriolé eft un fel dur , qui ne fe 
calcine pas aux raïons du foleil , 
qui ne peut être dilTout par 
l’eau de la pluie. 

Le fel de Glauber employé 
avec le Kermès détruit entière- 
ment fon rouge , 6 c donne un gris 
1 terreux qui ne tient pas aux épreu- 
ves , parceque ce fel 11e rélîfte ni à 
l’eau froide ni à l’aftion des raïonS 
iu foleil qui le réduifent en farine. 

M iij 



1 



L’Art de la Teinture. 

Le vitriol ou couperofe verte , 
te le vitriol bleu , fubftitués fépa- 
rément à l’alun, mais employés 
avec le cryftal de tartre , détrui- 
fent pareillement, ou voilent la 
couleur rouge duKermés,qui dans 
ces deux expériences fait le mê- 
me effet que fî f on eut employé 
avec lui la noix de galle ou le fu- 
mach,puifqu’il précipite le fer du 
vitriol verd , qui teint le drap en 
gris-bruni le cuivre du vitriol ■ ; 
bleu qui teint le fien en olivâtre. „ 

Quant au vitriol bleu , je fub- : 
flitue une dilfolution de cuivre - 
dans l’eau forte : j’ai auffi une cou- . 
leur olivâtre , marque certaine 
que le Kermès a la faculté préci- 
pitante de la galle , puifqu’il pré- 
cipite le cuivre de ce vitriol , 
comme le feroit une décodion 
de noix de galle. 

Il y a grande apparence que 
&e qui rend le rouge du Kerméf 






Chapitre XII. 
aufli folide que celui de lagareri- 
cc , c’eft que cec infecte s'étant 
nourri fur un arbrifleau âftrin- 
gent , il a confervé , malgré les 
changemens qu’a pû caufer au 
1 fuc ou fève de la plante la digef- 
tion qui s’en eft faite dans l’efto- 
mac de i’infe&e , la vertu aftrin- 
gente du végétal , &c parconfé- 
1 quent la vertu de donner plus de 
\ relfort aux parois des pores de la 
I laine pour fc relferrer plus vite & 
plus fortement, quand elle fort 
de l’eau boüillante , & qu’on l’ex- 
pofe à l’air froid. Car j’ai remar- 

r ' i i 

que que toutes les ecorces, les 
racines, les bois, les fruits & les 
autres matières qui ont quelque 
aftriction , donnent toutes des 
couleurs de bon teint. 

Le vitriol blanc de Goflar , dont y!oîets 
la bafe eftle zinc ( comme je l’ay fans bieu * 
dit dans mon Mémoire far ce fe- 
xni-métal , de l’année 1735) étant 

M iiij 



^7^ L’Art de la Teinture. 
employé avec le cryftal de tartre, 
change le ronge dmcermés en vio- 
let. Ainfi , avec une feule drogue 
colorante tk de lîmples altérans , 
on peut faire des violets fans don- 
ner auparavant des pieds de bleu. 
Car cette couleur compofée , ou 
regardée comme telle , parceque 
jufqu’à préfent on n’a pû l’avoir 
qu’en appliquant le bleu fur le 
rouge , ou le rouge fur le bleu , 
réuffit auifi avec la cochenille , 
même avec la garence , ainfi 
qu’on le verra quand je parlerai 
de ces deux ingrédiens. Comme 
le vitriol blanc eft tiré d’une mi- 
ne qui contient du plomb , de 
l’arfenic , &c plufieurs autres ma- 
tières dont les recrémens fondus 
enfuite avec le fable & des fels 
alcalis fe vitrifient en une maffe 
bleue , qu’on nomme 1 cfajre j je 
foupçonnai que le vitriol blanc 
pourxgit bien contenir une por- 



Chapitre XII. 2,75 
tion de ce bleu, lequel avoit pu 
convertir le rouge du Kermès en 
violet, & que par conféquent la 
mine de biimuth , qui renferme 
réellement cette matière bleue, 
&: le bifmuth lui-même , feroit le 
même effet que le vitriol blanc : de 
Ion va voir que je ne me fuis pas 
trompé dans ma conjeéiure. Car 
ayant fait tomber de lextraétion 
de la mine de biimuth fur le bain 
dune expérience que je faifois 
avec le Kermès , & de la diifolu- 
tion du biimuth même, fur une 
autre déco&ion du même ingré- 
dient , lune de l’autre teignirent 
le drap blanc en violet. Je ne 
donnerai point ici la maniéré de 
faire l’extraélion de la mine de 
biimuth, pareequ’outre que c’ell 
une opération un peu difficile 
pour un Teinturier , on ne trouve 
point de cette mine en France j 
il faux la faire yçnir de la Mifme $ 

M v 



Ti74 L'Art de la Teinture. 
d’où on ne la laiffe pas forcir ai- 
fément. Si le Lecteur eft cepen- 
dant curieux de fçavoir ce que 
j’entends par extradion de la mi- j 
ne de bifmuth, il en trouvera le 
procédé dans les Mémoires de 
l’Académie des Sciences de l’an- , 
née 1737, où il y a un Mémoire 
de moi fur les encres fympathi- I 
ques. Quant à la diffolution de r 
bifmuth , qui tait à peu près le J 
même effet, voici comme je la j 
fais. Je prends quatre parties f 
d’efprit de ni tre & quatre parties r 
d’eau bien pure , je les mêle en- jj 
femble, de j’y fais diffoudre une .1 
partie de bifmuth ou étain de 
glace , que j’ai caffé en petits : 
morceaux , pour les mettre peu à r 
peu dans la liqueur, de crainte 
qu’il ne fe faffe d’abord une trop 
violente fermentation. 

Toutes les fois qu’on verfefur 
un bain de Kermès des acides en 



Chapitre XII. 2,75 
trop grande quantité ; que ce foit 
l’dpritjde vitriol, l’efprit de nitre 
ou l’eau forte , le vinaigre , le jus 
de citron, même i’cau fûre; on 
divife fi fort les particules rouges 
colorantes , que le drap n’en re- 
çoit qu’une couleur de canelle 
tirant à l’aurore , s’il y a trop d’a- 
cide , 3 c un peu plus rouge , s’il y 
en a moins. 

Les fels alcalis fixes, joints à 
l’eau fûre 3 c à la crème de tartre , 
à la place de l’alun, ne détruifent 
pas le rouge du Kermès, comme 
les acides, mais ils le rofent 3 c le 
falififent, fi l’on en met trop 3 en- 
forte que le drap n’en reçoit qu’u- 
ne couleur dé lilas aflés terne. 
D’autres expériences encore plus 
variées que celles qu’on vient de 
lire , m’ont donné une infinité de 
couleurs ; mais comme elles ne 
préfentent à la vue rien de plus 
beau que ce qu’on peut faire avec 



% y 6 L/àrt dë ia Teinture, 



que ce feroit allonger inutilement 
ce Traité, 

ickkkkkkk kkkkkkkkk 



De l'Ecarlatte couleur de feu . 
’Ecarlatte couleur de 



feu, connue autrefois fous 



le nom c XEcarlatte de Hollande , 

6c aujourd’hui fous celui d 'Ecar- 
latte des Gobelins , 6c dont Kunc- 
kel attribue la découverte à Kuf- 
ter, Chymifte Allemand, eft la 
plus belle & la plus éclatante cou- 
leur de la Teinture. Elle eftaufti 
la plus chere , 6c une des plus dif- 
üciles à porter à fa perfedion. On 
ne peut même guères déterminer 
quel eft ce point de perfedion; 
car indépendamment des diffé- „ 



des ingrédiens beaucoup moins- 
chers que le Kermès; je n’ai pas 
cru devoir les rapporter, parce- 



CHAPITRE XII L 




Chapitre XIII. 2.77 
rens goûts qui partagent les hom- 
mes fur le choix des couleurs , il 
y a auili des goûts généraux , pour 
ainli dire , qui font que dans un 
temps , des couleurs font plus à 
la mode que dans d’autres. Ce 
font alors ces couleurs de mode 
qui font des couleurs parfaites. 
Autrefois , par exemple , on vou- 
loir les écarlattes pleines, foncées* 
d’une couleur que la* vue foutenoit 
aifément. Aujourd’hui * on les 
veut orangées , pleines de feu, & 
que l’œil ait peine à en foutenir 
l’éclat. Je ne déciderai point le- 
quel de ces goûts mérite la pré- 
férence ; mais je vais donner la 
maniéré de les faire d’une façon 
6c de l’autre , 6c de toutes les 
nuances qui tiennent le milieu 
entre ces extrémités. 

La Cochenille qui donne cette 
belle couleur , 6c qu*on nomme 
Mejlejue ou Tefcdle , eû un infcc- 



L’Art de la Teinture. 
te dont on fait une récolte confi* 
dérable dans le Méxique. Les 
Naturels du Pais 5c les Efpagnols. 
qui n’ont que de petits Etabliffe- j 
mens, le cultivent, c’efLà-dire; l 
qu’ils ont foin de le retirer de def- 
fus la plante qui le nourrit avant \ 
la faifon des pluies. Ils font mou- r 
rir 5c lécher ce qu’ils ont defîcin i 
d’en vendre , 5c confervent le 
refte pour le faire multiplier, J 
quand la mauvaife faifon eft paf- \ 
fée. Cet infecte fe nourrit 5c multi- • 
plie fur une efpéce & Opuntia, épi- 
neux , qu’on nomme Topai : il fe 
conferve dans un lieu fec pen- r 
dant des fîécles fans fe gâter, 5c 
j’én ai une petite quantité qu’on 
a envoyée d’Amfterdam avec les 
preuves requifes de cent trente 
ans d’ancienneté. Cependant il 
eft tout aufïi entier que s’il arri- 
voit de la Vera-Cruz , 5c fait en 
teinture le même effet qu’une Co- 
chenille nouvelle. 



Chapitre XIII. 279 

La Cochenille Syheftre ou Cam- 
feffiane eft aufll apportée de la 
Vera-Cruz en Europe. C’eft dans 
les bois du Nouveau Méxique 3 c 
de l’Ancien que les Indiens vont 
la chercher. L’infede s’y nourrit, 
y croît, y multiplie fur les Opun- 
tias non cultivés, qui y font en 
abondance. Il y eft expofé , dans 
la faifon des pluies, à toute l’hu- 
midité de l’air, 3 c y meurt natu- 
rellement. Cette Cochenille eft 
toujours beaucoup plus menue 
que la Cochenille fine ou culti- 
vée. Sa couleur eft meilleure 3 c 
plus folide que celle qu’011 tire de 
la Cochenille fine; mais elle n’a 
jamais le même éclat: 3 c d’ail- 
leurs il n’y a pas de profit à l’em- 
ployer, puifqu’il en faut quatre 
parties , 3 c quelquefois davan- 
tage pour tenir lieu d’une feule 
partie de Cochenille fine. 

On trouve auifi quelquefois à 






*,8o L’Art dé la Teinture. 
Cadix de la Cochenille avariée, 
C’eft de la Cochenille fine qui a 
été modifiée de l’eau de la mer, 
à foccafion de quelque naufrage , 5 
comme , par exemple , celui de 
la Flo tille au Canal de Bahama i 
en 1734. Ces fortes d’accidens 
en diminuent confidérablement 
le prix j car , comme le fel marin j 
rofe le teint de la Cochenille, cel- 
le-ci ne peut fervir qu’à faire des 
pourpres , qui encore ne font pas j 
des plus beaux. Il s’eft pourtant ; 
trouvé un particulier en 17353! 
qui avoir le fecret de l’employer 
prefque auffi avantageufement J 
pour fécarlatte , que la Coche- ! 
nille la plus fine. Ce fecret n eft i 
pas difficile à découvrir ; mais il '5 
en faut laifler joüir celui qui le 
pofféde, &nepas le priver, en le 
publiant, de la récompenfe qu’il j 
pourroit en efpérer dans des 
temps ou Ton en auroit befoin. 



Chapitre XIII. iSc 

Il n’y a point de Teinturier 
qui n’ait une recette particulière 
pour faire l’écarlatte , &: chacun 
d’eux eft perfuadé que la fîenne 
eft préférable à toutes les autres. 
Cependant la réuflite ne dépend 
que du choix de la Cochenille , 
de l’eau qui doit fervir à la tein- 
ture y ôc de la maniéré de prépa- 
rer la diflolution de l’étain, que 
les Teinturiers ont nommé Com - 
f ojitiow pour l’écœrUtte. 

Comme c’eft par cette com- 
pofition qu’on donne la couleur 
vive de feu au teint de la Coche- 
nille , qui fans cette liqueur aci- 
de feroit naturellement de cou- 
leur cramoifîe , je vais décrire la 
maniéré de la préparer, qui m’a 
le mieux réufli. Je prends huit 
onces d’efprit de nitre, qui eft 
toujours plus pur que l’eau forte 
commune , &: de bas prix , em- 
ployée ordinairement par les 



Compo- 
fition d’E- 
carlacce. 



iSi L’Art de la Teinture, 
Teinturiers. Je m’afiure par les 
méthodes connues des Chymif- 
tes, qu’il ne contient point d’a- 
cide vitriolique. J’affoiblis cet 
acide nitreux , en Verfant deflus 
huit onces d’eau de riviere filtrée. 
J’y difious peu à peu une demie 
once de fel ammoniac bien blanc, 
pour en faire une eau régale, 
parceque , comme on le fçait , 
l’elprit de nitre feul n’cft pas le 
difiolvant de l’étain : enfin , j’y 
ajoûte feulement deux gros de 
falpêtre de latroifiéme cuite. On 
pourroit à la rigueur le fuppri- 
mer; mais je me fuis apperçu 
qu’il contribuoit à unir la cou- 
leur , c’efl-à-dire , àla faire pren- 
dre plus également. Dans cette 
eau régale affoiblie, je fais dif- 
foudre une once d’étain d’Angle- 
terre en larmes , que j’ai grenaille 
auparavant , en le jettant fondu, 
d’un peu haut , dans une terrine 



I 

lui 



i\ 

« 

fc 

ci 

à 



te 

& 

te 

a 

;f0 

i 

( 

r 

d 

C 



Chapitre XIII. 2.85 
pleine d’eau fraîche j mais je ne 
fais tomber mes petits grains d’é- 
tain dans le diffolvaixt, que les 
uns apres les autres j attendant 
que les premiers foient diifous, 
avant que d’en mettre de nou- 
veaux, ahn d’éviter la perte des 
vapeurs rouges qui s’éléveroient 
en grande quantité , de qui fe per- 
droient fi la diflblution du mé- 
tal fe faifoit trop précipitam- 
ment. Ces vapeurs font neceffai- 
res à conferver j &; , comme 
Kunckel favoit obfervé de fon 
temps, elles contribuent beau- 
coup à la vivacité de la couleur, 
foit , pareeque c’eft un acide qui 
s’évaporeroit en pure perte, foit 
quelles contiennent un fulp hu- 
re ux particulier au falpêtre , qui 
donne de 1 éclat à la couleur. 
Cette méthode eft beaucoup plus 
longue à la vérité que celle des 
Teinturiers, qui verfent d’abord 



l§4 L’Art de la Teinture. 
leur eau forte fur letain grenaille* 
&: qui attendent qu’il fe fafle une 
vive fermentation, & qu’il s’en 
éléve beaucoup de vapeurs pour 
faffoiblir par l’eau commune. 
Quand mon étain eft ainfi dif- 
fout peu à peu , la compofition 
d’écarlatte eft faite , &: la liqueur 
eft d’une belle couleur de diifolu- 
tion d’or , fans aucune boue préci- 
pitée ni fédimentnoir, parceque 
je me fers d’un étain très -pur 
fans alliage , & tel qu’il coule de 
la première fonte des fourneaux 
de Cornoüailles, au lieu qu’il eft 
rare de trouver de l’étain à petit 
chapeau, qui ne laide pas de fé- 
diment noir au fond du vaifleau. 
Cette diftblution de l’étain, fort 
tranfparente quand elle eft nou- 
vellement faite , devient îaiteufe 
&: opaque dans les grandes cha- 
leurs de l’été. La plupart des 
Teinturiers font dans l’opinion 



Chapitre XIII. 185 

qu alors elle eft Tournée , & qu’ei- 
le n’eftplus bonne à rien. Cepen- 
dant j’ai reconnu que la mienne , 
malgré ce défaut, faiioit i’écar- 
latte auffi vive que fl elle fut ref- 
tée limpide. De plus, dans les 
temps froids , la mienne reprend 
fa première tranfparence j ce qui, 
à la vérité, n arrive pas à une 
pcompoiition qui n’a pas été pré- 
parée avec toutes les précautions 
i que j’ai indiquées. J’ajoûte qu’il 
eft néceffairc de la conferver 
dans des flacons bien bouchés 
d’un bouchon de cryftal, de crain- 
1 te que le plus volatil ne s’évapore» 
Les Teinturiers n’ont pas 
cette attention j auffi leur com- 
polition leur devient très -fou- 
vent inutile au bout de douze ou 
quinze jours. Je leur indique ce 
qu’il y a de mieux à faire , & s’ils 
cherchent la perfection 3 ils chan» 
geront leur routine , qui eft dé- 



2,86 L’AfvT de la Teinture. 
feftueufe.Ceux qui font en état de 
juger d’après des connoiffances 
préliminaires 3 qui d’eux ou de 
moi a raifon, ne peuvent le faire 
qu’après la leélure de ce qui fuit. 

Les Teinturiers mettent d’a- 
bord dans un vaiffeau de grais, de 
large ouverture, deux livres de fel : 
ammoniac , deux onces de falpê-* 
tre raffiné , & deux livres d’étain 
grenaillé àl’eau,qupourle mieux, * 
en rapures, pareeque quand il a 
été fondu 6c grenaillé , il y en a 
une petite portion de convertie 
çn chaux 5 laquelle ne fe diffout 
pas : ils pefent quatre livres d’eau . 
dans un vaiffeau à part, & ils en 
jettent environ un demi-feptier 
fur ce mélange dans le vafe de 
grais. Ils y mettent enfuite une 
livre & demie d’eau forte com- 
mune , qui produit une fermen- 
tation violente. Lorfque l’ébulli- 
tion eft ceffée, ils y remettent 



Chapitre XIII. 28 7 

:ncore autant d’eau forte , 6c un 



nllanc après ils y en ajoutent 
:ncore une livre. Après quoi ils 
■ verfçnt le relie des quatre li- 
res d’eau qu’ils avoient mife à 
art. Ils couvrent bien le vaif- 
îau , & ils lai lient repofer la 
ompofition jufqu’au lendemain, 
)n peut mettre diiïoudre le fai-; 
îêtre 6 e le fiel ammoniac dans 



[eau forte , avant que d’y mettre 
L’étain ; ce qui revient abfolument 
a même , félon eux , quoiqu’il 
)it fur que cette derniere ma- 
ie re eft la meilleure. D’autres 
; lêlent l’eau 6c l’eau forte enfem- 
.e, 6c mettent ce mélange fur 
ffain 6c le fel ammoniac . D’au- 
es enfin fuivent differentes pro- 
ortions. 

Le lendemain de la prépara- boüîiîgiî 
on de la cornpofition , on fait le t d e Ecaxias -' 
büillon pour l’écarlatte, qui ne 
.’flemble point à celui dont j’ai. 



2.88 L’Art de la Teïntüre. 
parlé dans le Chapitre précédent 
Voici de quelle maniéré on 1( 
prépare. Pour une livre de lain( 
filée , par exemple , on met dan I 
une petite Chaudière vingt pinte j 
d’eau bien claire , qui Ibit de ri 
viere , non de puits ou de four j 
ce trop vive. Lorfque l’eau eft ui 
peu plus que tiède , on y jett( i 
deux onces de crème de tartr j 
en poudre fubtile , & un gros £ j, 
demi de cochenille pulvérifée £ 1 
tamifée. On poufie le feu un pe : 
plus fort , & lorfque le bain e: 
prêt à botiillir , on y jette deu 
onces de compofition. Cette li 
queur acide change tout du 
coup la couleur du bain , qui , d 
cramoifi qu’il étoit, devient cor 
leur de fang d’artere. Aufiî-tc 
que le bain a commencé de boüii i 
Kr , on y plonge la laine , qui doi 
avoir été précédemment moüillé i 
dans f eau chaude , & exprimée I 

p. 



Chapitre XIII. 
on remue fans difcontïnuer , la 
laine dans ce bain, de on l’y laide 
bouillir pendant une heure de de- 
mie , après quoi on la lève , on 
l’exprime doucement, de on la 
lave dans de l’eau fraîche. En 
forçant de ce boüillon , la laine eft 
de couleur de chair affés vit, ou 
même de quelques nuances plus 
foncé , fai vaut la bonté de la Co- 
chenille, de la force de la com- 
polïtion. La couleur du bain eft 
alors entièrement paifee dans la 
laine , enforte qu’il demeure pref* 
qu'auiîî clair que de l’eau commu- 
ns ; c’eft-là ce qu’on appelle le 
boüillon d’Ecarlatte , 8e la pre- 
mière préparation que l’on doit 
faire avant que de teindre ; pré- 
paration abfolument néceflaire , 
de fans laquelle la teinture de la 
Cochenille ne tiendroit pas. 

Pour l’achever , on prépare un Rougit, 
nouveau bain d’eau claire ; caria 

N 









%$o L’àrt de la Teinture. 
beauté de l’eau importe infini- 
ment pour la perfection de l’E- 
carlatte $ on y met en même 
temps une demie once d’amidon* 
ôc lorfque le bain eft un peu plus 
que tiède , on y mêle fix gros & 
demi de Cochenille , aufli pulvé^ 
rifée & tamifée. Un peu avant 
que le bain boitille , on y verfe 
deux onces de compofitionj le 
bain change de couleur comme ? 
la première fois. On attend qu’il 
ait jette un bouillon , & alors on 
met la laine dans la Chaudière, t 
On l’y remue continuellement 
comme la première fois ; on l’y 
laiffç boüillir de même pendant 
une heure & demie ; après quoi . 
on la lève , on l’exprime , on la 
porte laver à la riviere : î’Eçarlat- 
te eft alors dans fa perfection. 

Il fuffit d’une once de Coche- 
nille par livre de laine, pour la 
faire belle &fuftifamment fournie t 



Chapitre XIII. 291 
de couleur, pourvu qu’elle foit 
travaillée avec attention , de la 
maniéré que je viens de dire, de 
qu’il ne refte aucune teinture dans 
le bain. Si cependant on la vou- 
loir encore plus foncée de Coche- 
nille , on en mettroit un gros ou 
deux de plus > mais fi on alloit au- 
delà, elle perdroit tout fon éclat 
de fa vivacité. 

Quoique j’aie fixé la quantité 
de la compofition , tant dans le 
boiiillon que dans la teinture, il 
ne faut pas , à beaucoup près , re- 
garder cette dofe comme inva- 
riable ; l’eau forte dont fe fervent 
les Teinturiers eft rarement d’une 
force égale ; on juge par-là que fi 
on la mêle toujours avec une égale 
quantité d’eau, la compofition qui 
fera faite avec la plus foible ne 
fera pas le même effet que l’au- 
tre. 11 y auroit certainement des 
moyens de s’affurer des degrés 



npz L’àrt de la Teinture. 
de l’acidité de l’eau forte , com- 
me , par exemple , de ne fe fervir 
que de celle dont deux onces 
diffoudroientune once d’argent, 
on pourrait par-là réuffir à faire 
une compofition qui ferait tou- 
jours la meme : mais la qualité de 
la Cochenille produira alors de 
nouvelles variétés -, 6c d’ailleurs, 
le peu de différence que cela 
caufe ordinairement dans la 
nuance de l’Ecarlatte , n’eft pas 
fort à confidérer , outre qu’il y a 
moyen de la raccommoder 6c de 
la mener préciférnent au point 
que l’on veut. 

Si la compofition eft foible , 6c 
qu’on n’en mette pas la quantité 
que je viens de marquer, fEcar- 
latte fera un peu plus foncée 6c 
plus nourrie en couleur } ii au con- 
traire on en met un peu plus , elle 
fera plus orangée , 6c aura ce 
qu’on appelle plus de feu. On 



Chapitre XIII. 193 
peut , pour lui donner cette nuan- 
ce , y ajouter après coup un peu 
de compofîtion , fi on trouve 
quelle prenne dans le bain une 
couleur trop foncée. Mais pour 
ajouter cette compofîtion dans le 
•bain, il faut en tirer la laine, & 
bien mêler la compofîtion dans 
la Chaudière \ car fi elle venoit à 

I toucher une partie de la laine , 
avant que d etre bien mêlée , elle 
feroitdes taches. Si au contraire 
on trouve que l’Ecarlatte a trop 
de feu , qu’elle eft trop orangée 
ou trop rance , il n’y a qu’à , lorf- 
qu’elle eft entièrement achevée , 
la palier fur un bain d’eau chau- 
de : ce bain la ro(e un peu , c’eft- 
à-dire, qu’il diminue de fon éclat 
orangé. Si on y en trouvoit en- 
core trop , il faudrait ajouter dans 
ce bain d’eau chaude un peu d’a- 
lun de Rome. 

Quand on veut faire de la laine 
Niij 



194 L’Art de la Teinture. 
filée de toutes les nuances qui 
dérivent de l’Ecarlatte y il ne faut 
mettre qif environ la moitié de 
la Cochenille & de la compoli- 
tion qu’on employeroit pour la 
même quantité d’Écarlatte plei- 
ne : on diminuera aulïi à propor-. 
tion la crème de tartre dans le 
bouillon^ on partagera la laine 
en autant d t flottes ou d’échevaux 
que l’on veut faire de nuances j 
êc lorfque le boüillon fera prépa- 
ré 5 on ÿ palfera d’abord la laine 
qui doit être la plus claire , qu’on 
n’y lailfera que très-peu de temps $ 
on mettra enfiiite celle qui doit 
être un peu plus chargée , qu’on 
y lailfera plus long-temps } &l’on 
continuera de la forte jufqu’à la 
plus foncée : après quoi on lavera 
les laines , & on préparera le bain 
pour les achever. Lorfqu’il fera 
en état , on y palfera toutes ces 
nuances bouillies l’une après faur 



Chapitre XIÎÎ. 2,9$ 
tre , en commençant toujours par 
la plus claire; éc s’il y en avoir 
quelqu’une qu’on s’apperçût 11’ê- 
tre pas a (Tés chargée , enforte 
que cela fit un trenchant , dans la 
fuite des nuances, on la repafieroit 
dans k bain. L’œil juge très-fa- 
cilement de cette dégradation 
neceffaire dans les nuances , & il 
ne faut qu’un peu d’habitude pour 
réufiir parfaitement dans leur af- 
fortiment. 

Il y a une circonftance dans la 
teinture de l’Ecarlatte dont je 
n’ai point encore parlé , &: qui 
mérite attention : il s’agit de fça- 
voir de quelle matière doit être 
la Chaudière dont on fe fert. 
Tous les Teinturiers font parta- 
gés fur ce point. On fe fert en 
Languedoc de Chaudières d’é- 
tain fin. Il y a à Paris plufieurs 
Teinturiers qui s’en fervent auffi. 
Cependant M. de Jullienne , qui 

N iiij 



L’Art de la Teinture. 
fait des Ecarlattes fort recher- 
chées, ne fe fert que de Chau- 
dières de cuivre jaune. On n’en 
a pas d’autre non plus dans la 
Manufacture des Teintures de 
Saint Denis. M. de Jullienne a 
feulement la précaution de pla- 
cer un grand réfeau de corde, 
dont les mailles font allés étroi- 
tes , dans la Chaudière , afin que 
l’étofte n’y touche point. Au lieu 
d’un réfeau, on fe fert à Saint 
Denis d’un grand panier d’ofîer 
écorcé à claires voyes, qui eft 
moins commode que le réfeau , 
parceque jufqu’à ce qu’il foit 
chargé du drap ou de l’étoffe 
qu’on y doit plonger , il faut un 
homme à chaque coté de la Chau- 
dière pour appuyer delfus , & 
l’empêcher de remonter à la fur- 
face du bain. 

Cette pratique fi différente par 
rapport au métal dont on doit 



Chapitre XIII. 2,97 
faire la Chaudière , m’a fait pren- 
dre le parti d’en faire l’expérien- 
ce moi-même. J’ai pris deux au- 
nes de drap blanc de Sedan , que 
j’ai teintes dans deux Chaudières, 
égales, dont l’une étoit de cuivre, 
garnie d’un réfeau ou filet de 
cordes , & l’autre étoit d’étain. 
J’ai pefé , avec toute l’exaftitude 
pofîible, la Cochenille , la compo- 
iition, &: les autres ingrédiens. 
Je les ai fait boüiliir précifémenc 
le même temps. Enfin, j’ai ap- 
porté toute l’attention néceffai- 
re, pour que l’opération fût la 
même de tout point , afin que s’il 
s’y trouvoit quelque différence , 
on ne pût l’attribuer qu’à la dif- 
férente matière des Chaudières. 
Après le premier boiiillon , les 
deux morceaux de drap étoient 
abfolumentfemblables , fi ce n’eft 
que celui qui avoit été fait dans 
la Chaudière d etain paroiffoittm 

N v 



%€}% L v àrt de la Teinture, 
peu plus marbré , &: moins égal', 
ce qui pouvoit venir , félon toute 
apparence, de ce que ces deux 
aunes de drap avoient peut-être 
été moins dégorgées au moulin, 
que l’autre portion de deux au- 
nes. J’achevai mes deux mor- 
ceaux de drap , chacun dans l‘a 
Chaudière où il avoir été com- 
mencé , Sc ils devinrent tous deux 
très-beaux. Cependant il étoit 
aifé de reconnoître que celui qui 
avoir été fait dans la Chaudière 
d’étain avoir un peu plus de feu 
que l’autre, &: que ce dernier 
étoit un peu plus rofé. Il eut été 
facile de les amener l’un &: l’am 
tre à la même nuance , mais ce 
n’étoit pas alors mon objet. Il ré- 
fulteroit de cette expérience , que 
lorfqu’on fe fert de la Chaudière 
de cuivre , il faudroit employer 
un peu plus de compolîtion que 
dans la Chaudière d etain. Mais 



Chapitre XIïÏ. 199 
plus on met de compofition,plus 
le drap elt rude au toucher j pour 
éviter ce défaut, les Teinturiers 
qui fe fervent de Chaudières de 
cuivre , employeur un peu de 
terra ment a, drogue de faux teint, 
prohibée par les Réglemens aux 
Teinturiers du grand Teint, mais 
qui donne à l’Ecarlatte cette 
nuance qui eft préfentement en 
mode, c’eft-à-dire, ce couleur 
de feu, que la vûé a peine àfou- 
tenir. Il eft^aife de reconnoître 
cette forte de falfification, quand 
on en a quelque foupçonj il n’y 
a qu’à couper un petit échantil- 
lon du drap avec des cifeaux , &: 
en regarder la tranche, elle fera 
d’un beau blanc, s'il ny a point 
de terra ment a , & elle paroîtra 
jaune, s’il y en a. On appelle 
tranche, en Teinture , l’intérieur, 
la corde, ou le plus ferré dutifïu 
An ri drap» Quand ce tilfu ferré 



joo L’Art de la Teinture, 
eft teint, comme la fuperficie , 
d’une couleur quelle quelle fuit, 
on dit que cette couleur tranche, 
& l’on dit le contraire , quand ce 
milieu du tiffu eft refté blanc. 
L’Ecarlatte légitime ne tranche 
jamais. Te l’appelle légitime , & 
l’autre faliifiée, parceque celle 
où l’on a employé le terra méri- 
ta y qu’on nomme aufti car aima , 
eft plus fujette que l’autre à chan- 
ger de couleur à l’air. Mais com- 
me le goût des couleurs varie 
beaucoup } que les Ecarlattes 
les plus vives font préfentemenr 
à la mode ; & que pour fatisiaire 
l’acheteur , il faut qu’elle aie un 
œil jaune, il vaut beaucoup mieux 
tolérer l’emploi du terra mérita , 
quoique de faux teint, que de 
laiiTer mettre une trop grande 
quantité de compofition pour 
porter l’Ecarlatte à ce ton de cou- 
leur , parceque dans ce dernier 



Chapitre XIII. 301 
cas le drap s’en trouveroit altéré, 
& qu’outre qu’il cil d’autantplus 
tachant à la boue, quil a eu plus 
de compofition acide dans fa 
teinture , c’eft qu’il fe déchire 
plus aifément , parceque les aci- 
des roidiffent les fibres de la lai- 
ne , & les rendent caffans. 

Il faut encore ajouter , que fi 
l’on fe fert d’une Chaudière de 
cuivre , il faut quelle fait d’une 
propreté infinie. J’ai manqué 
plufieurs fois des échantillons 
d’écarlatte, n’ayant pas à deifeia 
fait écurer la Chaudière. Je ne 
puis m’empêcher de condamner 
ici la routine de quelques Tein- 
turiers, même des plus fameux, 
qui préparent vers les fix heures 
du foir leur boiiillon dans leur 
Chaudière de cuivre, &: l’entre- 
tiennent chaud toute la nuit, 
pour gagner du temps , en y plon- 
geant leurs étoffes le lendemain 



3oi L’Art de la Teinture. 
dès la poince du jour : il n’y a au- 
cun doute que le boüillon ne ron- 
ge !a Chaudière pendant la nuit, 

& quintroduifant des parties cui- 
vre ufes dans le drap , la beauté 
de lecarlâtte n en foufre. Ils au- 
ront beau dire qu’ils n’y mettent 
la compofirion que quand leur 
drap cil prêt à entrer dans le 
boüillon , la crème de tartre ou 
le tartre blanc , qu'ils ont mis dès 
le foir dans le bain de leur boüil- 
lon, eft un ici acide fuffifant pour 
corroder le cuivre de la Cham j 
diere & y former un verd de gris , 
qui fe délaye à la vérité à niefure 
qu’il fe forme , mais qui n’en fait 
pas moins fon effet. 

Il vaudroit donc beaucoup 
mieux fe fervir de Chaudières 
d’étain j puifque fans étain on ne 
peut faire de l’écarlatte : une 
Chaudière de ce métal ne peut 
que contribuer à fa beauté. Maif 



Chapitre XIII» 303 
ces Chaudières , fiiffifamment 
grandes , coûtent trois & quatre 
mille livres, ce qui eft un objet, 
& dès une première opération , 
elles peuvent être fondues par 
l’inattention des Compagnons» 
De plus , il eft prefque impoffible 
de les jetter en moule , d’un fl 
grand volume , qu’il ne s’y fafle 
des foufriures qu’il taudra rem- 
plir. Il eft abfoiument nécelTaire 
qu’elles foient d’étain fin. On ne 
peur pas les pailionner pour les 
rendre unies , comme le Potier 
paillonne un plat d’étain fin , en 
le plongeant, tout formé, dans 
un bain d’étain doux, qui n’eft 
ainfi appellé , que parccqu’il eft 
de fonte plus ailée que l’étain fin , 
attendu qu’il y a un alliage de 
plomb. Or, fi Ton remplit ces 
loufflûres d’étain doux avec le fer 
à fouder, ou autrement, il s’en- 
fuit qu’il y aura des places dans 



jô4 L’Art dë la Teinïürê, 
la Chaudière , qui auront du 
plomb. Ce plomb venant dans la 
fuite à Être corrode par l’acide de 
la compofition, ternira l’écarlat- 
te. Ainfi , il y a des inconvéniens 
par-tout. Cependant s’il fe trou- 
ve un ouvrier allés habile pour 
faire d’un feul jet une Chaudière 
d’étain de Melac fans fouffiure J 
il n’y a point de doute qu’un tel 
vaiffeau ne foit préférable à tous 
les autres : il ne s’y fait aucune 
roüille , de fi l’acide de la liqueur 
en détache quelques parties, ces 
parties détachées ne fçauroient 
nuire , comme je l’ai dit plus 
haut. 

Une Chaudière d’étain ne peut 
courir le rifque d’être fondue que 
quand on la vuide pour faire un 
bain frais. Ainfi , il eft nécelfairc 
d’indiquer les précautions qui 
peuvent prévenir cet accident. 
Premièrement , il faut ôter tout 



Chapitre XIII. 305 

le feu du fourneau, même jufqu’ à 
la braife, fur laquelle il ne ferait 
pas mal de jetter un peu d’eau, 
au cas qu’on ne lote pas toute en- 
tière , parcequ il s’élève une va- 
peur humide, qui modifie beau- 
coup la précédente ardeur du 
feu^ on vuide enfuite la moitié 
du bain avec un feau , pendant 
qu’une autre perfonne l’agite vio- 
lemment avec une pèle pour hu- 
mefter toujours les parties fupé- 
rieures de la Chaudière, qui fe 
trouvent à fec, &pour les rafraî- 
chir davantage , & en même 
temps ce qu’il refie du bain dans 
a Chaudière , on y verfe de l’eau 
: roide environ la moitié de ce 
pie l’on en a ôté : puis on contt- 
îue de vuider toujours en agi- 
:ant le bain avec la pèle , &: l’on 
ijoûte de l’eau froide * ce qu’il 
aut toujours faire jufqu’àce que 
e qui refte ne foit que tiède , & 



30 6 L’Art de la Teinture. 
qu’on puifle toucher le fond delà 
Chaudière fans fe brûler, pour 
lors on achève de vuider & d o* 
ter les fédimens qui relient , avec 
des éponges moiiillées. Avec cet- 
te attention, on garantit ces for- 
tes de Chaudières de prix , des 
accidens qui font craindre de sen 
fervir. 

Après avoir donné la maniéré 
de teindre en écarlatte les laines 
filées , 6£ de faire les nuances qui ; 
en dérivent de qui font fi nécef- 
faires pour toute efpece de ta- 
pifleries, il eft bon de donner 
une idée de la teinture en écar- 
latte de plulîeurs pièces d’étoffe à 
la fois. Je vais rapporter ici cette 
opération, telle qu’on la prati- 
que en Languedoc , 6c qu’elle m’a 
été communiquée par M. de Fon- 
dières , alors Infpecieur général 
des Manufa&ures. j’en ai fait 
l’épreuve fur quelques aunes de- 



Chapitre XIII. 307 
toffes, & elle ma parfaitement 
réufli ; mais je 1 ’ 



que celle des Gobelins. 

On doitfçavoir premièrement, 
que les draps & autres étoffes ne 
fe teignent jamais en laine, c’eil- 
i-aire , que Ton ne teint pas la 
aine en cette couleur avant que 
l’être filée. Il y a deux raifons 
le ne le point faire. La première 
commune , ou devroit l’être , 
i toutes les étoffes de couleurs 
impies , c’eft- à-dire , celles où il 
l’entre point des laines de plu- 
ieurs couleurs , & que pour cela 
>n appelle étoffes de mélange. Ces 
ortes d’étoffes ne fe teignent 
>oint en laine , fur-tout quand el- 
es doivent être en couleurs hau- 
es ou fines, parceque dans le 
:ours de la fabrication, foit pen- 
lant le filage , le cardage , ou la 
ffure, il feroit prefque impolli- 



que l’Ecarlatte 




308 L’Art de la Teinture. 
ble que dans un grand Atelier oi 
il y a plufieurs ouvriers , il ri\ 
volât pas quelque parcelle de lai 
ne blanche , ou de quelqu’autn 
couleur j ce qui gâteroit celle d< 
l’étoffe , en la marbrant tant foi 
peu. C’eft pourquoi on ne tein i 
les rouges, les bleus, les jaunes 
les verds , & toutes les autres cou 
leurs, quon veut parfaitemen 
unies, qu’après leur fabrication 
La fécondé raifon, qui eftpar 
ticüliere à l’Ecarlatte , ou plutô: 
à la Cochenille , avivée par ur 
acide, c’eft qu’elle ne peutpa 
ré'ifter au Foulon, 6c que , comme 
laplûpart des étoffes de haut prb 
doivent y paiTer, après être le 
vées de deffus le métier , la Co- 
chenille y perdrait une partie de 
fa couleur, ou du moins roferou 
exceffivemcnt à caufc du favor 
qui fait cet effet, parce qu’il con 
dent un fel alcali qui détruit h 



Chapitre XIII. 309 

vivacité que l’acide procure au 
rouge. Ces raifons font donc 
qu’on 11e teint les draps de autres 
étoffes en écarlatte , en foupe-en^ 
vin , cramoifi ? violet , pourpre de 
autres couleurs femblables , que 
| lorfqu’elles font entièrement fou- 
lies de apprêtées» 

Pour teindre , par exemple s 
:inq pièces de drap de Carcaf- 
li.Qnne à la fois , de cinq quarts dp 
arge , de contenant quinze à fei- 
ic aunes chacune , voici les pro- 
portions que l’on doit fuivre. On 
:ommence par faire la çompofi- 
:ion fort différemment que celles 
font j’ai donné ci-devant les pro- 
:édés. On met dans un pot de 
nrais ou de terre vetniffée douze 
ivres d’eau force de vingt-quatre 
ivre d’eau ; on y ajoute une livre 
ic demie d’étain en larmes cou- 
ées à l’eau ouenrapures. Ladiff 
blution s’en fait plus ou moins 



3io L'Art de la Teinture. 
lentement, fuivant le plus ou 1< 
moins d’acidité de l’eau forte 
On lai Te repofer cette diffolutioi 
pendant douze heures au moins 
Pendant ce temps , il fc précipiti 
au fond du vailfeau une efpéc< 
de boue noirâtre. On verfe pa 
inclination ce qui fumage ce fé 
diment : cette liqueur eft clain 
& citrine , &: c eft la compofitioi j 
que l’on conferve à part. On voi 
combien ce procédé eft différen 
du premier par la quantité d’eai 
que fon mêle dans beau forte 
par la petite quantité d’étain don 
il ne peutprefque rien relier dan 
la liqueur , puifque beau fort< 
leule n’en eft pas le diffolvant 
&: quelle ne fait que le corrode; 

& le réduire en chaux ou en ma 
giftere , attendu qu’on n’y ajoute 
ni falpêtre , ni , fur-tout , de fe 
ammoniac, qui en feroit une eat 
régale. L effet de cette compo 



Chapitre XIII. jii 
fition n*eft cependant different 
de celui des autres, que pour des 
yeux accoutumés à juger de cette 
couleur. Cette composition faite 
fans tel ammoniac , 6c qui a été 
long -temps en ufage chés un 
grand nombre de Fabriquans de 
Carcaffonne , qui s’imaginoient 
fans doute que c’étoit au préten- 
du foutre de 1 étain qu’on devoit 
fon effet, peut durer fans fe cor- 
rompre jufqu’à trente-fîx heures 
zn hyver, 6c vingt-quatre heures 
feulement en été. Après ce temps, 
die fe trouble , 6c il fe précipite 
lu fond du vafe un nuage qui fe 
:hange en fédiment blanc. C’eft 
a petite portion detain qui étoit 
r ufpenduë dans f acide, mais dans 
in acide non préparé pour ce mê- 
lai. Lacompolition, qui doitetre 
aune , eft alors claire comme de 
eau , 6c li on l’employoit dans 
:et état, elle ne reuffiroit pas* 



312, L’Art de la Teinture. 

8c ferait le même effet que celle 
qui ferait changée en lait. Feu M. 
Baron a prétendu être le premier 
qui eut découvert à Carcaffonne , 
quil étoit néceffaire d’y mettre 
du fel ammoniac pour empêcher 
que l’étain ne fe précipitât. Si cela 
eft -, il n’y avoit donc perfonne 
dans cette Ville qui fçût que l’é- 
tain ne peut être réellement dif- 
fout que par l’eau régale. 

Après qu’on a préparé la com- 
pofition, telle que je viens de la 
décrire d’après M. de Fondières, 
on met dans une grande Chau- 
dière environ foixante pieds cu- 
bes d’eau, pour la quantité de 
drap qu’on a prife ci-devant pour 
exemple , &: lorfque l’eau com- 
mence à chauffer, on y met un 
fac rempli de fou : on eft obligé 
aiifli quelquefois d’employer des 
eaux Lires. L’un 8>c l’autre fervent, 
dit-on , à corriger l’eau, c’eft-à- 



Chapitre XIII. 315 
dire , à abforberles matières ter- 
reufes 6c alcalines qui peuvent 
s’y rencontrer, 6c qui , comme je 
l’ai dit, rofent le teint de la Co- 
chenille. Car on doit connoître 
l’effet de l’eau qu’on employé , 6c 
l’expérience apprend fi l’on abe- 
foin de recourir à ces expédiens, 
ou li l’eau étant bien pure 6c dé- 
nuée de Tels ou de parties terreu- 
fes, elle peut être employée fans 
ce fecours. 

De quelque maniéré que la 
chofe foit, lorfque l’eau commen- 
ce à être un peu plus que tiède, 
on y jette dix livres de cryftal ou 
crème de tartre pulvérifée , c’eft- 
: à-dire, deux livres par pièces de 
drap. On pallie fortement le bain, 
6c lorfqu’il eff un peu plus chaud, 
on y jette une demie livre de 
Cochenille en poudre , que l’on 
y mêle bien avec des bâtons j un 
! moment après , on y verfe vingt- 

O 



314 L’Art de la Teinture. 
fept livres de compofition bien 
claire, que Ton y remue bien auffi; 
& dès que le bain commence à 
boüillir, on y met les draps que 
Ion y fait boüillir à gros boüif 
Ions pendant deux heures , les re- 
muant continuellement à l’aide 
du tour. On les lève enfuite fui 
une civiere, 8c on les manie ? 
trois ou quatre fois d’un bout l 
l’autre , en palfant la lifiere entre 
les mains, pour les éventer &le 
refroidir. On les porte enfuite 1 
la riviere pour y être bien lavés 
Pour bien entendre la maniéré 
dont on remue les draps , il fau 
fe fouvenir que j’ai dit au com 
mencement de cet Ouvrage , que 
l’on plaçoit fur les jantes de bois 
qui foutiennentle bord des Chau 
dieres, des fourchettes de fer 
fur lefquelles on pofe horizonta 
lement une efpéce de tour ou d< 
roiiet , que l’on fait tourner avei 






Chapitre XIII. 315 
une manivelle. On commence 
par coudre , lune au bout de l’au- 
tre , toutes les pièces d’étoffes que 
l’on veut teindre enfemblej de 
I aullî-tôt qu’elles font jettées dans 
la Chaudière , onpofe fur le roiiet 
le chef de la première de ces 
pièces , que l’on a eu foin de te- 
nir à la main , de l’on tourne le 
roiiet jufqu’i ce que l’autre bout 
de la derniere piece paroiffe. O11 
tourne alors le roiiet dans unfens 
contraire , de de cette maniéré , 
toutes les pièces font teintes le 
plus également qu’il eft poffible. 

Après que le drap a été bien 
lavé , on vuide la Chaudière , de 
l’on prépare un nouveau bain , 
dans lequel on met, s’il eft nécef- 
faire , un fac de fon , ou de l’eau 
fûre : mais on n’y ajoute rien , 
fi l’on connoît l’eau pour être de 
bonne qualité. Lorfquele baineft 
prêt à boüillir , on y met huit li- 

Oij 



3 1 <3 L’Art de la Teinture. 
vres ’& un quart de Cochenille 
pulvérifée & tamifée , on la mêle 
le plus également qu’il eft pofti- 
ble dans tout le bain ; &: ayant 
difcontinué de remuer , on obier- 
vera , lorfque la Cochenille mon- 
tera à la furface de l’eau tte qu’elle 
y formera une croûte de couleur 
de lie de vin, le moment auquel 
cette croûte s’entrouvrira d elle- 
même en plulieurs endroits. Alors 
on y ver fer a dix -huit à vingt li- 
vres de compofitïon. Cn aura au- 
près de la Chaudière unvaifleau 
rempli d’eau froide, pour en jet- 
ter dans le bain , en cas qu’après 
y avoir mis la compofïtion , il 
monte & s’élève par-defTus les 
bords de la Chaudière 3 ce qui 
arrive quelquefois. 

Lorfque la compofïtion eft dans 
la Chaudière, & qu’on l’a bien 
diftribuée par-tout, on y jette le 
drap , & on tourne fortement le 



Chapitre XIII. 317 
roiiet deux ou trois tours, afin 
que toutes les pièces prennent 
egalement le teint de la Coche- 
nille. Enfui te 011 tourne plus 
lentement , pour laifler boüiliir 
l’eau. O11 la fera boüiliir à gros 
boüillons pendant une heure , 
tournant toujours le roüet, de en- 
fonçant le drap dans le bain avec 
des bâtons , lorfque le boüillon le 
fouléve un peu trop. On lèvera 
enfuite le drap, & l’on paffera les 
lifieres dans les mains pour le- 
venter & le refroidir j puis on le 
portera à la riviere pour le laver, 
& on le fera fécher de apprêter. 

Il entre , comme l’on voit , une 
livre trois quarts de Cochenille 
dans la teinture écarlatte de cha- 
que pièce de drap de Languedoc 
deftiné pour le Levant ; puifque 
pour les cinq pièces , on en a mis 
une demie livre au bouillon , de 
huit livres un quart à la rougie , 



3 1 8 L’Art de la Teinture. 
c’eft-à- dire , pour les achever* 
Cette quantité eft fuffifante pour 
donner au drap une très -belle 
couleur. Si Ton y mettoit plus de 
Cochenille , ôc que cependant on 
voulût toujours avoir une couleur 
orangée, il faudroit augmenter la 
dofe de la compofîtion, &: alors 
le drap perdroit une partie de fon : 
fond,6cne paroîtroit pas plus char- 
gé de couleur , que h Ton n’avoit 
employé que la quantité de Co- 
chenille que je viens de marquer. 

Quand on a une grande quan- 
tité d’étoffes à teindre en écar- 
latte , il y a un profit confidérable 
à les faire tout de fuite } car on 
profite , pour la fécondé paffe , 
du bain qui afervi à la première. 
Par exemple , lorfqu’on a achevé 
les cinq premières pièces , il refie 
toujours dans le bain une certai- 
ne quantité de Cochenille , qui , 
fur fept livres , peut aller à douze 



Chapitre XIII. 3157 
onces ; ce qu’on connoîc à ce que , 
fi on fait: fur ce bain un bouillon 
pour en teindre d’autres , les 
draps qu’on y mettra feront de 
la même nuance de couleur de 
rofe , que fi , fur un bain frais ou 
nouveau , on les avoir teints avec 
douze onces de Cochenille. Cet- 
te quantité qui refte peut cepen- 
dant varier beaucoup félon la 
qualité ou le choix de la Coche- 
nille , ou félon qu’elle aura été ré- 
duite en poudre plus ou moins 
fine. C’eft de quoi je parlerai 
avant que de finir ce Chapitre. 
Mais quelque peu qu’il refte de 
icouleur dans le bain , elle ne laifte 
pas que de mériter attention, à 
caufe de la cherté de cette dro- 
gue. On fe fert donc de ce bain 
oour faire le boüillon de cinq au- 
:res pièces , & on y met moins de 
Cochenille & moins de compofi- 
:ion , à proportion de ce qu’on 

O iüj 



j lo L’Art de la Teinture. 
eftime à peu près y en être de- 
meuré. On épargne auffi par-là 
le bois 6c le temps. Mais on ne 
peut donner fur cette manœuvre 
aucun détail , 6c il me doit fuffire 
de l’avoir indiquée ; étant certain 
que tout homme habile 6c intel- 
ligent trouvera facilement par 
lui-même les moyens les plus furs 
pour en tirer avantage ; puifque 
fi après qu’on a teint, dans la fuite 
de l’écarlatte , une étoffe en cou- 
leur de rofe , on fait encore une 
troifiéme préparation, on pourra 
en teindre une autre en couleur 
de chair. Si les Teinturiers n’ont 
pas le temps de faire ces deux& 
troifiéme boüillon dans les vingt- 
quatre heures , la couleur du bain 
fe corrompt , 6c l’eau qui étoit 
couleur de rofe , fe trouble 6c 
perd entièrement cette couleur. 
Pour empêcher que ce bain ne fe 
corrompe , quelques - uns y met- 



Chapitre XIII. jlî 
tent de l'alun de Rome ; mais 
lesécarlattes quon y prépare en- 
fuite deviennent toutes rofées. 

Les écarlattes qu’on rofe ainfî, 
dans le même bain où elles ont 
été faites, n’ont jamais le même 
œil que celles qu’on rofe fur un 
bain frais. Les drogues, qui dé- 
truifent mutuellement leur effet, 
agiflent beaucoup mieux quand 
on les employé l’une après l’au- 
tre. 

Lorfqu’on voudra teindre des 
draps de différente qualité, ou 
quelqu’autre forte d’étoffe , le 
plus fur moyen eft de les pefer y 
& pour chaque cent livres , on 
employera environ fîx livres de 
cryftal ou crème de tartre, dix- 
huit livres de compofîtion dans 
le boüillon , autant dans la rougte , 
& fîx livres & un quart de Coche- 
nille, tant dans le boüillon que 
dans la rougte . Réduifant le tout 



Ov 



3 ii L'Art de la Teinture. 
pour le poids d’une livre d’étoffe* 
en faveur de ceux qui voudroient 
faire eux-mêmes ces fortes d’ex- 
périences * c’eft une once de crè- 
me de tartre * fîx onces de com- 
pofition , & une once de Coche- 
nille pour chaque livre de quel- 
que étoffe que ce foit. D’autres 
Teinturiers de Paris, qui réuffif- 
fent très-bien , mettent les deux 
tiers de la compoiition & un quart 
de la Cochenille au hoiiillon , ôc 
l’autre tiers de la compofition 
avec les trois quarts de la Coche- 
nille à la rougie. 

On n’eft pas dans l’ufage de 
mettre du cryftal de tartre dans 




gâte rien, pourvu qu on n en met- 
te au plus que la moitié du poids 
de la Cochenille, & même il m’a 
paru qu’il rendoit la couleur plus 
îblide. Il y a eu des Teinturiers 



Chapitre XIII. 32,3 
qui ont fait l’écarlatte en trois 
fois ; alors il y a le premier & le fé- 
cond bouillon, & enfuite la rou- 
gie y mais on n’employe toujours 
que la me me quanti té de drogues. 

J’ai fait remarquer dans le 
Chapitre précédent, que par le 
peu d’habitude où l’on étoit de 
le fervir du Kermès pour les écar- 
lattes brunes ou deVenife,on 
faifoit ces fortes de couleurs avec 
la Cochenille. Pour y parvenir , 
on fait le bouillon à l’ordinaire -, 
& pour la rougie , on ajoûte dans 
le bain huit livres d’alun pour 
chaque cent pefant d’étoffe -, on 
diffout cet alun à part dans un 
chaudron , avec une quantité 
d’eau fuffifante : on le jette dans 
le bain avant que d’y mettre la 
Cochenille. Le refte fe fait pré- 
cifement comme dans l’écarlatte 
ordinaire, cela donne au drap 
la couleur de fécarlatte de Ve- 

O vj 



314 L’Art de la Teinture. 
nife * mais elle n’a pas à beaucoup 
près la même folidité , que fi elle 
avoir été faite avec le Kermès. 

Il n’y a point de fels alcalis qui 
ne rofent aufii f écarlatté j de ce 
nombre font le fel de tartre, la po- 
taffe , les cendres grave lé es bien 
calcinées , le nitre fixé par les 
charbons : mais on fe iert plus 
comunément de l’alun, parceque \\ 
les fels alcalis ne procurent pas 1 
de folidité à la couleur j & de plus, 
fi on les fait boüillir avec l’étoffe, 
il efl: à craindre qu’elle ne s’en 
trouve confidérablement altérée, 
parceque les fels alcalis fixes dif- 
îolvent toutes les matières ani- 
males. Si, parla calcination, on 
prive l’alun de fon flegme , il rô- 
le bien plus finement. Le bain 
qui a fervi à rofer eft rouge , & 
d’autant plus rouge , que l’écar- 
latte a été plus rofée* c’eft-delà 
que ces couleurs perdent dans le 



Chapitre XIII. 325 
bain qui les brunit , une partie de 
leur fond. On ne fçauroit pour- 
tant brunir en bon teint qu’avec 
des fels. Feu M. Baron marque 
dans un Mémoire quil préfenta il 
y a douze ou quinze ans , à Y Aca- 
démie Royale des Sciences , que 
celui de tous les fels qui lui avoit 
le mieux réuffi en bruniffant , 
pour unir la couleur & lui con- 
server fon éclat de fon fond , étoit 
le fel d’urine ; mais , comme il le 
remarque , ileft trop incommode 
de faire ce fel en quantité. 

J’ai dit au commencement de 
ce Chapitre, qu’il étoit important 
de choifir l’eau qu’on employé 
dans la teinture en écarlattej par- 
ceque la plus grande partie des 
eaux communes la rofent , atten- 
du qu’elles contiennent prefque 
toujours une terre gypfeufe ou 
calcaire , & quelquefois de l’a- 
cide fulphureux ou vitriolique. 



32.6 L/àrt de la Teinture. 
C’eft à ces eaux quon don- 
ne communément le nom d'eau 
crue ; on entend défigner par 
ce terme , une eau qui ne dif- 
fout pas le favon , & dans la- 
quelle les légumes ont beau- 
coup de peine à cuire. En trou- 
vant le moyen d’abforber ou de 
précipiter toutes ces matières hé- 
• térogènes , on rendra toutes les 
eaux également bonnes pour cet- 
te forte de teinture. Si l’on a des 
alcalis à détruire , un peu d’eau 
fûre fera cet effet. Cinq ou fix 
pieds cubes de ces eaux fûres , 
mis fur foixante ou foixante & 
dix pieds cubes d’autre eau, avant 
quelle ait boüiilie , font élever 
ces terres alcalines en écume qu’il 
eft aifé d’enlever du bain : plein 
un fac de toile de quelque racine 
blanche & mucilagineufe , cou- 
pée par petits morceaux , ou con- 
caffée li elle eft feche > corrige 



Chapitre XIII. 32? 
iuiffi très-bien une eau douteufe 7 
fi 011 tient le fac dans l’eau lorf- 
que lie bout pendant une demie 
heure ou trois quarts d’heure 3 le 
fon fait aufli aiTés bien , ainlî que 
je l’ai fait obferver plus haut. 

Tout ce que j’ai dit jufqu’à 
prêtent dans ce Chapitre,ell pour 
inftruire ceux qui voudront en- 
treprendre d’acquérir des con- 
noilfances dans l’Art de la Tein- 
ture ; je vais tenter préfentement 
de fatisiaire le Phylicien, en lui 
préfentant ce que les expériences 
m’ont fait appercevoir du méca- 
nifme , pour ainlî dire ? invilîble, 
de toutes ces préparations. 

La cochenille infufée ou bouil- 
lie feule dans de l’eau pure , don- 
ne une couleur cramoilîe tirant 
fur le pourpre ; c’eft fa couleur 
naturelle. Mettez -en dans un 
verre , 8z verfez delïus de l’efprit 
de nitre > goutte à goutte , vous 



3 x8 L’Art de la Teinture. 
éclaircirez tellement cette cou- 
leur 5 quelle deviendra jaune ; àc 
fi vous en mettez encore , à peine 
vous appercevrez-vous qu’il y ait 
eu originairement du rouge dans 
la liqueur du verre j ainfi l’acide 
détruit ce rouge , c’eft-à-dire , 
qu’en le diflbivant , il le divife en 
des parties fi tenues , que l’œil 
ne peut plus les appercevoir. Si 
dans l’expérience , j’employe l’a- 
cide vitriolique à la place de l’a- 
cide du nitre , les premiers chan- 
gemens de la couleur feront pour- 
pres , puis lilas pourprés, enfuite 
lilas clairs, enfin couleur de chair, 
puis fans couleur. Cette différen- 
ce d’un bleuâtre qui fe mêle au 
rouge pour faire du pourpre , 
peut venir de cette petite por- 
tion de fer , dont toute huile de 
vitriol eft rarement exempte. 
Dans le boüillon de l’écarlatte 
on ne met pour tous fels que la 



Chapitre XIII. 3x9 
crème de tartre : on n’y ajoûte 
point d’alun , comme dans le 
bouillon ordinaire des autres cou- 
leurs , parcequ’il referait la tein- 
ture , à caufe defon acide vitrio- 
lique. Cependant il faut une ma- 
tière terreufe qui foit blanche ; 
une chaux , qui avec les parties 
rouges de la cochenille , puilîe 
faire une forte de lacque des 
Peintres, laquelle s’enchâde dans 
les pores de la laine , à l’aide du 
cryftal de tartre. On trouve cet- 
te chaux blanche dans la diffo- 
lution d’un étain bien pur. Qu’on 
fade l’expérience de cette tein- 
ture dans quelque petit vailïeau 
de terre verniiTée 3 Sc lorfque la 
cochenille a communiqué fa tein- 
ture à l’eau ; qu’on y verfe la com- 
pofition goutte à goutte , en exa- 
minant avec une loupe ce qui fe 
paffe à chaque goutte qu’on fait 
tomber 3 on verra un petit cercle 



3 3° L’Art de la Teinture. 
où fe fait une fermentation allés 
vive , &: Ion appercevra la chaux 
d’étain fe féparer & fe teindre 
fur le champ de la couleur vive 
dont le draç fera teint dans la 
fuite de 1’ opération. 

Une preuve que cette chaux t 
blanche de l’étain eft néceffaire 
à l’opération , c’eft que fi l’on fer 
employoit la cochenille avec l’ef* ioi 
prit de nitre ou l’eau forte feule , il 
en auroit un très-vilain cramoifi. I 
Si l’on fe fervoit de la diftolution 
de quelqu’autre métal . dans le 
même efprit de nitre , comme de 
fer ou de mercure , on auroit , de 
la diffolution du premier, un gris 
de cendre foncé } Sc du fécond , 
une couleur de maron jafpé, fans 
qu’on put appercevoir, dans l’un 
ni dans l’autre , aucun veftige du 
rouge de la cochenille. Or , com- 
me par ce que je viens de dire , 
il eft très-raifonnable de fuppofer 



Chapitre XIII. 331 
que la chaux blanche de letain , 
ayant été teinte par les parties 
colorantes de la cochenille, avi- 
vées par l’acide du diflolvant de 
ce métal , a formé cette efpéce 
de lacque terreufe dont les ato- 
mes fe font introduits dans les 
Spores des fibres de la laine , ou- 
verts pendant la chaleur de l’eau 
boiiillante : ils s’y font maftiqués , 
jà l’aide du cryftal de tartre , ôc 
ces pores fe refferrant fort vite , 
par le froid fubit qu’on commu- 
nique au drap en l’éventant , ces 
particules colorantes s’y trouvent 
iuffifamment enchâffées pour 
être de bon teint. Si par la fuite 
f ir leur fait perdre leur premiè- 
re vivacité , cette perte 11’eft pas 
toujours la même en tous lieux 3 
mais elle eft relative aux matiè- 
res hétérogènes dont l’air eft em- 
preint. A la campagne, par exem- 
ple , & fur-tout dans un lieu éle- 



3ji L’Art de la Teinture. 
vé , un drap écariatte conferve 
beaucoup plus long-temus fon 
œil vif, que dans les grandes Vil- 
les , où les vapeurs urineufes & 
alcalines font plus abondantes. 
De même , la boue de la campa- 
gne , qui , hors des grandes rou- 
tes , n’eft ordinairement qu’une 
terre délaïée par l’eau des piuyes, 
ne tache pas l’écarlatte , comme 
la boue des Villes où il y a des 
matières urineufes , & fouvent 
beaucoup de fer dilfout, ainfi que 
dans les boues de Paris. Or on 
fçait , &: je l’ai déjà dit , que tou- 
te matière alcaline , détruit l’ef- 
fet qu’à produit un acide fur une 
couleur quelconque. C’eft par 
cette raifon , que fi l’on fait bouil- 
lir un morceau d’écarlatte dans 
une leflive de potafle , on rend 
d’abord la couleur pourprée , & 
en continuant de le faire boüil- 
lir , on l’enlève entièrement > 



Chapitre XIII. 333 
parceque , de cet alcali fixe &: du 
cryftal de tartre , il fe forme un 
tartre foluble que l’eau dillbut & 
détache aifément des pores de la 
laine. Tout le maftiedes parties 
colorantes eft détruit alors , & el- 
les rentrent dans la leffive des 
fels. 

J’ai effayé plufieurs autres al- 
térations du teint de la coche- 
nille , pour connoître ce que pro- 
duiroit l’union de fon rouge avec 
différentes autres matières , qui 
ordinairement 11e font pas ré- 
putées colorantes } mais je ne 
rapporterai ici que les expérien- 
ces dont les effets ont été les plus 
finguliers. 

Le Zinc , par exemple , dif- 
fout dans l’efprit de nitre , con- 
vertit le rouge de la cochenille 
en ardoifé violet. 

Le fcl de Saturne mis à la pla- 
ce du cryftal de tartre , fait un 



334 L’Art de la Teinture. 
lilas un peu terne , marque que 
des parties de plomb fe joignen 
à la couleur dé la cochenille. 

Le Tartre vitriolé fait par 1; 
potaffe &: le vitriol , détruit 1( 
rouge de cet ingrédient , & ne 
donne qu’un gris d’agathe. 

Le Bifmuth, diflout en efpri 
de nitre , affoibli par partie éga 
le d’eau commune , & verfé fu 
un bain de cochenille , fait pren 
dre au drap un gris de tourterel 
le fort beau & fort vif. 

La diffolution du Cuivre dan 
fefprit de nitre non affoibli, don 
ne , avec la cochenille , un cra 
moi fi fale. 

Celle d’argent de Coupelle 
une couleur de canelle un pei 
fauve. 

L’Arfenic , ajoûté au bain d< 
cochenille , fait un canelle plu 
vif que le précèdent. 

L’Or diflout en eau régale 



Chapitre XIII. 33^ 
donne une couleur de maron 



avec d.es laines de différentes 
couleurs. 

Le Mercure diffout par l’ef- 
prit de nitre , fait, à peu près , le 
même effet. 

Le fel de Glauber feul , mis 
dans un bain de cochenille , en 
détruit le rouge , comme fait le 
tartre vitriolé , &: donne , comme 
lui, un gris d’agathe,mais qui n’eft 
pas de bon teint 5 parceque ce 
fel fe diffout trop aifément , mê- 

I me dans l’eau froide, & que d’ail- 
leurs il eft du nombre des fels qui 
fe calcinent aifément à l’air. 

Le fel fixe de l’urine donne 
un gris de cendre clair , où l’on 
çoit pas la moindre tein- 



mge ; comme le prece- 
dent article , il n’eft pas de bon 
; teint , parceque c’eft un fel qui 



vergetée , qui fait paroître le 
drap comme s’il eut été fabriqué 




Violet 
fans bleu. 



3 36 L’Art de la Teinture. 
ne peut faire un maftic iolide 
dans' les pores de la laine , atten- 
du qu’il eft diffoluble par la lim- 
ple humidité de l’air. 

Enfin , l’extra&ion de la mine 
du Bifmuth convertit le rouge de 
la cochenille en un pourpre pref- 
que violet, aufii beau que fi ce 
rouge eut été appliqué fur un 
drap précédemment teint en bleu 
célefte. 

Il eft aifé de conclure , pour 
peu qu’on faiïe quelques réfle- 
xions fur toutes ces expériences, 
que les fels & dilfolutions métal- 
liques fourniflent des parties qui 
s uni lien t avec les particules co- 
lorantes des ingrédiens employés 
pour teindre , & qu’il eft facile 
de démontrer que ces mêmes 
parties ajoutées , contribuent 
beaucoup à la ténacité des cou- 
leurs. 

Avant que de finir ce Chapi- 

tre 



Chapitre XIII. 337 
tre de f écarlatte , il y a quelques 
obfervacions à ajoutei , que le 
Lecteur feroit peut-être fâché 
de ne pas trouver. Ni la boue 
des rues , ni plufieurs autres ma- 
tières âcres , ne peuvent tacher 
lecarlatte , fi 1,’on a foin de laver 
fur le champ f endroit taché avec 
de l’eau pure , & un linge blanc : 
mais fi Ton a donné le temps à la 
boue de fécher , alors la tache 
qui paroîtra d’un violet noirâtre, 
ne pourra être ctée que par un 
acide végétal, tel que le vinai- 
gre blanc , le jus de citron , ou 
une dififolution chaude de tartre 
blanc , peu chargé de ce fel : mais 
pour peu qu’on n’employe pas 
ces acides avec un peu d’atten- 
tion & d’adrefie , en ôtant la ta- 
che noirâtre , ils feront une tache 
jaune -> parceaue, comme on l’a 
vu ci-devant , les acides rœnctjfent 
& détruifent même le rouge de 



338 L’Art de la Teinture. 
la cochenille. Un manteau rou- 
ge extrêmement taché par la 
crotte , fera paiTablement bien 
nettoyé par les eaux fûtes. Il y a 
telles de ces taches pour iefquel- 
les il faudra paffer l’étoffe fur le 
bain qui relie après avoir fait la 
teinture d ecarlatte. Il y en a d’au- 
tres enfin qui obligent de dé- j 
bouillir l’étoffe 6c de la reteindre, i 
Les alcalis n ont pas feuls la 
propriété d’emporter la couleur 
de lecarlatte. Si l’on met dans 
le boüillon , qui fert de prépara- 
tion à cette couleur , une pièce 
de drap écarlatte , elle perdra 
d’abord une grande partie de fa 
couleur j & de telle forte que fi 
l’on attache avec elle trois autres 
pièces de drap qui foient blan- 
ches > il fera difficile , après que 
les quatre auront boüilli enfem- 
ble une heure de temps , de difi 
tinguer celle qui étoit écarlat- 



Chapitre XIII. 339 

te d’avec les autres. 

Si l’on mettoit une pièce de 
drap écarlàtte , ou déjà en cou- 
leur , avec les drogues du boüil- 
lon , d’abord elle perdrait toute 
fa couleur , parceque les pre- 
miers fels fe difioudroient & fe 
-mêleraient avec les nouveaux. 
Mais fi on continuoit de la faire 
boüillir de nouveau dans un bain 
de cochenille ou dans une rou- 
gie , elle y reprendrait toute fa 
première couleur , avec de nou- 
velles parties colorantes , enforte 
. que la fournie totale de ces par- 
ties colorantes excédant de beau- 
coup la quantité, uniquement né- 
. ; ceflaire pour avoir de belle écar- 
latte , ce drap aurait beaucoup 
moins de vivacité qu’il n’en au- 
rait en fortant d’une opération 
faite à f ordinaire , d’où il paraît 
que les premiers inventeurs de 
cette magnifique couleur, ont dû 

Pij 



34° L’Art de la Teinture. 
faire un nombre confidérable de 
combinaifons avant que de trou- 
ver ce terme, pour ainfi dire uni- 
que, de perfeétion. 

Les écàrlattes perdent toujours 
de leur éclat à l’apprêt , parce- 
que l’apprêt couche le poil , & 
force fes fibres d’être prefque pa- 
rallèles à la chaîne. En cet état , 
îe drap a numériquement moins 
de fuperficies par conféquent 
moins de raïons de lumière en 
font réfléchis. D’ailleurs , le bout 
du poil efi: toujours ce qui a été 
le plus pénétré par la teinture , 
6c ce qui fait la plus grande viva- 
cité de la couleur } quand il eft 
couché fur le drap , la plupart de 
ces pointes du poil ne parodient 
plus. 



«“P 



Chapitre XIV. 541 

&r 4* U** ^ ifr ïîr Ç tfcr ^ îAr îlf lir iîr î«£r 

CHAPITRE XIV. 

Du Cramoifi. 

L E Cramoifieft, comme oh 
l’a dit plus haut , la couleur 
naturelle de la cochenille , oh 
plutôt celle quelle donne à la lai- 
ne bouillie avec l’alun & le tar- 
tre , qui eft le boiiillon ordinaire 
pour toutes les couleurs. Voici 
la méthode qui cil ordinaire- 
ment en ufage pour les laines fi- 
lées j elle eft prefque la même 
pour les draps , ainfi qu’on le ver- 
ra ci -après. On met dans une 
Chaudière deux onces ôt demie 
d’alun , & une once &C demie de 
tartre blanc pour chaque livre de 
laine. Lorfque le tout commen- 
ce à boüillir , on y plonge la laine, 
que l’on remué bien , & qu’on y 
laifle bien boüillir pendant deux 



542^ L’Art m xa Teinture. 
heures : on la lève enfuite , on 
1 exprime légèrement , on la met 
dans un fac ; & on la laide aind 
fur le boüillon , comme pour l’é- 
carlatte de graine , & pour tou- 
tes les autres couleurs. 

Pour la teindre , on prépare un 
bain frais, dans lequel on met 
une once de cochenille pour cha- 
que livre de laine : lorfque le bain 
eÆ.un peu plus que tiède , & lorf- 
.qu’il commence à boüillir , on y 
met la laine , qu’on remue bien 
fur fes hz>oirs ou bâtons , comme 
on a dû faire pour le boüillon , & 
•on l’y laide de la forte pendant 
une heure ; après quoi on la lève, 
on l’exprime , & on la porte lave* 
à la rivière. 

Si on veut en faire une fuite , 
& qu’on veiiille en tirer toutes les 
.nuances , dont les dénominations 
font purement arbitraires , on fê- 
ta, comme je l’ai dit pour l’écar- 



Chapitre XIV. 343 
latte , c’eft-à-dire , qu’on 11e met- 
tra que moitié de cochenille * 6 c 
on y paflera toutes les nuances , 
l’une après l’autre , en laiflant fé- 
journer dans le bain les unes plus 
long -temps que les autres , 6 c 
commençant toujours par les plus 
claires. 

La beauté du Cramai h eft 
qu’il tire fur le gris de lin , le plus 
qu’il eft poffible , ou qu’il fait ex- 
trêmement r ofé . J ’ai fai t plufteurs 
tentatives pour parvenir à porter 
le Cramoifi à une plus grande 
perfection que la plupart des 
Teinturiers n’avoient fait jufqu’à 
préfent, & en effet , j’ai réufli à 
le rendre auffî beau que le Cra- 
moifi faux , qui eft toujours plus 
vif 6 c plus brillant que le fin. Voi- 
ci le principe fur lequel j’ai tra- 
vaillé. O11 fçait, par ce qui a été 
dit ci-devant , que les alcalis ro » 
[tnt la cochenille , 6 c c’eft la pre> 



"344 L'Art de la Teinture. 
miere route que j’ai fuivie. J’ai 
eflaïé le favon , la foude , la po- 
taffe , la Cendre gravelée : tous 
ces fels , en effet , amènent le 
Cramoifî à la nuance que je cher- 
chois ; mais en même temps ils le 
te mi fient & diminuent fon éclat. 
Je me fuis avifé de me fervir d’al- 
calis volatils , & j’ai trouvé que 
l’efprit volatil de fel ammoniac , 
faifoit un très-bon effet j mais cet 
efprit étoit évaporé dans le mo- 
ment , & il en falloit mettre dans 
le bain une quantité allés confî- 
dérable , ce qui augmentoit beau- 
coup le prix de la teinture. J’ai 
donc eu recours à un autre ex- 
pédient qui m’a mieux réufïi , & 
dont la dépenfe eft un petit ob- 
jet. C’eft de faire entrer dans le 
bain falcali volatil du fel ammo- 
niac , dans i’inftant même qu’il 
fort de fa bafe j & pour cela , 
après que mon Cramoifî étoit 



Chapitre XIV. 345 
fait à l’ordinaire , je le pafïois fur 
un nouveau bain , dans lequel 
j’avois fait difïbudre un peu de 
lel ammoniac. Dès que le bain 
étoit un peu plus que tiède , j’y 
jettcis autant de potaiïe que j’a- 
vois mis de fel ammoniac , & ma 
laine prenoit fur le champ une 
couleur très-rofée &: très-brillan- 
te. Cette méthode épargne mê- 
me de la cochenille } car ce nou- 
veau bain la fait monter , & on 
peut alors en mettre un peu 
moins qu’en fuivant le procédé 
ordinaire : mais la plupart des 
Teinturiers , même des plus re- 
nommés, rofent les cramoifis avec 
forfeille*, drogue de faux teint. 

On fait encore de très-beaux 
Cramoifis , en boiiillant la laine 
comme pour l’écarlatte ordinai- 
re , &r faifant enfuite un fécond 
bouillon avec deux onces d’alun 
bc une once de tartre pour cha- 

P v 



34 6 L’Art de la Teinture. 
que livre de laine : on la laide 
une heure dans ce boüillon. On 
prépare tout de fuite un bain 
frais , dans lequel on met fix gros 
de cochenille pour chaque livre 
de laine : après qu’elle a demeu- 
ré une heure dans ce bain > on la 
lève , 6e on la pane fur le champ 
dans un bain de foude 6e de fel 
ammoniac. On fait auffi par cet- 
te méthode , des fuites de nuan- 
ces du Cramoifi fort belles , en 
diminuant la quantité de la co- 
chenille. Il*faut obierver que 
dans ce procédé , on ne met que 
fix gros de cochenille pour tein- 
dre chaque livre de laine , par- 
ceque dans le premier boüillon , 
pour 1 ’écarlatte , qu’on lui don- itr 
ne , on met un gros 6c demi de Itc 
cochenille fur chaque livre. Il eft 
auffi néceffiaire d’obferver , qu’il ici 
ne faut pas , pour rofer ces Cra- 
caoilis , que le bain de fel alcali 



Chapitre XIV. 347 
&: de fel ammoniac foit trop 
chaud , parceque le développe- 
ment de l’efprit volatil du der- 
nier de ce s fels , fe feroit trop vi- 
te parceque le cryftal de tar- 
tre du premier boüillon perdrok 
fa propriété , en fe converti ffant, 
comme je l’ai dit , en tartre fo- 
luhle. 

On peut faire auffi la même 
opération , en employant une 
partie de cochenille Jyivefire ou 
campejjianne , au lieu de coche- 
nille fine ou mejléque , &: la cou- 
leur n’en eft pas moins belle > 
pourvû qu’on en mette fuffifam- 
ment , car, pour l’ordinaire , qua- 
tre parties de cochenille fylvef- 
tre ne font pas plus d’effet en 
teinture qu’une partie de coche- 
nille fine. On peut de même 
employer la cochenille fylveftre 
dans l ecarlatte , mais ce doit être 
avec de grandes précautions > &: 

P v j 



L’Art de la Teinture. 
le mieux fera toujours de n’en 
mettre que dans les demi-Ecar- 
lattes 6c dans les demi-Cramoi- 
fis. J’en parlerai lorfque je trai- 
terai de ces couleurs en particu- 
lier. 

Lorfqu une écarlatte eft tachée, 
ou gâtée, dans l’opération, par 
quelque accident imprévu , ou 
même lorfque la teinture a man- 
qué , le remède ordinaire eft de 
la mettre en Cramoifi \ 6c pour 
cela , on ne fait autre chofe que 
la plonger dans un bain où l’on 
a mis environ deux livres d’alun 
pour cent livres de laine. On la 
pafle promptement fur ce bain, 
6c on l’y laide jufqu’à ce qu’elle 
ait acquis la nuance de Cramoifi 
qu’on veut lui donner, 
cramoifi Voici préfentemeiit la maniéré 
gueioîT dont on fait en Languedoc une 
très -belle efpèce de Cramoiii 
pour les draps qu’on envoyé dans 



Chapitre XIV. 349 

le Levant $ mais qui n’eft pas 
aulîi rôle que celui dont je viens 
de parler , 3c qui approche beau- 
coup plus de lecarlatte deVenife. 

Pour cinq pièces de drap , 
on prépare le bain à l’ordinaire , 
y mettant du fon s’il eft nécef- 
faire. Lorfqu’il eft plus que tiè- 
de , on y jette dix livres de fel 
marin, au lieu de cryftal de taf- 
tre y 3c lorfqu’il eft prêt à boüil- 
lir, on y verfe vingt -fept livres 
de compafition pour lecarlatte , 

1 faite félon la méthode de Car- 
1 caftbnne j 3c fans y ajoûter de co- 
chenille , on pafle le drap fur ce 
bain pendant deux heures , fans 
difeontinuer de le tourner fur le 
i tour ou roiiet , 3c fans qu’il celle 
de boüillir. On le lève enfuite > 
on l’évente , 3c on le lave à la ri- 
vière, puis on fait un nouveau 
-bain , dans lequel on met huit li- 
vres 3c trois quarts de cochenille 



35o L’Art de la Teinture. 
pulvérifée & tamifée * & lorfquil 
eft prêt à boiiillir, on y jetce vingt- 
une livres de compofîtion. On y 
fait boiiillir le drap pendant trois 
quarts d’heure , avec les précau- 
tions ordinaires y après quoi on 
le lève , on l’évente , 3c on le la- 
ve. Il eft d’un fort beauCramoifi, 
mais qui n’eft que très-peu roié. 
Si on le veut plus rofé , on met 
dans le premier bain , fervant à 
préparer , une plus grande quan- 
tité d’alun y 3c dans le fécond , 
moins de compoiition : on ajoute 
auflî du fel marin dans ce fécond 
bain. L’ufage apprendra facile- 
ment à faire , félon cette métho- 
de , toutes les nuances qui font 
dérivées du Cramoifl. 

Après toutes les opérations de 
.couleurs provenant de la coche- 
nille 1 , dont il a été parlé dans ces 
deux Chapitres , on trouve au 
fond du bain des rougies , une 



Chapitre XIV. 551 
quantité allés fenfible d’un fcdi- 
mcnt fort brun qu on jette avec 
le bain , comme inutile. Je m'en 
fuis fait apporter pour l'exami- 
ner , & j’ai trouvé que celui des 
rougics de l’écarlatte contenoit 
une chaux d’étain précipitée : 
j’ai meme révivifié ce métal , 
quoique , à la vérité , avec beau- 
cpup de peine , enforte qu’il n’y 
auroit aucun profit à répéter ce 
que j’ai fait. Les autres parties 
de ce fédiment font les faletés du 
tartre blanc ou de la crème de 
tartre, unie avec des parties grof- 
fieres des cadavres de la coche- 
nille , qui , comme on l’a vu , eft 
un petit infecte. J’ai lavé ces pe- 
tites parties animales dans de 
l’eau froide j &: agitant cette eau, 
je recüeillois , avec un petit ta- 
mis fin , ce que l’agitation de la 
liqueur faifoit monter à laïurfa- 
ce. De cette maniéré, j’ai féparé 



352^ L’Art dé la Teinture. 
ces parties légères de tout ce 
qu’il y avoit de terreux & de mé- 
tallique. Je les ai fait fécher fé- 
parément, puis je les ai broyées 
fur un porphire avec leur poids 
de nouveau cryflal de tartre ; 

8c quand ce mélange a été réduit 
en poudre impalpable , j’en ai 
fait boüillir une portion avec 
un peu d’alun , & j’ai tenu pen- 
dant trois quarts a heure , dans 
ce bain bouillant > un échantil- 
lon de drap blanc , que j’ai re- 
tiré au bout de ce temps , teint 
en fort beau Cramoifi. Cette 
expérience m’ayant démontré 

i J J 

qu'en pulvérifant la cochenille 
èc la tamifant Amplement , corn- 
me on eft dans l’ufage de le fai- 
re, on ne tire pas de cette drogue 
précieufe tout le profit qu’on en 
doit tirer. J’ai cru devoir com- 
muniquer ici cette découverte , 
exhortant les Teinturiers , allés 



Chapitre XIV. 35$’ 
dociles , à en profiter. 

Je prends , par exemple , une 
once de cochenille , pulvérifce 
6c tamifée à l’ordinaire \ je mêle 
avec elle un quart de fon poids 
de crème de tartre bien blan- 
che , bien cryftalline , 6c bien lè- 
che. Je mets le tout fur une écail- 
le de mer ou fur un porphire , 6c 
avec une molette de même du- 
reté, je broyé ce mélange juf- 
qu a ce qu’il foit réduit en une 
poudre réellement impalpable, 
J’employe cette cochenille ainfi 
préparée dans le boiiillon 6c dans 
la rougie , fouftraiant , du cryftal 
de tartre que je dois mettre dans 
le boiiillon , la petite quantité 
qui fe trouve unie avec la co- 
chenille. Ce que j’en mets dans 
la rougie , quoique mélangée 
avec un quart du même fel , ne 
fait aucun tort à cette couleur : 
il m’a paru même quelle en étoit 



354 L’Art de la Teinture. 
plus folide. Ceux qui ni imite- 
ront > trouveront qu'il y a près 
d un quart de profit. 

CHAPITRE XV. 

Ecarlatte de Gomme- Lac que. 

O N peut auffi employer h 
partie rouge de la Gomme- 
Lacque à faire de 1 ecarlatte ; 6e 
fi cette couleur n’a pas exacte- 
ment tout réclat d’une ecarlatte 
faite avec ja cochenille fine em- 
ployée feule , elle a l’avantage 
d’avoir un peu plus de folidité. 

La Gomme-Lacque la plus ef- 
timée pour la Teinture , eft celle 
qui eft en branches ou petits bâ- 
tons ; parcequ’elle eft la plus gar- 
nie de parties animales. Il faut 
choifir la plus rouge dans l’inté- 
rieur , ôe la plus approchante 
du brun noirâtre à l’extérieur. Il 



Chapitre XV. 3 J5 
paroît par un examen particu- 
lier , que M. Geoffroy en fit , 
il y a plufieurs années , que c’eft 
une elpece de ruche, approchan- 
te , en quelque façon , de celles 
que les abeilles 6c d’autres infec- 
tes ont coûtume de faire. Quel- 
ques Teinturiers l’employent 
pulvérifée 6c enfermée dans un 
lac de toile , pour teindre les 
étoffes : mais c’eft une mauvaife 
méthode ; car il pafle toujours , 
au travers des mailles de la toi- 
le , quelques portions de la gom- 
me réfine qui fe fond dans l’eau 
boüillante de la Chaudière , 6c 
qui s’attache au drap , où elle eft 
ii adhérente , quand le drap eft 
refroidi , qu’on eft obligé de la 
gratter avec un couteau. D’au- 
tres la réduifenten poudre j iis la 
font boüillir dans ïeau, 6c après 
qu’elle lui a communiqué toute 
fa couleur , ils laiftent refroidir la 



'3 5 6. L’Art de la Teinture. 
liqueur: la partie réfineufe fe dé- 
pofe au fond. On décante T eau 
colorée , & on la fait évaporer 
f air où fouvent elle s’empuantit j 
& lorfqu elle a pris une coiifîften- 
ce de Çotignat ? on la Inet dans 
des vaille aux pour là confetvcï. 
Sous cette forme il cft allés dif- 



ficile de déterminer au jufte la 
quantité qu’on en employé 3 c’eft 
ce qui m’a fait chercher le moyen 
d’avoir cette teinture féparée de 
fa gomme réfine , fans être obli- 
gé de faire évaporer une lî gran- 
de quantité d’eau pour l’avoir fé- 
che > & la réduire en poudre. 

Je fupprime le détail de tous 
les elfais que j’ai faits avec l’eau 
de chaux afFoiblie > avec la dé- 
coétion du cœur d’Agaric , avec 
la décoélion de la racine d’Arif- 
toloche , recommandée dans un 
ancien Codex de la Faculté deMé- 
decine de Paris 3 parceque l’eau 



✓rj 



Chapitre XV. 357 
laifte bien , à la vérité , une par- 
tie du teint, qu’elle a tiré , fur le 
filtre de papier où je la mets j 
mais elle palfe encore trop colo- 
- rée , & il faudrait l’évaporer pour 
avoir toute la teinture 3 c eft cet- 
te évaporation que je voulois évi- 
ter. Ainfi j’ai çu recours à des ra- 
cines mucilagineufes , qui par el- 
les - mêmes ne donnaient point 
de teinture , mais donc le muci- 
lage retint les parties colorantes, 

' enforte quelles reftaflçnç avec 
lui fur le filtre, 

La racine de Grande-Confou- 
de eft celle qui jufqu’à pré feue 
m’a le mieux réulli. Je l’employe 
féche 6 c en poudre groftîcre , & 
j’en mets un demi gros par pinte 
d’eau que je fais boiiillir un bon 
quart d’heure $ enfujte je la pafle 
par un linge , &: je la verfe toute 
chaude fur de la Gomme - Lac- 
que , pulvériiée §c paftee par utà 



% 5 8 L'Art de la Teinture. 
tamis de crin. Elle en tire fur le 
champ une belle teinture cramoi- 
fîe. Je mets le vailTeau digérer 
à chaleur douce pendant douze 
heures , ayant foin d’agiter fept . 
ou huit fois la gomme qui fe tient 
au fond j enfui te je décante l’eau, 
chargée de la couleur , dans un 
vailTeau ailes grand pour que les 
trois quarts puiflfent refter vui- 
des , & je le remplis d’eau froide. 
Je verfe enfuite une très - petite 
quantité d’une forte difiolution 
d’alun de Rome , fur cette tein- 
ture , extraite , puis noyée : le 
teint mucilagineux fe précipite^ 
8c fi Te au qui le fumage paroit 
encore colorée, j’ajoute quelques 
gouttes de la difiolution d’aluu 
pour achever la précipitation, & 
ce , jufqu’à ce que l’eau furn.a- 
geante foie auiîî décolorée que 
de l’eau commune. Quand le mu- 
cilage cramoiiî s ’eft bien afiaifïe 



.Chapitre XV. $>9 
111 fond du vaiffeau , je tire l’eatt 
claire avec un fiphon , & je verfe 
le relie fur un filtre , pour ache- 
ver de l’ego uter , après quoi je le 
fais fécher au foleil. 

Si la première eau mucilagi- 
neufe n’avoitpas tiré tout le teint 
de la Gomme - Lacque , c’eft-à- 
dire , fi cette gomme ne refte pas 
d une couleur de paille foible , 
j en verfe de nouvelle toute boiiil- 
lante , &: je répété tout ce que 
j’ai fait dans la première extrac- 
tion. De cette maniéré, je fépa- 
re toute la teinture que la Gom- 
me-Lacque peut fournir > & com- 
me je la fais fécher pour la pul- 
Ÿérifer enfuite , jç fçais ce que 
cette gomme m’en a rendu , 8 c 
je fuis aulïi plus fur des dofes que 
j’employe dans la teinture des 
étoffes , que ne le font ceux qui 
fe contentent de l’évaporer en 
confiftence d’extrait , parcequç 



3^0 L’àrt de la Teinture. 
le plus compaét fera plus colo- 
rant que le plus humide. 

Une lacque bien choifie , dé- 
tachée de fes bâtons, ne donne 
de teinture féche 6c réduite en 
poudre , qu’un peu plus d’un cin- 
quième de fon poids. Ainfî, au 
prix quelle vaut à préfent , il n’y 
a pas un avantage û grand , que 
bien des gens fe l’imaginent , à 
l’employer à la place de la co- 
chenille y mais on peut , pour ren- 
dre la couleur écarlatte plus fo- 
lide qu’elle ne l’eft ordinaire- 
ment, l’employer dans le premier 
bain ou boüillon , 6c fe fervir dç 
cochenille pour la rougie. 

Si l’on veut faire de 1 ecarlatte 
avec le teint de la Gomme -Lac- j 
que , tiré félon ma méthode , & 
mis en poudre , il y a une pré- 
caution à prendre pour le dé" 
layer , qui eft inutile quand on fe 
fert de cochenille. C’eft que iîon 



Chapitre XV. 361 
le mettoit comme elle dans l’eau 
du bain prête à boüillir , il fe paf- 
feroit près de trois quarts d’heu- 
re en pure perte de temps pour 
le Teinturier, avant qu’il fut en- 
tièrement diffout. Pour aller plus 
vite , je mets la dofe de cette 
teinture féche , que j’ai defTein 
d’employer , dans un grand vaif- 
feau de fayence ou d’étain fin ; 
je verfe defifus de l’eau chaude , 
& lorfqu’elle eft bien humeftée , 
j’y ajoûte la dofe néceflaire de 
compofition pour l’écarlatte , agi- 
tant le mélange avec un pilon de 
: verre. Cette poudre , qui étoit 
d’un pourpre fale & foncé, prend, 
en fe diffolvant , un rouge cou- 
i leur de feu extrêmement vif. Je 
! verfe la dilïolution dans le bain , 
où j’ai mis précédemment lè cry- 
ftal de tartre ; & auflî - tôt que 
l’eau de ce bain commence à 
boüillir , j’y fais plonger le drap, 

Q 



3 61 L’Art de la Teinture. 
le faifant tourner & retourner , 
félon fart du Teinturier. Tout le 
refte de l’opération n’a rien de 
différent de celle qui donne l’é- 
cariatte par la cochenille. Je 
crois avoir obfervé feulement , 
que l’extrait de la Gomme-Lac- 
que , préparé félon ma méthode, 
fournit environ un neuvième de 
teinture plus que la cochenille , j 
au moins , plus que celle dont je 
me fuis fervi pour faire cette 
comparaifon. 

Si l’on fubftitue au cryftal de 
tartre &: à la compofition , quel- 
que fcl alcali fixe , ou de l’eau de 
chaux , le rouge vif de la Gom- 
me-Lacque fe convertit en cou- 
leur de lie de vin; ainfî cette tein-| K 
aire ne fe rôle pas fi facilement 
que le teint de la cochenille. 

Si , à la place de ces altérans, 
on employé le fel ammoniac feul, ^ 
on a des couleurs de canelle ou I w 



de maron clair , félon qu’il y a 
plus ou moins de ce fel. 

J’ai fait encore fur certe dro- 



gue une vingtaine d’autres expé- 
riences, que je ne rapporte point 
ici , pareequ elles ne m’ont don- 
né que des couleurs fort com- 
munes, &: qu’on peut avoir plus 
aifément avec des ingrédiens de 
bas prix ; &: comme le but de mes 
eflais étoit d’embellir la couleur 
rouge de la Lacque >qui eft prin- 
cipalement ce qu’on doit cher- 
cher, je crois qu'on doit s’en te- 
nir à ce que j’ai dit de la manié- 
ré d’extraire fes parties coloran- 
tes ; pareeque plus on aura d’in- 
grédiens pour faire une couleur 
telle que lecarlatte , plus fon prix 
diminuera. Au refte , toutes ces 
expériences , faites tant fur la co- 
chenille que fur h lacque & fur 
d’autres drogues, qui paroilfent 
inutiles au Teinturier , ne le font 

Qij 



364 L'Art de la Teinture. 
pas pour un Phyficien qui cher- 
cheroit la caufe de ces change- 
mens dans les couleurs matériel- 
les } & le peu que j’en ai dit fuffit 
pour faire voir que cette matière 
eft une des plus fécondes qu’on 
puifle traiter. ( * ) , 

( * ) On peut extraire les parties colorantes <fe la 
Gomme-Lacque , par l’eau fimple de riviere lans au- < 
cune addition , en faifant chauffer cette eau un peu 
plus que tiède , & mettant la lacque pulvérifée dans 1 
un fac de groffe étoffé de laine > qu’un homme pé- 
trit dans la Chaudière avec fes pieds. Le Teinturier ^ 
intelligent fçaura bien profiter de cette note. 



CHAPITRE XVI. 



Du Coccus Polonicus , infecte 
çolorant . 



L E Cocous Polcnicus eft un pe- 
tit infefte rond , un peu 
moins gros qu’un grain de co- 
riandre : on le trouve adhérent 
aux racines du Polygonum Coccife - 
rum incanum flore majore ferenni j 



; 

I 

it 

tri 



ci 



Chapitre XVI. 365 
de Rly , 6c que M. de Tourne- 
fort a nommé Alchymilla gramme 0 
folio majore flore. Selon M. Breyn , 
il eft abondant dans le Palatinat 
de Kiovie , voifin de l’Ukraine * 
vers les Villes de Ludnow , Piat- 
ka > Stobdyfzcze , 6c dans d’au- 
tres lieux deferts ou fablonneux 
de l’Ukraine , de la Podolie , de 
la Volhinie , du grand Duché de 
Lithuanie , 6c même dans la Pruf- 
fe , du côté de Thorn. Ceux qui 
en font la récolte , fçavent que 
c’eft immédiatement après lefol- 
ftice d’été , que le Coccm eft meur 
& plein de ion fuc purpurin. Ils 
ont à la main une petite bêche 
creufe, faite en forme de hou- 
lette , & ayant un manche court. 
D’une main ils tiennent la plan- 
te 5 ils la lèvent de terre avec l’au- 
tre main armée de cet inftru- 
ment : ils en détachent ces elpe- 
ces de petites bayes ou infedes 

Qjij 



3 66 L’àrt de la Teinture, 
ronds , & remettent la plante 
dans le même trou , pour ne pas 
la détruire ; ce quils font avec 
une dextérité & une vîteffe ad- 
mirable. Ayant féparé le Coccm 
de fa terre , par le moyen d’un 
crible fait exprès, ils prennent 
garde qu’il ne le convertilfe en 
verniiffeau. Pour l’en empêcher 
ils l’arrofent de vinaigre , & quel- 
quefois aulli d’eau la 



chaud , mais avec précaution \ 
ou bien , ils l’expofent au foleil 
pour le fécher & le faire mourir , 
fans quoi ces infedes fe détrui- 
roient , & s’ils étoient ddféchés 
trop précipitamment , ils per- 
droient leur belle couleur. Quel- 
quefois ils féparent ces petits in- 
fedes de leurs véficules , en les 
prelfant doucement avec l’extré- 
mité des doigts; alors ils en for- 
ment de petites malles rondes : 



puis ils le portent 




Chapitre XVI. 367 
il faut faire cette expreffion avec 
beaucoup d'adreffe & d’atten- 
tion , autrement le fuc colorant 
feroit réioud par une trop forte 
compreffion , ôc la couleur pour- 
, prefe perdroit. Les Teinturiers 
achètent beaucoup plus cher cet* 
te teinture réduite en maffe , que 
quand elle eft encore en graine. 
Bernard de Bernitz , de la dilfe ro- 
tation duquel j’ai emprunté ce 
que l’on vient de lire , ajoûte que 
le Grand Maréchal Konitzpols- 
ki , &: quelques autres Seigneurs 
Polonois qui avoient des terres 
dans rUkraine,afFermoient avan- 
tageufement la récolte du Coccm 
aux Juifs , &: le faifoient recüeil- 
lir par leurs Valfaux : que les 
Turcs &: les Arméniens, qui ache- 
toient cette drogue des Juifs , 
l’employoient à teindre la laine-, 
la foye , les crins & r les queues de 
leurs chevaux : que les femmes 

Q iüj 



3,68 L’Art de la Teinture. 
Turcques s’enfervoient à peindre 
les extrémités des doigts d’une 
belle couleur incarnate j qu’au- 
trefois les Hollandois achetoient 
auffi le Coccus fort cher 3 & qu’ils 
remployoient avec moitié de co- 
chenille : que de la teinture de cet 
infeéte 3 on pouvoit, avec la craye, 
faire une lacque pour lesPeintres, 
auffi belle que la lacque de Flo- 
rence \ & qu’on en préparoit un 
beau rouge pour la Toilette des 
Dames en France & en Efpagne. 

Soit que toutes ces propriétés 
foient exaggérées 3 foit que le 
Coccus y qu’on a envoyé de Dant- 
zick fut éventé &: trop vieux 3 je 
n’ai jamais pû , en le traitant , ou 
comme le Kermès , ou comme la 
Cochenille 3 en tirer que des li- 
las 5 des couleurs de chair 5 des 
Cramoifis plus ou moins vifs ; & 
il ne m’a pas été poffible de par- 
venir à en faire des écarlattes 9 



Chapitre XVII. 369 
d’ailleurs > celui que j’ai employé 
a coûté beaucoup plus cher que 
la plus belle Cochenille , puifqu’il 
ne fournit pas la cinquième par- 
tie de la teinture que rend cet 
infe&e du Méxique. C’eft vrai- 
femblablement pour cette raifon 
que le commerce de cette dro- 
gue eft extrêmement tombé , 6c 
on ne comioît plus le Coccm que 
de nom , dans la plupart des 
Villes d’Europe qui ont quelque 
réputation pour leurs teintures. 
La Cochenille a pris le deffus 3 6c 
a fait abandonner tous les autres 
ingrédiens qui lui font inférieurs. 






CHAPITRE XVII. 

Du Rouge de Garence . 

1 Y A racine de Carence , ou 
g j de Rubiu Tmctorum , eft la 
feule partie de cette plante qu’on 

Qj 



37o L’Art de la Teintüre. 
employé en teinture. De tous 
les rouges 3 c’eft le lien qui eft le 
plus folide , quand il eft appliqué 
îur une laine ou fur une étoffe 
bien dégraiflée , puis préparée 
par les fels avec lefquels on la 
tait boiiillir pendant deux ou trois 
heures } fans quoi ce rouge , fi 
tenace après cette préparation 
du fujet , ne réfifteroit guères plus 
aux épreuves que les rouges des 
autres ingrédiens de faux teint. 
C’eft ce qui prouve que les po- 
res des fibres de la laine doivent 
être non-feulement bien dégraif- 
fés du Justin ou tranfpiration onc- 
tueufe de f animal , qui peut y 
être refté malgré le dégraiffage 
de la laine fait à l’ordinaire avec 
l’eau & l’urine j mais encore , qu’il 
faut que ces mêmes pores foient 
enduits intérieurement • d’une 
couche de quelques fels que j’ai 
nommés durs , parcequ’ils ne fe * 



Chapitre XVII. 37T 
calcinent point à l’air, & qu’ils 
ne peuvent être diilbuts par l’eau 
de la pluye , ni par l’humidité de 
l’air dans les temps pluvieux. Tel 
eft, comme on î’a déjà vu dans 
d’autres Chapitres , le tartre crud 
blanc , le rouge & le cryftal de 
tartre , dont on met , félon l’ufa- 
ge ordinaire , environ un quart 
dans le bouillon préparant, avec 
deux tiers ou trois quarts d’alun 
de Rome. 

La racine de Carence la plus 
belle, vient ordinairement de Zé- 
lande, où l’on cultive cette plante 
dans les Kles de Tergoés, Zirzée, 
Sommerdyck & Thooien. Celle 
de la première de ces Ides , eft ef- 
timée la meilleure ; le terroir en 
ed: argilleux , gras & un peu falé. 
Les terres , qu’en général on ef- 
time le plus pour cette culture , 
font les terres neuves qui n’ont 
fervi auparavant qu’à des pâtura- 



372* L’Art de la Teinture. 
ges , ôl qui prefque toujours font 
plus fraîches ou plus humides que • 
les autres.LesZélandois ontl’obli- 
gation de la culture de cette plan- - 
te , & du grand commerce qu’ils 
font de fa racine , aux réfugiés de 
Flandres qui la leur ont portée. 

On la connoît dans le Com- 
merce &: dans la teinture , fous 
les noms de Carence- grappe , de 
Garence-robée , & de Garence-non - 
robée ; c’eft pourtant la même ra- 
cine : toute la différence pour la 
qualité , eft que la grappe ou robée 
fe tire de la moelle de la racine, 

& que la non-robée contient , avec 
cette moelle , l’écorce & les peti- 
tes racines qui fortent de la ra- 
cine principale. L’une & l’autre fe 
préparent par un feul & même 
travail > que je ne détaillerai point : 
ici , pour ne pas allonger inutile- 
ment ce Traité. Il conlifte à trier 
les plus belles racines pour la pre- 

11 






Chapitre XVII. 575 
miere forte ; à les faire féçher 
avec de certaines précautions , 
à les moudre , 6c à en féparer l’é- 
corce au moulin , 6c à conferver 
le milieu de la raciqg moulue 
dans des tonneaux , où on la lair- 
fe deux ou trois ans > parcequ’a- 
près ce temps elle eft meilleure 
pour la teinture , qu’elle ne l’au- 
roit été en fortant du moulin. 
Si la Garence n’étok pas enfer- 
mée de la forte , elle s’éventeroit, 
6c la couleur en auroit moins de 
vivacité. Elle eft d’abord jaune j 
mais elle rougit 6c brunit en vieil- 
li fiant. Il faut , pour l’ufage de 
la teinture , la choiftr d une cou- 
leur de fafran , en mottes les plus 
fermes , 6c d’une odeur forte , 
qui cependant ne foit pas def- 
agréable. On la cultive aufti aux 
environs de Lille en Flandres , Ôc 
dansplufieurs autres endroits du 
Royaume , où l’on a reconnu 
quelle croiftoit naturellement. 



374 L’Art de la Teinture. 

Les Garences , dont on fait 
ufage dans le Levant & dans l’In- 
de , pour la teinture des Cotons, 
font un peu différentes de celles 
qu’on employé en Europe : on 
les nomme Chat , à la cote de 
Coromandel. Cette plante ainfi 
nommée , fe trouve abondam- 
ment dans les bois de la côte de 
Malabar, & ce Chat eft le fauva- 
ge. Le cultivé vient de Vaour & 
de Tucconn ; 6c le plus eftime de 
tous , cil le Chat de Perfe , qu’on 
nomme Damas* 

On recüeille auffi, fur la côte 
de Coromandel , la racine d’une 
autre* plante , qu’on y nomme 
Raye de chaye , ou racine de cou- 
leur y 6 c qu’on a cru être une ef- 
pece de Ruhia Tincîorum ÿ mais 
qui eft la racine d’une efpece de 
Gallium jlore alho ; ainlî qu’on l’a 
appris par des Mémoires envoyez 
de l’Inde en 1748. C’eftune ra- 
cine longue 6 c fort menue , qui 



Chapitre XVII. 575 
donne au coton une allés belle 
couleur rouge, lorfqu’il a reçu tou- 
res les préparations qui doivent 
précéder 6c fuivrefa tein ure. 

A Kurdcr , au voilinage de 
Smyrne , 6 c dans les campagnes 
&Ak-hiJ]dr 6 c de Yor-das , on cul- 
tive une autre efpece de Garen- 
ce , qu’on nomme dans le pays , 
Chioc'boya , Ekme , Hœzala. C’eft de 
toutes les garences la meilleure 
pour la teinture rouge , félon les 
épreuves qui en ont été faites; auf- 
lî eft-elle beaucoup plus eftimée 
dans le Levant , que la plus belle 
garence de Zélande, que les Hoi- 
landois y portent. Cette même 
Garence , fi eltimée , efl: nommée 
par les Grecs modernes, Liz,ari y 
6c Foûoy y par les Arabes. ( * ) 

( * ) Ces Garences donnent des rouges beaucoup 
plus vifs que la plus belle Garence - grappe de Zé- 
lande i parcequ’on les fait fécher à l’air , & non dans 
une etuve. La Garence du Languedoc, celle même 
du Poitou , réuflit comme le Lizari , quand on U 
fait fécher fans feu. 



3 y 6 L’Art de la Teinture. 

Il y a encore une autre forte 
de Garence, que l’on peut tirer 
du Canada , &: qu’on y nomme , 
Tyjfa-Voyana : c’eft une racine ex- 
trêmement menue , qui fait , à 
peu près , le même effet que no- 
tre Garence d’Europe. 

Pour teindre en rouge de Ga- 
rence , le boiiiüon eft , à peu près, 
le même que pour le Kermès } on 
le fait toujours avec l’alun & le 
. tartre. LesTeinturiers ne font pas 
extrêmement d’accord fur les 
proportions \ pour moi , je penfe 
que la meilleure , eft de mettre 
cinq onces d’alun &: une once de 
tartre rouge pour chaque livre de 
laine filée ; je mets auffi environ 
un douzième d’eau fifre dans le h 
bain du boiiillon , & j’y fais boüil- 
lir la laine pendant deux bonnes 
heures. Si c’eft de la laine filée , 
je la laiffe bien humeftée de la 
diffolution de ces fels pendant > 



Chapitre XVII. 377 
fept ou huit jours -, &: fi c’eft du 
drap , je l’achève le quatrième 
jour. Pour teindre cette laine , 
je prépare un bain frais > & lorf- 
que l’eau eft chaude à pouvoir y 
fouffrir encore la main , j’y jette 
une demie livre de la plus belle 
Garence-grappe pour chaque li- 
vre de laine , & j’ai foin de la 
faire bien pallier & mêler dans 
la Chaudière avant que d’y met- 
tre la laine , que j’y tiens pen- 
dant une heure fans faire boiiil- 
lir le bain , parceque la couleur 
feroit terne. Mais pour mieux 
affurer la teinture , on peut le 
faire boüillir fur la fin de l’opé- 
ration feulement , pendant qua- 
tre ou cinq minutes. ( * ) 

Si l’on vouloit avoir des nuan- 
ces de la Garence , on s’y pren- 
drait comme je l’ai enfeigné pour 

( * ) Plus on fait bouillir la Garence, plus le rou- 
ge qu’elle donne eft terne & briqueté. 



1 

3 7 S L’Art de la Teinturê. 
les autres couleurs j mais ces 
nuances ne font guère s d’ufage , 
parceque la couleur n’en eft pas 
trop belle. On n’a befoin de ces 
nuances dégradées que dans les 
couleurs formées du mélange de 
plufieurs autres, ôc il y en a un }i 
nombre fort confidérable auf* 
quelles on doit donner dans le 
bon teint un fond ou pied de 
Carence. 

Quand on a plufieurs pièces 
de drap à teindre à la fois en 
rouge de Carence, l’opération eft 
la même } il n’y a qu a augmen- 
ter la dofe de tous les ingrédiens 
dans la proportion que je viens 
d’indiquer : bien entendu toute- 
fois, que , dans les opérations qui 
fe font en petit , il faut toujours h 
un peu plus forcer d’ingrédient 
que dans celles qui fe font en 
grand ; ce qui fe doit entendre 
non-feulement du rouge de Ga- , 



Chapitre XVII. 579 
rence , mais de toutes les autres 
couleurs. 

Ces rouges ne font jamais 
beaux comme ceux du Kermès, 
& beaucoup moins que ceux de 
la lacque ou de la cochenille y 
mais ils coûtent peu ,6c parcon- 
féqucnt on s’en fert pour les étof- 
fes communes, dont le bas prix 
ne pourroit pas fupporter celui 
dune teinture plus chère. La 
plupart des rouges de flnfante- 
rie & de la Cavalerie , font ordi- 
nairement des rouges de Garen- 
ce qu’on rofe quelquefois avec 
Torfeille ou le brelil , quoique 
drogues de faux teint , pour les 
rendre plus beaux 6c plus velou- 
tés , parcequ on ne pourroit leur 
procurer cette perfe&ion , avec 
la Cochenille , fans en augmen- 
ter beaucoup le prix. 

J’ai déjà dit que la Garence 
qu’on applique fur les étoffes , 



$8o L Art de la Teinture. 
fans les avoir préparées à la re- 
cevoir par le boüillon d’alun & 
de tartre , lui donne , à la vérité > 
fa couleur rouge , mais quelle la 
donne mal unie , & que de plus 
elle n a aucune folidité } ce font 
donc les fels qui en allure nt la 
teinture , ce qui eft commun à 
toutes les autres couleurs , rouge 
ou jaune , qui ne peuvent fe fai- 
re fans boiiiilon. La que ft ion eft : 
de fçavoir , fi c’eft Amplement 
en dérochant, pour ainfi dire , I 
les pores de la laine , c’eft-à-dire, 
en ôtant les reftes de la tranfpi- 
ration grafle ou huileufe du mou- 
ton , qu on les préparé a recevoir 
plus immédiatement les parties 
colorantes } ou bien , fi une por- 
tion de ces fcls , fur tout , de ce- 
lui des deux qui ne peut être em- 

/ a * p r • / i ; 

porte meme par leau tiede , y 
refte pour happer , faifir &: maf- 
tiquer l’atome colorant, ouvert 



Chapitre XVII. 3 S r 
ou dilaté par la chaleur de l’eau 
pour le recevoir, & contracté en- 
fuite par le froid pour le retenir. 
Pour déterminer ceux qui fe- 
roient de la première opinion à 
l’abandonner , il n’y a qu’à fub- 
ftituer à l’alun & au tartre quel- 
que fel alcali , comme potalfc , 
leffive clarifiée de cendres de 
chêne , ou autre fel lixiviel pur , 
mis en proportion convenable 
pour ne pas diffoudre la laine , & 
enfui te palier l’étoffe dans un 
bain de Garence , cette étoffe en 
fortira colorée ; mais cette cou- 
leur n’aura aucune folidité , la 
feule eau boitillante en emporte- 
ra avec le temps plus des trois 
quarts. Or on ne peut pas dire 
qu’un fel alcali fixe foit incapable 
de dérocher les pores de la laine 
de leur fuain ou graiffe du mou- 
ton , puifque les fels lixiviels font 
employés avee fuccès dans plu^ 



382 L’Art de la Teinture. 
Leurs cas où il s’agit d oter à une 
étoffe 3 de quelque genre qu’elle 
l'oit 3 la graille que l’eau feule 
n’cnlcveroit pas. On fçait très- 
bien qu’avec ces grailles 3 étran- 
gères à l’étoffe 3 & le fel alcali , il 
fe fait une efpéce de favon 3 que 
l’eau emporte enfuite aifément. 

De plus 3 prenez un morceau 
d’étolfe teinte en rouge de Ga- 
rence 3 félon la méthode ordinai- 
re 3 faites -le boüillir quelque 
temps dans la folution d’un fel 
alcali fixe mis en petite dofe , 
vous détruirez aufli la couleur, 
parceque l’alcali fixe attaquant 
les petits atomes de cryftal de 
tartre ou de tartre crud 3 qui ta- 
piffent les pores des fibres de la 
laine 3 il s’en fait un tartre folu- 
ble que l’eau diffout 3 comme on 
le fçait 3 très - aifément 3 & par- 
conféquent les pores s’étant ou- 
verts dans l’eau chaude de l’ex- d 



Chapitre XVII. 385 
périence , l’atome colorant en eft 
iorti avec l’atome falin qui le 
maftiquoit. Cette étoffe étant la- 
vée dans de l’eau, on voit le fur- 
plus de la couleur rouge s’y dé- 
layer , 6e elle refte d’une couleur 
demi fauve ou fale. Si au lieu de 
ce fel alcali on fe fert de favon , 
qui eft un fel alcali mitigé par 
l’huile , 6e qu’on y faffe boüiliir 
pendant quelques minutes un au- 
tre morceau de drap teint auffi 
en rouge de Garence , ce rouge 
en devient plus beau , pareeque 
l’alcali qui , dans le favon , eft en- 
veloppé d’huile , n’a pu attaquer 
le fel acide végétal , 6e que l’é- 
bullition n’a fait qu’enlever les 
particules colorantes mal enchaf- 
fées y 6e leur nombre diminuant , 
ce qui en refte doit paroître 
moins chargé ou plus clair. 

Je dirai encore, pour furcroît 
de preuve de l’exiftence actuelle 



384 L’Art de la Teinture. 
des fels dans les pores de la laine 
d’une étoffe préparée par le 
boüillon , avant que d’étre teinté 
avec la Garence , que le plus ou 
le moins de tartre , donne des 
variétés infinies , - non - feulement 
de nuances , mais même de cou- 
leurs avec cette feule racine ; car 
fi l’on diminué la dofe de l’alun > 
&: qu’on augmente celle du tar- 
tre , on a un rouge canelle } & 
même , fi l’on ne met dans le 
boüillon que du tartre feul , on 
perd le rouge , &: l’on n’a que du 
canelle , foncé ou couleur de fau- 
ve ou de racine , mais de très- 
bon teint ; parceque le tartre 
crud , qui eft un fel acide , a tel- 
lement diffout la partie qui au- 
roit coloré en rouge , qu’il n’en 
eft refté qu’une très-petite quan- 
tité avec les fibres purement li- 
gneufes de la racine , laquelle , 
comme toute autre racine com- 
mune; 



Chapitre XVII. 38^ 
mune , ne donne alors qu’une 
couleur fauve plus ou moins fon- 
cée , félon la quantité quon en 
employé. J’ai déjà prouvé que 
l’acide , qui rend les rouges plus 
vifs j les diffout fi l’on en met 
trop , & les divife en des parti- 
cules d’une fi grande ténuité s 
quelles échappent à la vue* 

Si au lieu du tartre , qui eft un 
fel dur, on employé dans le boüil- 
Ion avec l’alun un fel aifément 
diiToluble ; le falpêtre , par exem- 
ple , pour préparer letoffe à re- 
cevoir la teinture de la Garence , 
la plus grande partie de fon rou- 
ge devient inutile : il difparoît , 
ou ne s’applique pas , &: l’on n’a 
qu’un canelle, à la vérité, fort vif ÿ 
mais qui ne réfîfte pas fiiffifam- 
ment aux épreuves , parccque les 
deux fels , qui ont été mis dans 
le boüillon ne font pas de 4a du- 
reté du tartre. 



R 



3§ 6 L’Art de la Teinture. 

Les alcalis volatils urineux, qui 
développent de certaines plan- 
tes , telles que la Pérelle , l’Orfeil- 
le des Canaries, &: d’autres niouf- 
fes ou Lichens , un rouge qu’on 
rfy auroit pas foupçonné aupara- 
vaut , développent auiTi le rouge 
de la racine de Garence j mais 
en même temps ils lui communi- 
quent leur volatilité , de telle for- 
te qûe lorfque j’ai voulu employer 
cette Garence, que j’avois prépa- 
rée , comme on prépare l’Orfeil- 
le , avec de l’urine fermentée de 
de la chaux vive ? je n’ai eu que 
des couleurs de noifettes plus ou 
moins claires , mais qui font ce- 
pendant folides , pareequ’il n’é- 
toit entré dans le bain que la pe- 
tite portion de volatile urineux 
qui humeftoit la Garence j que 
l’ébullition a fuffi pour la faire 
évaporer , &: que d’ailleurs le drap 
croit fuffifamment garni des fels 



Chapitre XVII. 387 
du boiiillon fait à l’ordinaire pour 
retenir les parties colorantes que 
j employois pour le teindre. 

Lorfqu on applique un rouge 
pur , celui de la cochenille , par 
exemple , fur un drap précédem- 
ment teint en bleu , &c enfuite 
préparé par le boiiillon de tartre 
&: d’alun , pour recevoir & rete- 
nir ce rouge , on a un pourpre 
ou un violet à proportion de la 
quantité de bleu , ou de la quan- 
tité de ce rouge pur. Le rouge 
de la Garence ne fait pas le mê- 
me effet , pareeque ce n’eft pas 
un rouge pur comme celui de la 
cochenille , & qu’ainfi que je l’ai 
dit plus haut , il eft altéré par le 
fauve , couleur propre aux fibres 
ligneufes de fa racine , comme 
aux fibres ligneufes de toute au-i 
tre racine ordinaire j ainfi ce rou- 
ge fali par le fauve, fait fur le 
bleu une couleur de maron plus 



3 88 L’Art de la Teinture. 
ou moins foncée , félon l’inten- 
fité précédente du bleu appliqué 
le premier. Si l’on veut que cet- 
te couleur de maron ait un reflet 
pourpré , il faut néceflairement y 
employer un peu de cochenille 
pour le bon teint. 

C’eft pour éviter ce fauve de 
la racine, que les Teinturiers, 
qui font les plus beaux rouges de 
Carence, ont grand foin de nem- j 
ployer le bain de Garence , qu'un : 
peu plus que tiède , & de retirer i 
l'étoffe une minute ou deux après 
quil a commencé à boüillir } car 
fi elle bouc davantage , la Caren- 
ce ternit confidérablement, par- 
ce qu’alors la chaleur de l'eau eft 
afles forte , pour que les particu- m 
les qui colorent en fauve , fe dé- 
tachent & s’appliquent avec les 
particules rouges. On éviteroit 
cet inconvénient , fi , dans le 
£emps que la racine de Garence 






Chapitre XVII. 389 
eft fraîche, on pouvoit trouver 
le moyen de féparer aifémentdu 
relie de cette racine , le cercle 
rouge qui eftau-defTous de fa pel- 
licule brune , &: qui entoure la 
moële du milieu. Mais ce travail 
augmenteroit le prix de cet in- 
grédient 3 &: comme ce qu’on en 
îepareroit ainfi avec beaucoup 
de patience , ne donneroit ja- 
mais un rouge aufîî beau que ce- 
lui de la cochenille , il paroît af- 
fés inutile de 1 eifâyer en grand. 
Tout au plus pourroit-on le ten- 
ter pour teindre en rouge les co- 
tons , dont le prix pourroit porter 
les frais de cette préparation. 

La Garence étant , de toutes 
les matières qui fervent à teindre 
en rouge de bon teint , celle qui 
eft à meilleur marché , on s’en 
fert pour la mêler avec les autres, 
&: diminuer par-là le prix de ce s 
couleurs. Cefi avec la Garence 

R iij 



39° L'Art de la Teinture. 

& le Kermès qu’on fait la demi- 
écarlatte de Graine , autrement 
dite écarlatte mi-grame ; 6c avec • 
la Garence 6c la Cochenille on : 
fait la àemi-écarlatte ordinaire } 6c \ 
le demi-cramoiji. 

Pour faire l’ écarlatte mi-graine , ' 
on fait le bouillon , 6c tout le ref- | 
te de l’opération , comme fi l’on : 
vouloit faire l’écarlat te de grai- 
ne , de Kermès , ou de Venife or- 
dinaire ÿ fi ce n’eft qu’au lieu 
d’employer le Kermès feul dans 
le fécond bain > on n’y met que 
la moitié de ce qu’il en faudroit, 

6c l’on remplace le relie par au- 
tant de la plus belle Garence- ï 
grappe. 

Pour la demi - écarlatte couleur 
de feu, ou des Gobelins, on fait 
la compofition , 6c le boiiillon à 
l’ordinaire. On n’y met que de 
la cochenille pure 3 mais dans 
la rougie on met -moitié coche- 



Chapitre XVII. 391 
nille &: moitié garence. C’eft auf- 
! fi le cas où Ton peut employer 
la cochenille fylyeftre; car après 
avoir fait le boüiilon avec la co- 
chenille ordinaire ou meftique , 

I li Ion teint une quantité de lai- 
ne , telle , que pour lecarlatte 
ordinaire , il fallut mettre dans 
la rougie deux livres de coche- 
nille , on y mettra une demie li- 
[ vre de cochenille ordinaire , une 
\ livre & demie de cochenille cam- 
pelïianne ou fylveftre , & une li- 
vre de Garence. 

Pour que la laine & les étof- 
fes foient teintes auilî également 
quil eft poffible , il eft eflentiel 
que les deux fortes de coche- 
nille foient bien broyées 6c tami- 
fées , ainfi que la Garence , avec 
laquelle elles doivent être bien 
incorporées , avant que de les 
jetter dans le bain ; ce qui doit 
s’entendre auffide toutes les cou- 

R iiij 



*3 9 z L’Art ds la Teinture . 
leurs pour lefquelles Ton mêle 
enfemble plufîeurs îngrédiens. 
Cette demi - écarlatte s’achève 
comme l’écarlatte ordinaire , & 
on la peut rofer de même 5 ou fur 
l’eau boüillante 5 ou fur l’alun. 

Le demi-cramoifi fe fait comme 
le cramoifi ordinaire , en met- 
tant feulement moitié gareceêi 
moitié cochenille. On peut aufîi 
y employer la cochenille fylvef- 
tre , en obfervant de ne retram 
cher que la moitié de la coche- 
nille ordinaire y & de la rempla- 
cer par trois fois autant de la fyi- 
veftre. Si l’on mettoiu une plus 
grande quantité de la fylveftre 
qu’on retranchât davantage 
de l’autre , la couleur n’en feroit 
pas fi belle. 

Si l’on vouloir avoir des nuan- 
ces moins belles de toutes ces 
couleurs , & qu’on fut obligé de 
les affortir à des échantillons 



Chapitre XVII. 393 
qu’on auroit reçus , on peut aug- 
menter ou diminuer la propor- 
tion de la garence celle de la 
cochenille > c’eft furquoi on ne 
peut donner aucune régie fixe : 
mais avec ce que je viens de di- 
te , chacun pourra aifément trou- 
ver le moyen de réufîir. 

Je finirai ce Chapitre par une 
expérience qui m’a donné un 
pourpre allés beau, fans employer 
i de cochenille & fans que le drap 

! eut été précédemment teint en 
bleu. J’ai fait boüiilir un mor- 
ceau de drap pefant demie once, 
avec dix grains d’alun de Rome, 
&: lix grains de cryftal de tartre. 
Au bout d’une demie heure , je 
i l’ai retiré , exprimé , &: laide re- 
froidir ; puis j’ai ajouté au même 
bain vingt-quatre grains de ga- 
tence-grappe : après qu’elle a eu 
fourni fon teint à cette eau en- 
core empreinte des fels , j’y ai 

R y 



Pourpre 
avec la ga- 
rence fans 
bleu. 



394 L’Art de la Teinture, 
fait tomber vingt gouttes d une 
diffolution de Bifmuth, faite dans 
parties égales d’eau & d’efprit de 
nitre ;puis j’y ai replongé le drap, r; 
Au bout de demie heure je fai 
retiré , exprimé & lavé. Il étoit 
d’un crarnoilî prefque auiîi beau 
que s’il eut été fait avec la coche- 
nille , & même il avoit ailes de 
fond ? ou ailes de couleur unie 
pour relier en cet état. Cepen- 
dant pour fçavoir quelle feroit la 
différence en augmentant la tein- 
te , je l’ai replongé dans le même : 
bain ; j’ai continué de le faire 
boüillir encore un quart d’heure, 

&: je fai eu d’un pourpre affés vif 
Ce pourpre éprouvé par le dé- 
boüilli de l’alun, s’avive & s’em-» 
bellit , & à celui du fa von , il ref- 
te d’un beaucoup plus beau rou- 
ge que les rouges ordinaires de 
Carence. . , 

Si je garde pendant plusieurs 



Chapitre XVII. 39J 
jours le drap humefté de ion 
bouillon de tartre & d’alun ; qu’- 
enfui te je le teigne dans un bain 
neuf de gare ne e , iîmple &c fans 
fels , félon la méthode ordinaire , 
jufquà ce qfi’il ait pris une cou- 
leur de canelle vive , &qu enfui- 
te j’ajoûte à ce bain de la même 
diilolution de Bifmuth , je n’au- 
rai qu’une couleur de maron &C 
point de pourpre. Ce qui fait 
voir combien il faut être exaêt 
en décrivant les procédés de tein- 
ture 5 & que c’eil par ce défiut 
d’exaditude , que tous les Livres' 
qu’on a publiés fur cet Art, ont 
été jufquà preferit inutiles , par- 
ce qu’on a négligé d’indiquer les 
circpnftànces néceffàires à la 
réuilite de la couleur qu’on y 
cherche. 

Dans cette fécondé expérien- 
ce, le drap a trop pris de fels 
d’abord : ils ont féjourne trop 

R vjv 



39^ L’àrt de la Teinture. 
long-temps defïus, 6e dans le bain 4 
de la teinture il n’y en avoitpas* 

Ce manque d’alun a fait que le 
pourpre n’a pu paroître > parce- 
que la terre blanche de ce fel n’a 
pû fe précipiter avec les parties 
diffoutes du Biûnuth , qui , com- 
me on l’a vu dans le Chapitre du | 
Kermès , portent avec elles la 
partie bleue du Smalt , qui fe 
trouve toujours dans la mine de x 
Bifmuth dont vrai-femblable- 
ment une portion s’unit avec ce 
femi métal dans la fonte. Cette 
précipitation mutuelle fe fait ii 
dans cette opération de teintu- 
re , à l’aide des parties allongeâ- 
tes des fibres ligne ufes de la ra^ 
cine de Garence. 



Chapitre XVIII. 397 

CHAPITRE XVIII. 

Du Jaune. 

O N a connu jufqu’à préfent 
dans la teinture dix efpé- 
ees de Drogues qui teignent en 
jaune \ mais par les épreuves 
qu’on en a faites , on s’eft affiné 
que de ces dix , il n’y en a que 
cinq qui fiiffent allés folides pour 
pouvoir être employées dans le 
bon teint : ce n’eft pas cepen- 
dant qu’on 11’en puilfe ajoûter 
plufïeurs autres à ces cinq \ car 
les jaunes ne font pas difficiles à 
trouver. Je ne parlerai d’abord 
que de ces cinq , qui font , la 
^ Gaude , la Sarre tte , la Génejlrcle , 
le Bois jaune , & le Fénttgre'c , par- 
• cequ’elles font de bon teint. Les 
trois premières font des plantes 
1 fort communes aux environs de 



59 8 L 5 Art de la Teinture. 

Paris , & dans la plupart des Pro- 
vinces du Royaume. Le Bois L 
jaune nous vient des Indes , & le 
Fénugréc fe trouve par tout. 

La Gaude eft de toutes ces , £ 
matières , celle qui eft le plus gé- je 
néralement employée 3 c’eft celle î c 
qui fait le jaune le plus franc. j- 
La Sarrette & la Géneftrole font |t 
meilleures pour les laines que 
l’on deftine à mettre en verd 3 f 
parceque leur couleur naturelle I 
rire un peu fur le verdâtre 3 les |£ 
deux autres donnent des nuances | 
de jaune un peu différentes. 

Les nuances de jaune les plus 
connues dans l’Art de la teintu- r 
re , font le jaune paillé ou de paiL - 
le , le jaune pâle , le jaune citron , 
le jaune naiffant . Les jaunes oran- ( 
gers , faits à l’ordinaire , ne font 
pas des couleurs fimples 3 ainfi je i i 
n’en parlerai pas préfente ment. I 

Pour teindre en jaune ? on don^ 1 



Chapitre XVIII. 399 
ne à la laine filée ou à l’étoffe 
le boüillon ordinaire , dont il a 
été déjà parlé plufieurs fois ,c’eft~ 
à-dire, celui de tartre & d’alun^ 
On met quatre onces d’alun pour 
chaque livre de laine , ou vingt- 
cinq livres pour cent. A l’égard 
du tartre , il fuffit d’en mettre 
une once par livre , au lieu de 
deux onces qu’on employé pour 
les rouges. L’opération du boüil- 
lon , ou la maniéré de boiiillir , 
eft femblable aux précédentes. 
Pour le Gaudage , c’eft-à-dire , 
pour jaunir le fujet y après que la 
laine ou l’étoffe eft boüillie , 011 
met dans un bain frais cinq à fix 
livres de Gaude pour chaque li- 
vre d’étoffe : on enferme cette 
Gaude dans un fac de toile clan 
re , afin quelle ne fe mêle point 
dans l’étoffe y & pour que le fac 
ne s’élève point au haut de la 
Chaudière , on le charge d’une 



r 4©ô L’Ârt de la Teinture. 
croix de bois pefant. D’autres 
font cuire leur Gaude , c’eft- à-di- 
re , qu’ils la font boüillir jufqu’à 
ce qu’elle ait communiqué tout 
fon teint à l’eau du bain, &: qu- 
elle fe foit précipitée au fond de 
la Chaudière , après quoi ils abat- 
tent deflfus une Champagne ou » 
cercle de fer garni d’un réfeau 
de cordes ; d’autres enfin la reti- 
rent avec un rateau lorfqu’elle 
efi cuite , &: la jettent. On mêle 
auiïi quelquefois avec la Gaude , 
du bois jaune ; &: quelques-uns , 
d’autres ingrédiens dont je viens i 
de parler, fuivant la nuance du 
jaune qu’ils veulent faire. Mais 
en variant les dofes &: les pro- j 
portions des fels du boüillon , la 
quantité de l’ingrédient colorant^ 
&:le temps de l’ébullition ^je me 
fuis affiné qu’on peut avoir tou- 
tes ces nuances à l’infini. J’en ai 
eu la preuve dans les effais que 



Chapitre X VIII. 4&f 

fai faits avec la fleur de la virç* 
aurea Canadien/!# , qui deviendra 
une bonne acquifîtion pour l’Arc 
de la teinture , lî quelqu’un fe 
met en devoir de la multiplier , 
) ce qui eft très-aifé, puifque c’eft 
; une plante qui poulie beaucoup 
du pied 3 6c dont les œilletons fe 
peuvent aifément tranfplanter , 
| 6c former des touffes dans le cou- 
rant de l’année. 

Pour la fuite , ou les nuances 
claires du jaune , on s’y prend 
comme pour toutes les autres 
fuites ; fi ce n’efl: qu’il elt mieux 
de faire, pour ces jaunes clairs, 
un boiiillon moins fort. On ne 
mettra , par exemple , que dou- 
i ze livres 6c demi d’alun pourcent 
livres de lame , 6c on en retran- 
chera le tartre, pareeque le boüil- 
ion dégrade toujours un peu les 
laines , 6c que quand on n’a be- 
foin que de nuances claires , on 



4oz L'Art de la Teinture. 
peut les tirer tout de même avec jjp 
un boiiilion moins fort , & que |b 
par-là on épargne aufïi la dépen- 
le des fels du boiiilion. Mais auf- fa 
fi ces nuances claires ne réfîflent fa 
pas aux épreuves , comme les i 
nuances plus foncées qui ont été : 
faites fans fupprimer la petite i 
portion de tartre. Quelque s Tein- lel 
turiers croyent y remédier en û 
laiffant plus long-temps les laines le 
&: les étoffes dans la teinture , c 
parcequ’elles la prennent d’au- 
tant plus lentement que le boiiil- 
lon eft plus foible } enforte que fi 
fon met en même temps dans le : 
bain , chargé de couleur 5 des lai- 
nes dont le boiiilion aura été dif- : 
férent , elles prendront dans le 
même temps des nuances diffé- 
rentes. On appelle ces boüillons 
plus foibles que les autres , des 
demis-bouillons , ou des quarts de 
bouillon 9 ôc l’on a grande atten- 



Chapitre XVÏÏI. 405. 
tion à s’en fervir, furtout dans 
les nuances claires des laines que 
l’on teint en toifon , c’eft-à-dire 
avant que d’être filées, 6c qui font 
deftinées à la fabrication des 
draps 6c autres étoffes de mélan- 
ge y pareeque plus il y a d’alun 
dans le bouillon de la laine , plus 
elle devient rude 6c difficile à fi- 
ler. Il arrive de -là que les fileu- obferva* 
fes la filent plus groffe , 6c que 
par conféquent l’étoffe en eft 
moins belle. Cette obfervation 
n’eft pas fi importante pour les 
laines filées 6c deftinées aux ta- 
pifferies , ni pour les étoffes : mais 
il eft toujours bon de la faire, ne 
fut -ce que pour prouver que la 
dofe des ingrédiens du boüillon 
n’eft pas renfermée dans des li- 
mites fort étroites , 6c qu’on peut 
s’en écarter fans rifque , foit pour 
donner la même nuance à des 
laines idont le boüillon a été dif- 



^04 L’Art dé laTeintürê. 
férent , foit pour ne faire qu’un 
même bouillon^ fi cela eft plus 
commode , pour avoir différentes 
nuances. 

Pour employer le bois jaune , 
on le fend ordinairement en 
éclats } où pour mieux faire , on 
le donne à un Menuilïer qui le 
débite en copeaux minces avec 
un gros rabot j de cette façon , il 
eft plus divifé 5 il donne mieux fa 
teinture' 3 &: par conféquent on 
en employé une moindre quan- 
tité. De quelque façon que ce 
foit , on l’enferme toujours dans 
un fac, afin qu’il ne fe mêle point 
dans la laine ni dans l etoffe , que 
ces éclats pourroient déchirer. 
On enferme aufli de même dans 
un fac la Sarrette la Géneftro- 
le y lorfque l’on s’en fert au lieu 
de Gaude , ou qu’on en mêle 
avec elle pour changer fa nuance. 

Je renvoyé au petit teint les 



Chapitre XVIII. 40 f 
cinq autres ingrédiens jufqu’ici 
connus , qui teignent en jaune: 
je dirai feulement ici , par rap- 
port au bon teint , que la racine 
de Patience fauvage , l'écorce de 
Frêne , furtout celle qui eft levée 
après la première fève , les feüil- 
les d’ Amandier , de Pefcher , de 
Poirier , en un mot , toutes les 
feüilles, écorces & racines, qui , 
en les mâchant , font apperce- 
voir un peu d’aftridion , donnent 
des jaunes de bon teint plus ou 
moins beaux , félon le temps 
qu’on les fait boüillir , & félon 
que l’alun & le tartre font en do- 
te dominante dans le boüillon. 
L’alun mis en quantité fait appro- 
cher ces jaunes du beau jaune 
de la Gaude. Si le tartre domine, 
ces jaunes tireront à l’orangé j 
enfin , fi l’on fait boüillir trop 
long-temps ces racines , ces écor- 
pes , ou ces feüilles^ le jaune fe 



40 6 L’Art de la Teinture. 
ternira , & prendra des nuances 
de fauve. 

Quoique plulieurs Teinturiers 
foient dans l’ufage d’employer 
dans le bon teint la terra mérita > 
ou curcuma, , racine qui vient des 
Indes Orientales , &: qui donne 
un jaune orangé 3 c’eft cepen- 
dant un ufage condamnable, par- 
ceque cette couleur fe palTe très- 
promptement à l’air , â moins 
qu’on ne fait allurée par le fel 
marin , comme le font quelques 
Teinturiers, qui fe gardent bien 
de communiquer ce tour de. 
main. Ceux qui s’en fervent dans, 
1 ’écarlatte ordinaire pour ména- 
ger la cochenille , & pour don- 
ner à leur étoffe un rouge vif 



orangé , font repréhenlîbles 



pareeque les écarlattes qui ont 
été teintes de la forte, perdent en 
peu de temps cet éclat orangé , 
ainli que je l’ai déjà dit , &c bru- 



Chapitre XIX. 407 
giflent confidérablement à Tain 
Cependant on eft en quelque fa- 
içon obligé de tolérer cette falfî- 
îcation , parceque dans un temps 
)ù cet éclat orangé eft en mode, 
1 feroit impolîîble de le donner 
L de récarlatte 5 fans mettre une 
)lus grande dofe de compofîtion, 
lont l’acide furabôndant altère 
e drap confidérablement. 

fi######## 

CHAPITRE XIX. 

Bu Fauve. 

E Fauve , ou couleur de raci - 
1 i ne , oxicouleurde noijette , eft 
1 quatrième des couleurs primi- 
ives des Teinturiers. Elle eft mi- 
le dans ce rang ? parcequ elle en- 
re dans la compolîtion d un très- 
* ;rand nombre de couleurs. S011 
ravail eft tout différent des au- 
f ces 5 car on ne fait ordinaires 



L’Art M xa TriNTtrlf. 
ment aucune préparation à la lai- j 
ne pour la teindre en fauve j ôc 
de même que pour le bleu , on 
ne fait que la moüiller dans l’eau 
chaude. 

On fe fert pour teindre en 
Fauve , du brou de mix , de la ra- 
cine de noyer , de l'écorce d'aulne , 
du fantal , du fumach , du roudotd 
ou fovic 9 de la fuye y 6cc. 

Le brou de noix , eft l’écorce 
verte de la noix : on FamaiTe' 
lorfquc les noix font entièrement 
mûres \ on en remplit de gran- i 
des cuves ou tonneaux , 6c on y 
met de l’eau, enforte qu’elles en 
foient bien abreuvées : on les con- 
ferve en cet état jufqu’à l’année 
fuivante , ou même plus long- 
temps s’il en étoit befoin. On le 
fert aulîi du brou qu’on enlève 
des noix avant quelles foient 
mûres , 6c lorsqu’on les mange en 
cerneaux : mais il faut conferver 

celui-là 



Chapitre XIX. 40* 
Celui-là à part, pour s’en fervir le 
premier , pareeque le bois ou la 
coquille molle, qui y eft attachée, 
le fait corrompre , 6c qu’il ne fe 
conferve qu’environ deux mois. 

Le Santal eft un bois dur qui 
l vient des Indes , on remployé or- 
dinairement moulu en poudre 
: très-fine , 6c même on le conferve 
quelque temps dans des facs , 
après qu’il eft moulu, pareequ’on 
prétend qu’il s’y excite une petite 
fermentation qui le rend , di:-on, 
meilleur , mais je n’y ai rc ma qué 
' aucune différence. Plus ordinai- 
rement ce bois moulu eft mêlé 
avec un tiers de bois de Cariatour , 
qui fert à le bénéficier, félon le 
langage de ceux qui le préparent 
pour le vendre. Il eft beaucoup 
moins bon que le brou de noix 
dans les fauves, pareequ’il dé- 
grade les laines en les durciffant 
confidérablement , fi on l’em- 

S 



4io L’Art de la Teinture. 
ployé en grande quantité. Ainfi 
il eft mieux de ne point s’en fer- 
vir pour les laines &: étoffes fines , , 
ou du moins de n’en tirer que les 
plus foibles nuances , parcequ’a- ^ 
lors fon effet eft moins mauvais. $ 
On le mêle prefque toujours avec : 
la galle, l’écorce d’aulne êclefu- i 
mach : ce n’eft que de cette ma- 
niéré qu’on peut tirer £a couleur, | 
quand il eft feul 6c non mêlé avec ; 
le Cariatour. Il n’en donne que -J 
très-peu avec le boüillon d’alun r 
6c de tartre , tel qu’on le fait pour » 
le bois jaune, à moins qu’il ne ; 
foit râpé. Malgré le défaut dont ; 
il vient d’être parlé , on le tolère ! 
dans le bon teint à caufe de la . 
folidité de fa couleur, qui natu- Ig 
Tellement eft un jaune rouge- in 
brun. Elle brunit & fonce à l’air, Jii 
elle éclaircit au favon en per- h 
dant de fon intenfité j mais elle 
perd moins à l’épreuve de l’alun,, ( 



Chapitre XIX. 41 r 
te encore moins à celle du tartre. 

De tous les ingrédiens qui fer- 
vent à teindre en fauve , le brou 
de noix eft le meilleur. Ses nuan- 
ces font belles , fa couleur eft fo- 
lide, il adoucit les laines, & les 
rend d’une meilleure qualité , 6c 
plus faciles à travailler. Pour em- 
ployer le brou de noix , on char- 
ge une Chaudière à moitié , & 
lorfqu’elle commence à tiédir , on 
y met du brou à proportion de la 
quantité d’étoffes que l’on veut 
teindre , & de la couleur plus ou 
moins foncée qu’on veut lui don- 
ner. On fait enfuite boüillir la 
Chaudière, & lorfqu’elle a boüilli 
un bon quart d’heure , on y plon- 
ge les étoffes qu’on a eu foin de 
moüiller auparavant dans de l’eau 
tiède , on les tourne , 6c on les 
remue bien, jufqu’à ce quelles 
aient acquis la couleur que l’on 
defire. Si ce font des laines filées 

Sij 



4ix L 5 àrt de la Teinture. 
dont il faille affortir les nuances 
dans la derniere exa&itude , on 
met d’abord peu de brou , de on 
commence par les plus claires : 
on remet enfuite du brou à pro- 
portion que la couleur du bainfe 
tire * de on paffe les brunes. A l’é- 
gard des étoffes , on commence ; 
ordinairement par les plus fon- ! 
cées ; de lorfque la couleur du bain ; 
diminue, on paffe les plus clai- 
res y on les évente à l’ordinaire 
pour les refroidir ? de on les fait 
féclier de apprêter. 

La racine de noyer eft, après le 
brou , ce qui fait le mieux pour la j 
couleur fauve : elle donne auflî {; 
un très-grand nombre de nuan- : 
ces , de à peu près les mêmes que : 
le brou ; ainfi on peut les fubfti- I j 
tuer l’un à l’autre , fuivant qu’il y 
a plus de facilité à avoir l’un que L 
l’autre : iyais il y a de la différen- 
ce dans la maniéré d’employer la 



i 



Chapitre XIX. 41 J 
racine de noyer. On remplit aux 
trois quarts une Chaudière d’eau 
de riviere , & on y met de la ra- 
cine , hachée en copeaux , la 
quantité que Ton juge convenir, 
proportionnellement à la quan- 
tité de lame que l’on a à teindre, 
te à la nuance à laquelle on la 
veut porter. Lorfque le bain eft 
affés chaud pour ne pouvoir plus y 
tenir la main , on y plonge la lai- 
ne ou l’étoffe ,, te on 1 y retourne 
jufqu’-à ce quelle ait acquis la 
nuance que l’on defire $ ayant foin 
de l’éventer de temps en temps 3 
te fi c’eft de l’étoffe , de la pafïer 
entre les mains dans les lifieres , 
pour faire tomber les petits co- 
peaux de racine qui s’y attachent 
te qui pourraient tacher l’étoffe. 
( Pour éviter ces taches , on peut 
enfermer la racine de noyer ha- 
chée dans un fac , comme je l’ai 
dit à l’égard du bois jaune. ) On 

S iij 



4ï4 L’Art de la Teinture. 
paffe enfuite les étoffes qui doi- 
vent être de nuances plus claires, 
& Ton continue de la forte juf- 
qu’à ce que la racine ne donne 
plus de teinture. Si ce font des 
laines filées , on commencera tou- 
jours par les plus claires, pour les 
mieux affortir, comme je fai dit 
en parlant des autres couleurs^ 
mais fur-tout on obfervera de lie 
pas pouffer la chaleur jufquà fai- 
re boüillir le bain au commen- 
cement, parceaue cette racine 
donneroit toute fa couleur à la 
première pièce d’étoffe , &; qu’il 
n’en refteroit point affés pour les 
autres. 

Le Racinage , c’eff -à-dire , la 
maniéré de teindre les laines avec 
la racine, n’eft pas fort facile \ 
car fi l’on n’a pas une grande at- 
tention au degré de chaleur , &; à 
remuer les laines &: étoffes , en- 
forte quelles trempent bien éga- 



Chapitre XIX. 415 
lement dans la Chaudière, on 
court rifque de les rendre trop 
foncées, ou d*y faire des taches, 
ce qui eft fans remède. Lorfque 
cela arrive , le feul parti qu’il y a 
à prendre , c’eftde les mettre en 
maron , pruneau &C caffé y ainfi que 
je le dirai lorfque je parlerai des 
couleurs &: des nuances réfultan- 
tes du mélange du fauve & du 
noir. Pour éviter ces inconvé- 
niens , il faut tourner continuel- 
lement les étoffes fur le tour, 
même ne les paffer que pièce a 
pièce, & fur-tout , ne faire boiiil- 
lir le bain que lorfque la racine 
ne donne plus de couleur , ou 
qu’on veut achever d’en tirer 
toute la fubftance. Quand les 
laines ou étoffes font teintes de 
la forte , & qu’elles font éventées, 
on les porte à la riviere ; on les 
lave bien, & on les fait fécher. 

Je ne dirai de X écorce d’aulne 
S iiij 



41 6 I/ârtde la Teinture, 
que ce que j’ai dit de la racine 
de noyer fi ce 11’eft qu’il y a 
moins d’inconvénient à la laif- 
fer bouillir au commencement, loi 
parcequ’elle donne beaucoup | o 
moins de fond de couleur à Té- j r 
toffe. On s’en fert plus ordinai- •*. n 
rement fur le fil , &: pour les l c 
couleurs qu’on veut brunir avec | ( 
la couperofe verte. Elle faitnéan- j 
moins un bon effet fur la laine t 
pour les couleurs qui ne font pas ; 
extrêmement foncées, & elle ré* 
fifte parfaitement bien à l’aêtion 
de l’air & du foleil. 

Le Sumach eft à peu près de 
même : on l’employe de la même 
maniéré que le brou de noix : il 
donne encore moins de fond de 
couleur, & elle tire un peu fur le 
verdâtre. On le fubftitue fouvent 
à la noix de galle dans les cou- 
leurs que l’on veut brunir, & il 
fait fort bien 5 mais il en faut une 



Chapitre XIX. 417 
plus grande quantité que de galle* 
Sa couleur eft auffi très-folide à 
l’air. On mêle quelquefois enfem- 
ble ces différentes matières; 
comme elles font également bon- 
nes , &: quelles font à peu près te 
même effet, cela donne de la fa- 
cilité pour de certaines nuances* 
Cependant il n’y a que fufage qui 
puiffe conduire dans- cette pra- 
tique des nuances de fauve, qui 
dépend abfolument du coup 
d’œil , &: qui' n’a par elle-même 
aucune difficulté. 

Quant à l’emploi du mélange 
de ces ingrédiens de du fantaî 
moulu, om met quatre livres de 
ce dernier dans* la Chaudière * 
une demie livre de noix de çalle 
pilée , douze livres d’écorce d aul- 
ne dix livres de fumach. Ces 
dofes font pour vingt - cinq à 
vingt-fept aunes de drap. On fait 
boüillir le tout y de après avoir 

S v 



4i8 L’Art de la Teinture. 
abattu le boüillon avec un peu 
d’eau froide , on y met le drap , 
qu’on y tourne & remue bien 
pendant deux heures : après quoi 
on le lève , on l’évente &: on le 
lave à la riviere. On paffe enfuite 
fur le même bain d’autres étoffes, 
que l’on veut d’une nuance plus 
claire j fte l’on continue de la for- 
te , fi le bain eft encore chargé de 
couleur. On augmente ou l’on 
diminue la quantité de ces ingré- 
diens à proportion de la hauteur 
de la nuance , & l’on y faitboüil- 
lir plus ou moins long-temps les 
laines ou étoffes. J’ai déjà fait 
obferver que ce n’eft que de cette 
maniéré que Ton peut tirer la 
couleur du Santal. 

J’ai parlé dans cet article du 
Santal &: de la maniéré de fan* 
taller y quoique c’eût été plutôt le 
lieu de le faire , lorfque je traite- 
rai du petit teint, attendu que ce 



Chapitre XIX. 419 
bois ne devroit être employé que 
pour les étoffes de bas prix , à 
caufe du défaut dont j’ai parlé. 
Cependant, comme il s’employe 
prcfque de la même maniéré que 
les autres ingrédiens qui fervent 
à teindre en fauve &; que d’ail- 
leurs il y a plufieurs Provinces 011 
il eft toléré dans le bon teint 
parccqu’il ne réilfle pas moins 
que les autres à l’air &: au foleil, 
j’ai cru qu’il feroit auffi bien de 
donner à la fuite des autres la 
maniéré de l’employer^ Je vais, 
par la même raifon, décrire auffi 
la maniéré de teindre avec la 
fuye , quoiqu’elle ne foit permife 
que dans le petit teint, à caufe 
qu’elle a moins de folidité que les 
autres , qu’elle durcit la laine , &: 
qu’elle donne aux étoffes une 
odeur défagréable. 

On met ordinairement dans la 
Chaudière l&fùye en même temps 

Svj 



4zo L'Art de la Teinture, 
que l’eau : on fait bien boüillir le 
tout. On y plonge enfui te l’étoffe , 
que l’on fait boüillir plus ou moins 
long-temps , fuivant la nuance 
que l’on cherche ; après quoi on 
la lève , on l’évente , & on y met 
celles qui doivent être plus clai- 
res } on les lave bien enfuite , 6c 
on les fait fécher. Mais pour 
mieux faire, il faut faire boüillir 
la fuye dans l’eau pendant deux 
heures ; la laifïer repofer enfuite, 
6c vuider le bain dans une autre 
Chaudière , fans y mêler de fuye. 
On paffe enfuite fur ce bain les, 
laines 6c les étoffes , 6c elles font 
moins durcies 6c defféchées , que 
îorfqu’elles ont été mêlées avec 
la fuye même : mais la couleur 
nen eft pas plus folide , 6c le 
mieux efl de ne jamais fe fervir 
de cet ingrédient pour la teintu- 
re des étoffes de prix ; d’autant: 
plus qu elle peut être remplacée 



Chapitre XIX. 4 it 
dans toutes fes nuances par les 
autres ingrédiens précédais, qui 
font meilleurs , plus folides , & qui 
adouciflent la laine. Les Tein- 
turiers du petit teint employent 
le plus fouvent le brou de noix & 
la racine de noyer pour leurs cou- 
leurs fauves. L’emploi de ces deux 
matières étant commun auxTein- 
turiers du grand teint &. à ceux 
du petit teint , cela n’en eft que 
mieux: mais il y a des endroits où 
il n’eft pas facile d’en trouver } 
&: l’on eft obligé alors de fe fervir 
du fantal, &. même de la fuye. 

Ce que j’ai dit ci-devant , pour 
rendre raifon de la folidité des 
couleurs de la clafte du bon teint 
pourroit paroître ne pas conve- 
nir aux couleurs fauves, dont j’ai 
traité dans ce Chapitre , puifque. 
celles-ci s’appliquent folidement 
fiir la laine fans l’avoir préparée- 
à les recevoir par le boüiilora 



L'Art de la Teinture 
d’alun 6£ de tartre ; & par con* 
féquent, fans avoir introduit d’a- 
bord dans les pores des fibres , un 
fel capable de fe durcir au froid 
& de maffiquer les atomes qui 
colorent en fauve. Mais fi Ton ex- 
amine par l’analyfe chymique le 
brou de noix , la racine de noyer Y 
l'écorce d'aulne ; outre qu’on con- 
noît déjà leurs propriétés adffrin- 
gentes, on trouvera auffi , en les 
décompofant félon l’art, qu’elles 
contiennent un tartre vitriolé y 
lequel eft un fel qui ne fe calcine 
point au foleil , & qui ne fe dii- 
fout que dans l’eau bouillante, & 
on verra alors que ces ingrédient 
fe fuffifent à eux -mêmes pour 
produire fur les étoffes, fans aucun 
fecours étranger, les mêmes effets 
que les autres drogues , dont fe*- 
couleùrs ne s'appliquent foli dé- 
ment qu’à l’aide d’un fel capable 
d’en maffiquer les atomes colo~ 



if 

I 



m 



Chapitre XX. 41$ 
rans. La fuye ne donne pas un 
fauve auffi tenace,parcequ’elle ne 
contient qu’un fel volatile àc un 
fel terreux fort aifés à difldudre^ 
En effet, la fuye n’étant compo- 
sée que des parties les plus légè- 
res & les plus volatiles des corps 
combuftibles qui ont fervi d’ali- 
ment au feu, n’a pu enlever avec 
elle du tartre vitriolé qui ne s’élè- 
ve point à la chaleur , & qui d’aih 
leurs fe trouve rarement dans les 
bois que nous brûlons communé- 
ment dans nos cheminées. 

CHAPITRE XL 
Du Noir. 

L E Noir eft la cinquième cou- 
leur primitive des Teintu- 
riers. Elle renferme une prodi- 
gieufe quantité de nuances à 
commencer depuis le gris-blanc 



4*4 L’Art de la Teinture. 
ou gris de perles ,jufqu’au gris de In 
more , & enfin au noir. G’eft à 
raifon de ces nuances- qu’il eft 
mis au rang des couleurs primi- 
tives ‘ y car la plûpart des bruns, de 
quelque couleur que ce foit , font 
achevés avec la même teinture , 
qui , fur la laine blanche, feroit 
un ^ris plus ou moins foncé. Gette 
opération fe nomme Br mit tire. 
J’en parlerai lorfque je ferai par- 
venu auxnuancesqui réfultent du 
mélange des< couleurs primitives ; 
mais aétuelîement je vais donner 
la maniéré de faire le beau noir 
Air la laine. Je ferai encore obli- 
gé , pour cet effet, xlèparlerd’um 
travail qui regarde le petit teinta 
Car, pour qu’une étoffe foit par- 
faitement bien teinte ennoir,elte 
doit être commencée par le Tein- 
turier du grand & bon teint, &T 
achevée par celui du petit teint. 

Il faut d’abord donner aux lair 






Chapitre XX. 41 f 
nes> ou étoffes de laine que Ion 
veut teindre en noir une couleur 
bleue , la plus foncée qu’il eftpof- 
ftble y ce qui fe nomme le pied ou 
le fond. On donne donc à l’étoffe 
le pied de bleu-pers , qui doit fe 
faire par le Teinturier du grand 
& bon teint , fe de la maniéré 
que j’ai enfe ignée dans le Cha^ 
pitre du bleu. On lave l’étoffe 
à la riviere auffi-tôt qu’elle eft 
fortie de la Cuve de Paftel , & 
on la fait bien dégorger au fou- 
lon. Il eft important de la laver 
auffi-tôt qu’elle eft fortie de la 
Cuve, pareeque la chaux, qui 
eft dans le bain , s’attache à l é- 
toffe &la dégrade fans cette pré- 
caution : il eft nécelfaire aufîi de 
la dégorger au foulon , fans quoi 
elle noirciroit le linge & les 
mains, comme cela arrive tou- 
jours , quand elle 11’a pas été fufE- 
famment dégorgée. 



4 iê L’Art de ta Teinture, 
Après cette préparation , Tétof- $0 
fe eft portée au Teinturier du pe- : 
tit teint , pour Tache ver & la noir- ftf 
cir; ce qui fe fait comme il fuit. 
Pour cent livres pefant de drap 
ou autre étoffe qui , félon les ré- çjï 
glemens , a dû recevoir le pied 
de bleu - pers , on met dans une 
moyenne Chaudière dix livres dci| 
bois d’Inde coupé en éclats , & 
dix livres de galle d’Alep pulvé- 
rifée , le tout enfermé dans un ! 
fac : on fait bouillir ce mélange 
dans une fuffifante quantité d’eau 
pendant douze heures. On tranf- 
porte dans une autre Chaudière 
le tiers de ce bain avec deux li- 
vres de vert de gris , & on y parte 
î’étoffe , la remuant fans difconti- 
nuer pendant deux heures. Il faut 
obferver alors de ne faire boüillir 
ce bain qu’à très-petits boitillons} 
ou encore mieux , de ne le tenir 
que très -chaud , fans boüillir. 



Chapitre XX. 42,7 
On lèvera enfuite 1 étoffé > on jet- 
tera dans la Chaudière le fécond 
tiers du bain avec le premier qui 
y eft déjà, & on y ajoutera huit 
livres de couperofe verte : on di- 
minuera le feu deffous la Chau- 
dière ytte. on biffera fondre la cou- 
perofe , & rafraîchir le bain en- 
viron une demie heures après 
quoi on y mettra l’étoffe , quon 
y mènera bien pendant une heu- 
re y on la lèvera enfuite , & on 
leventera. On prendra enfin le 
refte du bain , qu’on mêlera avec 
les deux premiers tiers j ayant foin 
aufiî d’y bien exprimer le fac. On 
y ajoûtera quinze ou vingt livres 
de fumach : on fera jetter un 
bouillon à ce bain, puis on le ra- 
fraîchira avec un peu d’eau froi- 
de , après y avoir jetté encore 
deux livres de couperofe , & on 
y paffera l’étoffe pendant une 
heure : on la lèvera enfuite , 012 



41% U Art de la Teïntürz. 
leventera , & on la remettra de 
nouveau dans la Chaudière ; la 
remuant toujours encore pen- 
dant une heure. Après cela, on 
la portera à la riviere , on la la- 
vera bien , & on la fera dégorger 
au foulon. Lorfqu elle fera par- i 
faitement dégorgée , de que l’eau 
en fortira blanche * on prépa- 
rera un bain frais avec delà gau- 
de à volonté : on l’y fera boüillir : 
un boüillon j de après avoir rafraî- 
chi le bain , on y paffera f étoffe; 
Ce dernier bain l’adoucit de af- 
fure davantage le noir. De cette 
maniéré , l’étoffe fera d’un très- 
beau noir , de aufïi bon qu’il eft 
poffible de le faire , fans que l’é- 
toffe foit trop defféchée. Mais le 
plus fouvent, on n’y fait pas à 
beaucoup près autant de façons > 
de on fe contente , lorfque le drap 
eft bleu, de le paffer fur un bain 
de noix de galles ,, où on le fait 



Chapitre XX. 41* 
boiiillir pendant deux heures. Oti 
le leve enfuite , 011 jette dans le 
bain la couperofe &c le bois d’In- 
de , on y paiTe le drap pendant 
deux heures fans le faire boüil- 
lir j après quoi on le lave & on le 
dégorge au foulon. 

J’ai fait faire encore du noir 
de la maniéré fuivante : Pour 
quinze aunes de drap teint en 
■bleu-^m, j’ai fait mettre dans 
la Chaudière une livre &: demie 
de bois jaune , cinq livres de bois 
d’Inde , ôt dix livres de fumach. 
J’y ai fait boüillir le drap pen- 
dant trois heures \ après quoi on 
l’a levé , &: j’ai fait jetter dans la 
Chaudière dix livres de coupe- 
rofe. Lorfqu’elle a été fondue 
le bain refroidi > j’y ai palfé le 
drap pendant deux heures. On 
l’a levé & éventé , & remis enfuite 
pendant une heure j après quoi 
on l’a lavé ôc dégorgé : il écoit 



4JO L’àrt de la Teinture. 
allés beau, mais moins velouté 
que le précédent. 

Il étoit ordonné par l'ancien 
Réglement de garencer les étof- 
fes , après quelles étoient guef- 
dées, &: avant que de les mettre 
en noir. J’ai voulu voir quel étoit 
l’avantage qui en réfultoit. Pour 
cela , j’ai pris un morceau de drap 
teint en bleu -pers, je l’ai coupé 
en deux , j’en ai fait boiiillir la 
moitié en alun & tartre , & je fai 
garencé enfuite $ après quoi je 
l’ai noirci dans le même bain, 
avec l’autre moitié qui n’avoit 
point été garencée , & conformé- 
ment à la première des deux mé- 
thodes que je viens de décrire. 
Ces deux morceaux de drap font 
devenus tous deux d’un très-beau 
noir : il m’a paru cependant que 
celui qui avoit été garencé , avoit 
un œil rougeâtre : le noir de l’au- l 
tre étoit certainement plus ve- 



Chapitre XX. 431 
Jouté 6c plus beau. Il eft vrai qu’il 
eft moins à craindre que celui 
qui a été garencé noirciffe les 
mains 6c le linge ,parceque l’alun 
&: le tartre du boiiillon ont em- 
porté tout ce que le bleu pouvoir 
abandonner. Mais je ne trouve 
pas cet avantage allés confîdé- 
rable , pour dédommager des in- 
eonvéniens du garençage , qui 
font que l’alun 6c le tartre dégra- 
dent toujours un peu l’étoffe j 
que la garence lui donne un fond 
de rougeur défagréable àlavûë, 
6c de plus , que cette opération 
renchérit inutilement le prix de 
la teinture. 

Il y a des Teinturiers qui , pour 
éviter une partie de ces inconvé- 
niens , garencent les draps fans 
les avoir fait boüillir précédem- 
ment en alun 6c tartre. Mais j’ai 
déjà fait voir que la garence , em- 
ployée de cette maniéré ? a a au- 



wj-3 1 L’Art de la Teinture. 
cune folidité , ainfi je ne vois pas 
que l’on puiffe tirer aucun avan- 
tage d’une fi mauvaife pratique. 

On teint quelquefois aufïi en 
noir, fans avoir donné le pied de 
guefde ou de bleu , & il a été per- 
mis de teindre de la forte des 
étamines, des voiles, &: quelques 
autres étoffes de même genre , 
qui font d’une valeur trop peu 
confidérable pour pouvoir Sup- 
porter le prix de la teinture en 
bleu foncé, avant que d’être mife 
en noir. Mais on a ordonné en 
même temps de raciner ces étof- 
fes , c’eft-à-dire , de leur donner 
un pied de brou de noix, ou de 
racine de noyer , afin de n’être 
pas obligé, pour les noircir, d’em- 4 
ployer une trop grande quantité . 
de couperofe. Ce travail pour- 
roit regarder entièrement le petit 
teint. Cependant , comme dans , 
les endroits où il a été permis , on r 

a 



Chapitre XX. 435 
a accordé aux Teinturiers du 
grand teint la permiflîon de le 
faire, concurremment avec les 
Teinturiers du petit teint, il m’a 
paru que c’étoit ici le lieu d’en 
parler, puifque j’en fuis aux cou- 
leurs qui participent du grand & 
du petit teint. 

Il n’y a aucune difficulté dans 
ce travail. On racine l’étoffe, 
comme on l’a vû dans le Chapi- 
tre du fauve , &: on la noircit en- 
fuite dé la maniéré que je viens 
de dire , ou de quelqu’autre à 
peu près femblables. Car il en eft 
du noir , comme de l’écarlatte : 
il y a peu de Teinturiers qui ne 
croyent avoir quelque fecret pour 
faire un plus beau noir que les au- 
tres y ce qui ne confifte cependant 
qu’à augmenter ou diminuer la 
dofe des mêmes ingrédiens, ou à 
en fubftituer d’autres qui font le 
même effet. J'en aieffayé de plu- 

T 



4î4 L ? àrt de la Teinture. 
fieurs façons , & il m'a paru que 
ee qu’on entend à la rigueur par, 
réuflir parfaitement, dépendoit 
plutôt de la maniéré de travailler, 
de mener & d’éventer l’étoffe à 
propos , que de la dofe exa&e des 
ingrédiens. C’eft pourquoi j'ai dé- 
crit avec une forte de fcrupule, 
qui paroîtra fuperflu à plufieurs 
Ledeurs, tous les détails de la mé? 
thode qui m’a paru la meilleure. , 
Il eft bon d’expliquer ici la 
raifon pour laquelle on demande 
que les étoffes ayent un pied dç 
bleu, ou pour le moins un pied 
de racine avant que d’être mife$ 
en noir , &: pourquoi ileftexpref- 
fément défendu d’en teindre au- 
cune de blanc en noir. C’eft que 
fi l’on vouloit teindre de blanc ei* 
noir , & faire un noir bien foncé , K 
il faudroit d’abord employer unç 
plus grande quantité de noix de h 
galles ce qui ne ferait pas à la î 



Chapitre XX. 435 
vérité un inconvénient ,parceque 
la galle n’endommage pas la lai- 
fie , attendu qu’elle ne contient 
rien de corrodant , mais pour 
jurmonter cette galle , en termes 
d’ouvrier, c’eft-à-dire , pour la 
noircir, ou encore mieux, pour 
faire de l’encre fur l’étoffe (car 
ceci n’eft autre chofe ) il faudroit 
une grande quantité de coupero- 
fe , qui non-feulement rudit l’é- 
toffe , mais qui la rend caffante 
par l’acidité que ce fel imprime 
ou laiffe fur les fibres de la laine : 
au lieu qu’il faut beaucoup moins 
de l’un & de l’autre , lorfque l’é- 
toffe a déjà un pied, c’eft-à-dire, 
une forte couche de quelque cou- 
leur foncée, qui la rend moins 
éloignée du noir que fi elle étoit 
toute blanche. 

On la fait bleue par préféren- 
ce à toute autre couleur , premiè- 
rement parcequ’un bleu foncé eft 

Tij 



436 L’Art de la Teinture. 
celle de toutes qui approche le 
plus du noir ( le noir n’étant vrai- 
semblablement qu’un bleu très- 
foncé ) 3 & fecondement , parce- 
que n’ayant pas befoin que la laine 
foit boüillie &: préparée aupara- 
vant , cela ne l’endommage en au- 
cune façon. La même raifon de 
conferver la laine a fait fubftituer 
la couleur de racine au bleu , 
pour les étoffes dont le prix feroit 
trop augmenté par la teinture 
en bleu ; & alors il faut donner 
ce pied de racine le plus foncé 
qu’il eft poflible , parceque plus il 
fera brun , moins il faudra de cou- 
perofe pour achever de le noircir. 

Il arrive fouvent auffi que l’on 
met en noir des étoffes de toutes 
fortes de couleurs, qui ont été 
mal teintes ou tachées : le mieux 
eft alors de les paflér en bleu, 
avant que de les noircir , à moins 
que leur couleur ne fut déjà trèsr 



i 

j 



i 

i 

f 

t 



Chapitre XX. 437 
foncée , auquel cas elles ne laif- 
feront pas que de prendre un 
très-beau noir. Mais c’efflà la 
derniere relïource: & communé- 
ment, on 11e met pas ces étoffes 
en noir, que lorfqu’il n’elt pas 
pofïible de les mettre en une au- 
tre couleur, parceque comme el- 
les ont été déjà boüillies en alun 
& tartre pour la première cou- 
leur, la couperofe quon eft obligé 
de mettre pour les noircir , les dé- 
grade confidérablement, & di- 
minue beaucoup de leur qualité. 

Les nuances du noir font les Des Gris 
gris , depuis le plusbrun jufqu’au 
plus clair. Ils font d’un très-grand 
ufage dans la teinture , tant dans 
leur couleur limple , qu’appli- 
quées fur d’autres couleurs. C’eft 
alors ce qu’on appelle Bmniture. 

Mais je n’en parlerai que quand 
je traiterai du mélange des cou- 
leurs primitives entr’elles.Je m’en 

Tiij 



45 8 L’Art de la Teinture. 
tiendrai maintenant aux gris fini- 
pies, & confidérez comme les 
nuances qui dérivent du noir ou 
qui y conduifent, &:je rapporte- 
rai deux maniérés de les taire. 

La première & la plus ordinai- 
re eft de faire boüillir pendant 
deux heures de la noix de galle 
concaffée avec une quantité 
d'eau convenable. Onfaitdiflou- 
dre à part de la couperofe verte 
dans de l’eau; &: ayant préparé 
dans une Chaudière un bain 
pour la quantité de laines ou 
d'étoffes que Ton veut teindre, on 
y met , lorfque l’eau eft trop chau- 
de pour y pouvoir foulfrir la 
main, un peu de cette décodion 
de noix de galle , avec de la dif- 
folution de couperofe. On y paffe 
alors les laines ou étoffes que l'on 
veut teindre en gris le plus clair. 
Lorfqu’elles font au point que 
l’on déliré , on ajoute iur le me- 



Chapitre XX. 439 
me bain de nouvelle déco&ion 
de noix de galle , 8c de i’infufion 
ou difïolution de couperofe ver- 
te , & on y pafle les laines de la 
i nuance au-defïus. On continue 
* de la forte jufqu’aux plus brunes, 
en ajoutant toujours de ces li- 
queurs jufqu’au gris de more , 6c 
même jufqu’au noir : mais il eft 
beaucoup mieux pour les gris de 
; more 6c les autres nuances extrê- 
mement foncées, d’y avoir don- 
né précédemment un pied de 
bleu plus ou moins fort, fuivant 
que cela fe peut, 6c cela pour les 
raifons que j en ai données ci- 
devant. 

La fécondé maniéré de faire 
les gris me paroît préférable à 
celle-là, parceque le fuc de la 
galle eft mieux incorporé dans la 
laine , 6c qu’on eft fûr de n’y em- 
ployer que la quantité de coupe- 
rofe qui eft absolument néceftai- 



440 L'Art de la Teinture. 
re. Il réfulte même des expérien- I i 
ces que j’en ai faites, que les îp 
gris font plus beaux, & que la lin 
laine en a plus de brillant : ils Ick 
m’ont paru aufli avoir une égale I or 
folidité 5 car les uns & les autres l a 
réfiftent également à l’aétion de | « 
l’air & du foleil. Ce qui me dé- Ifo 
termine à préférer la fécondé 
méthode, c’eft qu’elle eft aufli |p 
facile que la première, &” qu’our f 
tre cela elle altère beaucoup n 
moins la qualité de la laine. \ 

On fait boüillir pendant deux £( 
heures dans une Chaudière la 
quantité de noix de ^alle qu’on j 
juge à propos , après l’avoir com- j 
caflee & enfermée dans un fac de £ 

toile claire. On met enfuite la 
laine ou l’étoffe dans ce bain , & 
on l’y fait boüillir pendant une 
heure , la remuant h la palliant : 
après quoi on la lève. Alors on 
ajoûte , à ce même bain , un peu 



Chapitre XX. 441 
de couperofe diffoute dans une 
portion du bain, 8c on y paffe les 
laines qui doivent être les plus 
claires. Lorfqu’elles font teintes, 
on remet dans la Chaudière en- 
core un peu de dilfolution de 
couperofe 3 8c on continue de la 
forte comme dans la première 
opération , jufqu’aux nuances les 
plus brunes. On peut aufli , dans 
i un 8c l’autre procédé , lorfqu’on 
n’eft pas gêné par les échantillons 
à faifir des nuances précifes , 
commencer par les gris les plus 
bruns,. & finir par les clairs, à 
mefure que le bain commence à 
fe dégarnir d’ingrédiens, 8c en y 
tenant chaque mife d’étoffes ou 
de laines, plus ou moins de temps, 
jufqu’à ce quelles foient à la 
nuance que l’on defire c 

Il eft impollible de fixer la 
quantité de l’eau néceffaire à ces 
opérations , non plus que celle 



442- L 9 àrt de la Teinture. 
des ingrédiens , ou le temps que 
la laine doit relier dans le bain. 
C’eft à l’œil à juger de tout cela. 
Si le bain eft fort chargé de cou- 
leur, la laine y reliera moins de 
temps pour venir à fa nuance , & 
au contraire, elle y demeurera 
plus long-temps, fi le bain com- 
mence à être tiré. Lorfque lalai-r 
ne n’eft pas affés brune , on la re- 
met une fécondé fois, une troi- 
fiéme fois, ou jufqu à ce qu’elle 
le foit allés. Toute l’attention 
qu’on doit avoir, c’elt que le bain 
ne boüille pas, & qu’il foit plutôt 
Amplement tiède que trop chaud. 
Si par hafard la couleur étoit trop 
foncée , le remède feroit de pal- 
fer l’etoffe fur un bain nouveau 
& tiède, dans lequel on auroit 
mis un peu de décodion de noix 
de galle. Ce bain emporte une 
paitie du fer précipité de la cou- 
perofe , & par conféquent éclairs 






Chapitre XX. 445 
cit l'étoffe ou la laine. Mais ci la 
rigueur , le mieux eft de la retirer 
de temps en temps du bain , &c 
de ne pas lui laiffer prendre plus 
de couleur quil ne faut. O 11 peut 
auffi la paffer fur un bain de fa- 
von ou d'alun : mais alors ce cor- 
redif emporte une grande partie 
de la couleur , 5e il faut fou vent 
la rebrunir enfuite : ce qui ne fait 
que dégrader la laine , qui fouffre 
toujours beaucoup de ludion 
réitérée de tous ces ingrédiens. 
Tous ces gris , de quelque façon 
qu’ils aient été teints, doivent 
être auffi- tôt lavés en grande eau ; 
6c même les plus bruns, dégor- 
gés avec le favon. 

Ces brumaires, tant les plus 
claires que lesplus foncées, fe font 
par la même opération qui donne 
l’encre ordinaire à écrire. La 
couperofe verte contient du fer 
fi elle étoit bleue, ce ferait du 

T Y) 



444 L’Art de la Teinture. 
cuivre. Verfez delà diflolution de 
cette couperofe verte dans un ver- 
re > tenez-le au grand jour j faites 
tomber dedans goutte à goutte de 
la décoction de noix de galle. 
Les premières gouttes feront 
prendre à la diflolution limpide 
de ce fel ferrugineux une couleur 
rouge , d’autres gouttes le feront 
pafler au bleuâtre, puis au violet 
laie ; enfin au bleu prefque noir. 
Voilà de l’encre. Ajoûtez à cette 
encre beaucoup d’eau pure, & lait- 
lez le vaifleau en repos pendant 
plufieurs jours , peu à peu la li- 
queur s’éclaircira , jufqu’à repren- 
dre prefque la limpidité de l’eau 
commune , &: vous trouverez au 
fond du vaifleau une poudre noi- 
re. Mettez cette poudre , après 
l’avoir fait fécher, dansuncreu- 
fet j calcinez-la, y jettantunpeu 
de fuif ou de quel qu’autre ma- 
tière graflfe , vous aurez une pou- 



U 

r 

|œ 

In 



r 

h 

c 

? 

F 1 

k 

I i 
f 

h 

h 

e 

la 

h 

l 

\ 

< 



Chapitre XX. 445* 
dre noire , que l’aimant attirera. 
Donc c’eft du fer y donc c’eft ce 
métal qui noircit l’encre. De 
même ,, c’eft lui qui , précipité 
par la noix de galle, fe loge 
dans les pores des fibres de la 
laine dilatés par la chaleur du 
bain , contradés par l’air froid 
auquel on expofe 1 étoffe en l’ér 
ventant fouvent. Outre la ftipti- 
cité de la noix de galle , par la- 
quelle elle a éminemment la pro- 
priété de précipiter le fer de la 
couperofe & de faire de l’encre, 
elle contient auftî une portion de 
gomme , ce dont on peut fe con- 
vaincre en faifant évaporer fa dé- 
codion filtrée. Cette gomme, 
entrant dans les pores avec les 
atomes ferrugineux, fert à les 
maftiquer : mais comme cette 
gomme eft affés aifément diffo- 
luble , ce maftic n’a pas la téna- 
cité de celui qui eft fait avec un 



44^ L’Art de la Teinture. 
fel difficile à diffoudre ; auffi les 
brumaires n ont-elles pas en tein- U 
ïure la folidité des autres couleurs jf) 
de bon teint appliquées fur un 
fujet préparé par le botiillon de k 
tartre & d’alun j&c’eft pour ce ttè jfc 
taifon que les gris fimples n’ont i 
pas été fournis aux épreuves des , 
déboiiillis. 

J’ai donné, à ce que je crois, j 
la meilleure maniéré de faire 
toutes les couleurs primitives des 
Teinturiers; ou du moins, de 1 
celles qu’ils font convenus d’ap- < 
peller de ce nom, parceque , de j A 
leur mélange & de leurs combi- I: 
liaifons , dérivent toutes les autres ( 
couleurs. Je vais maintenant les h 
parcourir , affiembiées deux à ! 
deux, en fuivant le même ordre ; 
dans lequel je les ai décrites fim- 
ples. Lorfque j’aurai donné là 
maniéré de faire les couleurs qufc 
îéfultent de ce premier degré de 



Chapïtr^e XXL 447 
Conibinaifon, j’en joindrai trois 
enfemble y &c en continuant tou- 
jours de la forte, j’aurai rendu 
compte, pour ainfl dire, de tou- 
tes les couleurs apperçuës dans 
la nature , &. que l’art a cherché 
à imiter. 

ic'k'k'kirkic'k t k-k t k t k t kic'k t k , k 
CHAPITRE XXL 

Des couleurs que donne le mélange 
de Bleu dr de Rouge . 

"J ’Âi dit, en parlant du Rouge, 
^ J qu’il y en avoit quatre diffé- 
rentes efpéces dans le bon teint. 
On va voir maintenant ce qui 
arrive , lorfque ces différens rou- 
ges font appliqués fur une étoffe 
qui a été précédemment teinte 
en bleu. Si on prend une étoffe 
bleue, qu’on la boiiiile avec l’a- 
lun & le tartre , de la maniéré &£ 
fcvec les proportions que j’ai em 



44§ L'Art de xa Teinture. 
feignées dans l’article du Rouge , 

& qu’on la teigne enfuite avec le 
Kermès, il en réfultera ce quon itf 
appelle la Couleur de Roy y la Cou~ 
leur de ? rince , la Penfée y le Violet , J?( 
le Pourpre & plulîeurs autres el 
couleurs femblables. Mais il eft | ni 
rare qu’on fe ferve du Kermès : [u 
. pour ces couleurs , à caufe de fa 1 « 
chereté, de la quantité qu’il y en A 
entreroit, & parceque la coche- p 
nille & la garence les donnent , n 
ou plus belles ou avec plus de fa- le 
cilité. D’ailleurs , j’ai déjà fait re- { ç: 
marquer que l’on eft très - peu ; 
dans l’ufage d’employer le Ker- C 
més , quoiqu’il y ait plufieurs c 
couleurs compofées où il fafle un ? 
très-bon effet, comme on le verra f 
plus particulièrement dans la fui- 1 
te. Lorfqu’on fe fert du Kermès 
pour appliquer un rouge fur le |i 
bleu , il eft indifférent que le pied- 
de bleu foit donné d’abord,, ou* 



Chapitre XXL 449 
qu’on ne le donne qu’aprèsque 
1 étoffé eft teinte en rouge > par- 
ceque le rouge du Kermès eft 
une couleur trop folide pour pou- 
voir être altérée par la chaux qui 
eft dans la Cuve de Paftel, à 
moins que cette Cuve n’en foit 
furchargée , ou par la cendre gra- 
velée qui eft dans celle d’indigo. 
Ainfi, fi la Cuve de Paftel n’eft 
pas trop vieille , on pourra com- 
mencer par celle des deux cou- 
leurs qu’on jugera à propos ou 
qu’on croira la plus commode 
pour mieux affortir la nuance. 
On conçoit aifément* <jue quoi- 
que je n’aye nommé qu un très- 
petit nombre de couleurs , il s’en 
peut tirer de ces deux principa- 
les une très-grande quantité , fé- 
lon que l’une ou l’autre fera plus 
dominante. 

On ne fe fert jamais du mé- 
lange du bleu avec l’écarlatte 



4P L’Art de ia Teintüre. 
couleur de feu ou écarlatre des 
Gobelins , dans aucune de leurs 
nuances. J’en ai voulu Ravoir la 
raifon par moi-même * &: pour 
cela j’ai paffé,furla Cuve de bleu, 
un morceau de drap teint en 
ccarlatte , & j ai teint un fécond 
morceau félon la méthode de 
1 ’écarlatte , après l’avoir mis en 
bleu auparavant. L’un & l’autre 
ont fort mal réuffi, & ont fait 
une efpéce de violet terne &: mar- 
bré , enforte qu’il paroiflbit que 
les deux couleurs ne s’étoient 
point unies, mais qu’elles étoient 
appliquées chacune fur différen- 
tes parties de la laine. Cela eût 
caufé fans doute par les acides 
qui entrent dans la compofition 
de l’écarlatte. Mais fans exami- 
ner ici le phyfîque de cette opé- 
ration 5 qui occafionneroit une 
differtation trop longue & en- 
nuyeufe par des répétitions de ce 



ï 

t 

tii 

k 

in 

R 



a 

ï 

: 

i 

: 

; 

i 

•: 



Chapitre XXL 4 5* 
que j’ai déjà dit, le faitparoîtfuf- 
fire ici. Il prouve qu’on ne peut 
tirer aucune belle couleur du mé- 
lange du bleu avec 1 ecarlatte , à 
. moins que Ton ne paffe 1 ecarlat- 
: te fur un bain d’alun qui chaffe 
l’acide de la compolition : mail 
alors ce feroit un cramoilî , cou- ' 
leur fort différente de 1 ecarlatte,. 
&: dont j ai donné le procédé 
dans un Chapitre particulier. 

Du mélange du bleu&ducra^ 
moill fe forme le Colombia , le 
Pourpre , l’ Am aremthe , la F en fée 
& le Violet . Ces couleurs ont, 
outre cela, un très-grand nom- 
bre de nuances, qui dépendent 
de ce que l’une ou l’autre des 
couleurs, d’ou elles dérivent, fe- 
ront plus ou moins foncées. Je me 
fuis trop étendu fur tout le detail 
de ces couleurs primitives, pour 
qu’il puiffe relier le moindre em- 
barras ou la moindre difficulté 



45i L 5 Art de la Teinture. 
dans l’exécution des couleurs 
compofées. Car on fait d'abord 
Tétoffe ou la laine filée d une cou- 
leur , & on la teint enfuite de 
l’autre , précifément de la même or 
maniéré que fi elle étoit toute 51 
blanche. On obfervera feule- 
ment, dans le cas préfent, de 
teindre l’étoffe en bleu, avant I 
que de la mettre en cramoifi, 
par la raifon que j’ai déjà dite , 
que les alcalis de l’une ou de l’au- 
tre Cuve de bleu terniffent con- 
sidérablement l’éclat du rouge de 
la cochenille. On obfervera , pour 
faire les violets , les pourpres & 
les autres nuances femblables , 
tout ce que j’ai dit au fujet des 
cramoifis , parceque ces couleurs 
n’auront de vivacité &: d’éclat , 
qu’en les travaillant avec toutes 
les précautions qu’il eft nécelfaire 
d’apporter pour faire de beaux 



Chapitre XXL 45$ 
Du bleu & du rouge de garen- 
ce fe tirent auflî la Couleur de 
Roy y la Couleur de Prince , ( mais 
beaucoup moins belles que quand 
on employé le Kermès, à caufe 
que le rouge de cette racine eft 
toujours terni par le fauve de fes 
fibres ligneufes , ) le Minime , le 
Tanné , Y Amaranthe obfcur , le 
Rofè féche , toujours moins vives, 
que fi on fe fervoit du Kermès. 
On le mêle cependant quelque- 
fois avec la garence , comme je 
l’ai déjà dit, pour faire les écar- 
lattes mi-graines ; & les couleurs 
qui en viennent font plus belles 
que lorfque la garence eft em- 
ployée feule fur une étoffe teinte 
en bleu. On mêle auifi la garen- 
ce avec la cochenille , comme 
dans le demi-cramoifi , & on en 
tire un très-grand nombre de bel- 
les nuances qu il n’eft pas poflî- 
blende défigner par des noms par-: 



454 L A^t de j-A Teinture. 
ticuliers , mais qui tirent toutes 
fur celles que je viens de nom- 
mer. Il y en a quelques-unes qui 
peuvent fe faire auffi belles qu’en 
y y employant des ingrédiens plus 
chers. C’eft au Teinturier à cher- 
cher fon avantage , & à ne pas 
employer les plus chères , lorfqu’ii 
pourra faire le même effet avec 
les communes. Ilm’eftimpoffible 
de donner aucune inftrudion fur 
ce point , parcequ’il n’y a que lu? 
fage feul qui puiffe l’apprendre. 
On fe fert auffi très-fouvent de ! 
vieux bains de cochenille ou de 
garence , dont la teinture n’a pas 
été entièrement tirée j ce qui ne 
laide pas de faire une épargne 
confîdérable , &c la couleur n’en 
cil pas moins bonne. Je ne puis 
encore rien dire fur cela de pofitif^ 
puifque l’effet, qui en réfultera, 
aépena de ce qui refte de teintu- 
xe dans le bain , & de la 
que l’on a delfein de faire. 



nuancç P 



Chapitre XXII. 45 5 

CHAPITRE XXII. 

Vu mélange du Bleu & du Jaune. 



I L ne vient qu’une feule cou- 
leur du mélange du bleu & du 
jaune. C’eft le Ferd. Mais il y en 
a une infinité de nuances , dont 
les principales font le Ferd jaune, 
Ferd naiffagt , Ferd gai , F erd 
d'herbe } Ferd de laurier , Ferd mo~ 
Içquin , Ferd brun , Ferd de mer , 
Ferd céladon , Ferd de perroquet , 
& Ferd de Chou. J’y ajoute le Ferd 
faites de canard , & le Ferd céla- 
don fans bleu. Toutes ces nuances 
& les intermédiaires fe font de 
1 la même maniéré & avec la mê- 
me facilité. On prend 1 étoffé ou 
la laine teinte en bleu , plus ou 
moins foncé \ on la fait boiiilliç 
avec l’alun & le tartre , comme 
pour mettre en jaune à 1 or^inai» 



45^ L'Art de la Teinture. 
re une étoffe blanche , & on la 
teint enfuite avec la gaude, la : 
farrette, la géneftrolle, le bois 
jaune ou le fénugrec. Toutes ces 1 
matières font également bonnes , 
quant à la folidité j mais comme j 1 
elles donnent des jaunes un peu v 
différens , les verds qui réfultent f 
de leur mélange le font auffi. La 
gaude & la farrette font les deux ri 
plantes qui donnent les plus 
beaux verds. 

Pour faire les nuances de verd 
qui tirent fur le jaune , il faut que 
l’étoffe foit dun bleu très-clair, ü 
&: quelle foit boüillie avec les 
dofes de tartre & d’alun ordinal-» n 
res, pour recevoir le jaune > car « 
fans ces fels , il ne feroit pas fo- ! 
lide : mais pour un verd de per- ia 
roquet ou verd de chou, le bleu d 
doit être très-foncé j & comme 
il ne doit y avoir qu’une légère c 
teinte de jaune , il ne faut donner { 

h 






Chapitre XXII. 457 
à l’étoffe qu’un demi boüillon: 
j’ai déjà dit ce qu’on entend par- 
la. Quelquefois même il ne faut 
qu’un quart des fels d’un boüil- 
lon ordinaire. Souvent, pour fai- 
re ces fortes de couleurs , les ou- 
vriers employent les fels fans les 
pefer, fe contentant d’eftimer à 
la vûe ce qu’ils croyent néceffai- 
re fuivant la nuance qu’ils veu- 
lent donner : une longue habi- 
tude peut les rendre en quelque 
forte exaéts, mais il feroit beau- 
coup mieux qu’ils ne s’en rappor- 
taient pas à leur eftime. J’ai re- 
connu par des expériences, qu’on 
ne fait pas moins bien ces nuan- 
ces de verd bleu en donnant à 
!; l’étoffe le boüillon ordinaire : le 
jaune qu’on applique enfui te en 
eft beaucoup plus folide ; mais 
alors il faut mettre dans le bain 
de teinture beaucoup moins de 
gaude , ou d’autre matière colo- 



V 



458 L’Art de la Teinture. 
rante , &c laiffer l’étoffe moins 
long-temps dans le bain. Cepen- 
dant il y a deux raifons pour ne 
pas le faire j la première , la 
plus intéreffante pour les Tein- 
turiers , eft qu’ils croiroient con- 
fumer inutilement une plus gran- 
de quantité de drogues qu’il n’eft 
néceffaire ÿ 3c la fécondé eft , que 
moins on met d’alun dans le 
boüillon , plus on conferve la 
douceur & la qualité de la laine , 
moins auffi la première teinte de 
bleu eft altérée j car l’alun grife 
toujours un peu le bleu pris en 
Cuve de Paftel. Ainfi je crois 
qu’il faut laiffer le Teinturier 
dans l’habitude où il eft de ré- 
gler la force de fon boüillon fut 
la hauteur qu’il eft néceffaire de 
donner à la couleur. é 

J’ai dit que pour teindre en 
yerd il falloir que la laine fût pré- 
cédemment teinte en bleu , par- 



Chapitre XXII. 459 
ceque je crois que les deux cou- 
leurs , appliquées dans cet ordre , 
tiennent beaucoup mieux , &: que 
la couleur feroit moins bonne fi 
Ton faifoit autrement. Je m’en 
fuis afluré en faifant les verds, 
dont je viens de parler, avec les 
cinq matières colorantes déjà 
connues, qui font un jaune de 
bon teint. J’ai mis de pareille 
étoffe en jaune avec chacune de 
ces mêmes matières , j’ai paflé 
ces cinq morceaux jaunes dans 
la Cuve de bleu , &: j'ai eu des 
verds tout aufli beaux que les pre- 
miers. J'ai expofé au ioleil d’été 
les uns & les autres , ils y ont ré- 
fifté affés bien pour être réputés 
de bon teint y mais ceux , qui a- 
i voient reçu le bleu avant le jau- 
: ne, ont moins perdu. Au dé- 
k boüilli , on y apperçoit beaucoup 
’ moins de différence. Cependant, 
dans les circonftances qui lexi- 

Vij 



4^o L’Art de la Teinture. 
geront abfolument , il doit être 
permis au Teinturier de com- 
mencer par mettre en jaune les 
étoffes qu’il voudra teindre en 
verd. Mais les verds aufquels la 
couleur bleue aura été donnée la 
derniere , faliront le linge beau- 
coup plus que les autres , parce- 
que fi le bleu a été donné le pre- 
mier , tout ce qui s’en peut déta- 
cher a été enlevé par le boüillon 
d’alun j ce qui n’arrive pas lors- 
que le bleu a été donné le der- 
nier. Au refte, le remède, à ce 
défaut , eft de faire bien dégor- 
ger le verd après qu’il eft forti 
de la Cuve ; moyennant quoi il 
fe trouve dans le même cas que 
le bleu, dont il a été parlé dans 
le Chapitre X. 

Un drap bleu de Roy mis en 
verd avec la fleur de Vi rgaaurea 
Canadienfis , devient d’un très- 
beau verd? pourvû quon boüilliji 



Chapitre XXII. 461 
l’étoffe dans un boüillon où Ion 
ait fait entrer l’alun dans la pro- 
portion de trois parties pefées 
contre une de tartre blanc : ce 
verd réfifte au moins autant que 
celui qui eft fait avec la gaude. 

T’ai auJfi verdi des bleus avec 
F écorce de frêne puivérifée , ils 
font de très-bon teint, mais ils 
ne font pas beaux , & ne peuvent 
fervir qu’à certaines couleurs de 
livrée étrangère. Les feüilles 
d’amandier, de pêcher, de poi- 
rier , &r. donnant auffî des jau- 
nes, peuvent fervir à faire des 
nuances de verd, qu’on auroit 
bien de la peine à faifir du pre- 
mier coup , Cn fe fervant des in- 
grédiens jufqu’ici employés pour 
teindre en jaune. 

Une étoffe teinte en bleu de 
Roy , bien dégorgée , puis boüil- 
lie avec quatre parties d’alun 6c 
une partie de tartre , prend un 

V iij 



4&z L'Art de la Teinture. 
beau verd brun de la nuance de 
1 aileron des canards , fi on le met 
bouillir pendant deux bonnes 
heures dans un bain où Ion aura 
mis fuififante quantité de racine 
de Lapaîum folio acuto,oxx patience 
fauvage,pulvérifée groffiérement. 

Cette racine e(ï encore une 
bonne acquifition pour l’art de : 
la teinture; car, par elle -me- , 
me , de fans autre addition que 
la préparation de 1 étoffé par le 
boiiillon , elle donne une infinité 
de nuances , depuis le jaune pail- j 
leux , jufqu’à un allés bel olivâtre ; - , 
il ne s’agit que d’en mettre plus 
ou moins dans le bain, de de 
faire bouillir depuis une demie 
heure jufqu’à trois heures. Tou- 
tes ces nuances réfiftent à tous les 
déboüillis. Je confeille très-fort 
de la multiplier par la culture 
dans des lieux humides , de de la 
mettre en ufage dans la teinture , 



Chapitre XXII. 463 
comme elle l’eft déjà dans la 
médecine , principalement pour 
les pauvres. 

Le verd céladon , couleur par- 
ticulière, &: du goût des peuples 
du Levant, fe peut faire à la ri- 
gueur en bon teint, c’eft-à-dire, 
en donnant à l’étoffe un pied de 
bleu. Mais cette nuance de bleu 
doit être fî foible, que ce îfeft, 

{ >our ainfi dire , qu’un bleu blanc , 
equel efl: très - difficile à faire 
égal & uni. Quand on a été affés 
heureux pour faifïr cette nuance, 
on lui donne mieux la teinte de 
jaune, qui lui convient, avec la 
virga aurea dont je viens de par- 
ler , qu’avec lagaude. Mais cette 
virga aurea n’eft pas encore con- 
nue des Teinturiers du Langue- 
doc , qui font ceux qui font le 
plus de ces fortes de couleurs \ 
& de plus, la nuance du bleuné- 
ceffaire , étant très -difficile à 

V iiij 



4^4 L'Art de la Teinture, 
faire , on leur permet quel- 
quefois de teindre les Céladons 
avec le verd de gris , quoiqu’a- 
lors cette couleur foit de la dalle 
du petit teint. Les Hollandois 
font très-bien cette couleur, & 
la rendent plus folide qu'elle ne 
l’eft communément avec le verd 
de gris. Voici leur maniéré d’o- 
pérer. 

Il faut avoir deux Chaudières 
montées à peu de diftance l’une 
de l’autre. Dans la première on 
met , pour deux draps de qua- 
rante-cinq à cinquante aunes de 
long, huit ou dix livres de favon 
blanc haché , qu’on y fait fondre 
bien exactement. Quand le bain 
eft prêt à bouillir , on y plonge 
les draps, & on les y faitboüillir 
pendant une bonne demie heure. 
On prépare un autre bain dans 
la Chaudière d’à côté , &: quand 
il eft allés chaud pour n’y pou- 



ChafitPvE XXII. 46Y 
voir plus tenir la main, on y 
plonge un fac de toile blanche , 
dans lequel on a fait entrer au- 
paravant huit à dix livres de vi- 
triol de Chypre ou vitriol bleu, 
& dix à douze livres de chaux , 
1 un & l’autre pulvérifés & bien 
mêlés enfemble j car il faut que 
ce mélange foitle plus exact qu’il 
eft pofïible. On promène ce fac 
dans cette eau chaude , mais non 
boiiillante , jufqu’à ce que tout le 
vitriol bleu foit fondu dans le 
bain. Alors on place, fur les deux 
fourchettes , un tour de bois fait 
à l’ordinaire , mais qu’on a eu 
foin d’envelopper d’un linge 
blanc de leflive , qu’on y affujéti t , 
bien fermé & bien bandé par une 
couture. On place un des bouts 
des deux draos fur ce tour , & 
l’on fait aller la manivelle fort 
vite , afin que les draps paffent 
\ promptement de la Chaudière 

y v 



4 66 L’Art de la Teinture. 
au favon dans la Chaudière au 
vitriol; puis Ton tourne le tour 
plus lentement , pour donner le 
temps au drap de fe charger des 
part-es de cuivre que la chaux a. 
obligé de fe répandre dans le 
bain 5 en les féparant & les préci- 
pitant du vitriol bleu qui les con- 
tenoit. On lailfe les draps dan& 
ce bain , qui ne doit jamais boüil- 
lir , jufqu à ce qu ils- ayent pris la 
nuance du Céladon que l’oncher- 
che. Alors on les retire en les 

■ 

dévuidant en l’air pardeflus le 
tour v &:les éventant par leslifie- 
res. On les laide refroidir entiè- 
rement fur le chevalet avant que ; j 
de les laver à la riviere. Il ne faut | 
pas qu’ils touchent à aucun bois , f ( 
jufqu a ce qu’ils ayent été lavés, j 
parccqu’ils fe tacheroient. C’eft % 

pour cette raifon qu’on enve- r 

loppe de toile le tour, & qu’il t 
faut mettre une nappe fur le che- i 



Chapitre XXIII. 4 67 
valet avant que d y placer le drap 
plis à plis. 

CHAPITRE XXIIL 



Du mélange du Bleu dr du Fauve , 

O N fait très-peu d’ufage des 
nuances qui pourroient ré- 
fulter du mélange du bleu &r du 
fauve. Ce font clés Gris verdâtre s, 
ou des ejpéces d'olives , qui ne peu- 
vent guères convenir que pour 
afïortir des nuances dans la fabri- 
que des tapifferies. Quand on a 
befoin de ces fortes de couleurs , 
il n’y a aucune difficulté a ies 
faire, & il eft abfolument indif- 
férent de commencer à donner 
à la laine filée la couleur bleue, 
ou la couleur fauve : fi ce n eft 
que dans le dernier cas , il faut 
avoir foin de bien dégorger la 
laine , comme on le doit toujours 

Vvj 



468 L’Art de la Teinture. 
faire pour le bleu , ôc pour les 
couleurs compofées que Toa 
achève en les pafTant fur la Cu- 
ve. Lorfqu’on aura de ces cou- 
leurs à faire , on fe fervira indif- 
féremment de toutes les matiè- 
res qui teignent en fauve ; ôc la 
feule chofe qui doit déterminer , 
c’eft que les unes donneront plus 
facilement que les autres la nuan- 
ce dont on aura befoin. 




CHAPITRE XXIY. 



Du mélange du Bleu & du Nom 

I L ne fe tire aucune nuance 
particulière de' ce mélange, 
c’eft-à-dîre , de celui du bleuavec 
le gris y car cela ne ferait que bru- 
nir le bleu. En ce cas, il fera 
beaucoup plus beau & meilleur, 
en l’amenant fur la Cuve même, 
à la hauteur où il doit être. On 



Chapitre XXIV. 4 
peut néanmoins , par le mélange 
du bleu & des gris, qui font des 
nuances du noir, comme je l’ai 
dit dans le Chapitre XX. faire le 
gris de more . Le bleu alors ne doit 
pas être bien foncé *, & il fe tra- 
vaille enfuite de même que le 
noir, fi ce n’eft, que , comme la 
couleur ne doit pas être aufiî 
brune , on met moins de coupe- 
rofe : mais je le répété \ cette 
couleur ne doit palfer que pour 
une nuance du noir. Ainfi il 
fera toujours vrai de dire qu’il 
ne fe tire aucune nuance du bleu 
& du noir employés feuls \ & très- 
peu, du bleu & du fauve. 






47° L’Art de ia Teinture. 
*3S**3S*-»25*---»Ss<->aS*»3S*»2S* 
CHAPITRE XXV. 

Des mélanges du Rouge & du Jaune. 

O N tire, de l’écarlatte de grai- 
ne ou de Kermès & du jaune, 
r Aurore , le couleur de Soucy , l’0~ 
range. On peut, pour cet effet, 
après avoir fait boüillir la laine 
avec l’alun de le tartre , la teindre * 
d’abord en l’une de ces couleurs, 
de la paffer enfuite dans la fécon- 
de , ou mettre dans le même bain 
le Kermès avec la gaude , la far- 
rerte , dec. de la teindre ainfi en- 
une feule fois. Mais il eft plus fa- 
cile d’atteindre àl’exaditude des 
nuances , en la teignant en deux 
fois, pareequ’on peut paffer la 
laine ou l’étoffe alternativement 
fur l’un de l’autre bain, jufqu’àce 
quelle foit précifément de la 
couleur que f on fouhaite. 



Chapitre XXV. 471 
On tire de l’écarlatte ordinai- 
re ou des Gobelins, & du jaune 
les couleurs de l an gonfle &: def leurs 
de grenade : mais elles ne font 
pas d'une grande folidité. Voici 
de quelle maniéré elles fe font. 
On commence F écarlatte préci- 
fément de la maniéré que je Fai 
enfeignée y c’eft-à-dire , qu'on la 
fait boüillir avec de la crème de 
tartre , la cochenille & la com- 
pofition y on la lève enfuite , oa 
l’évente, & l’on va la laver à la 
rivière. Pour l’achever, on pré- 
pare un nouveau bain, comme 
pour achever Fécarlatte ; mais on 
y met moins de cochenille. On 
lui fubftitue un peu de bois jaune 
moulu. Je ne puis preferire air 
jufte la quantité qu’il faut de co- 
chenille & de bois jaune , parce- 
que cela dépend de la couleur 
que l’on veut donner à l'étoffe* 
Plus on voudra quelle tire fui 



L’ârt DE £A Téiktürê. 
l’orangé, & plus on mettra de 
bois jaune , en diminuant la quan- 
tité de la cochenille. 

J’ai eflayé de faire cette cou- 
leur de trois façons , &: j’y ai réuftl 
de toutes les trois. La première eft ] 
celle que je viens de décrire. La 
fécondé eft de mettre le fu/let à , 
la place du bois jaune, & cela 
épargne confidérablement de co- ( 
chenille , parceque la nuance du j 
fufiet eft beaucoup plus orangée 
que celle du bois jaune j mais cet 
ingrédient lia aucune foüdité, 

& ne devroit être employé que 
dans le petit teint j ainfi , fi on le 
tolère dans les teintures des draps , 
de Languedoc, pour faire les ; 
couleurs de Imgoufte qui plàifent 
dans le Levant, c eft que le bois i 
jaune ne donne jamais cette cou- 
leur fi belle que 1 zfuftet , &: qu’il 
faut fe prêter un peu pour la fa- 
cilité des afTortimens. 



Chapitre XXV. 473 
La troifiéme maniéré eft de 
faire le langoujle , la fleur de gre- 
nade , &c. avec la feule coche- 
nille, en augmentant la quantité 
de la compofition, ce qui rancit 
la cochenille &c la fait oranger 
autant qu’on le fouhaite ; mais 
cette méthode a encore de très- 
grands inconvéniens. i°. La 
couleur en devient très- chère , 
parcequ’il y faut plus de coche- 
nille que dans l’écarlatte or- 
dinaire , attendu que la grande 
quantité de compofition , qui eft 
acide , lui fait perdre une partie 
de fou fond. z°. Par la même 
jaifon , la couleur paroît prefque 
toujours affamée, c’eft-à-dire, 
qu’il femble quon y ait épargné 
la cochenille , la compofition en 
ayant diffoutune partie. 3 0 . Cet- 
te grande quantité de compofî- 
tion durcit la laine , &: même elle 
la rend beaucoup plus facile à 



474 L’Art de la Teinture. 
tacher par la boue & par les li- 
queurs âcres : par conféquent , 
cette maniéré eft peut-être la 
moins bonne de toutes. J’ai dit 
que l’inconvénient de la fécondé 
étoit d’employer le fujlet qui eft 
un bois défendu dans le bon 
teint > par conféquent , la premiè- 
re devroit mériter la préférence, 
fi elle donnoit le langoufte aufïi 
vif que la fécondé. Mais cette 
couleur faite par le bois jaune n a 
pas même toute la folidité qu’on 
pourroit defirer, ainfi que je l’ai 
éprouvé , en lexpofant au foleil î 
cela parort d’abord extraordi- 
naire, puifque l’on n’y employé, 
que des ingrédiens qui ont toute 
la folidité poflible. Mais voici ce 
qui fait qu’ils font moins bons 
dans le cas préfent. 

La cochenille, employée avec 
la compofition d’écarlatte la 
crème de tartre, eft très-folide> 



I# 



h 

h 

ICC 

h 

i 

cc 

f) 

: iû 
? 






Chapitre XXV. 475: 
auffi dans ces couleurs de Un- 
çoujle ne perd-elle rien à l’air. 
Mais il n’en eft pas de même du 
bois jaune , quoiqu’il foit très-fo- 
lide , fur la laine boüillie en alun 
& tartre, fur-tout quand on a 
ajoûté un peu d’alun au bain de 
fa teinture, il ne l’efl: pas à beau- 
coup près de même , lorfque la 
laine ou 1 étoffé a reçu le boüillon 
d’écarlatte , dans lequel on ne 
fçauroit faire entrer d’alun : par 
conféquent , lorfqu’on expofe ces 
fortes de couleurs à l’air, elles 
rofent en très -peu de temps, 
c’eft- à-dire , quelles perdent une 
partie de leur couleur orangée,, 
produit du mélange du jaune 
avec le rouge } & en cela , l’effet 
de l’air fur cette couleur, quoi- 
qu’il paroiffe différent de celui 
qu’il fait fur toutes les autres , en 
ce qu’ordinairement il les pâlit, 
au lieu que celle-ci fonce ôc bru- 



4 76 L’Art de la Teinture. 
nifle , parcequ il lui fait perdre 
üne partie de fon éclat orangé, 
eft pourtant le même fur celle- 
ci comme fur les autres. Car 
il eft démontré par plufieurs ex- 
périences chymiques , qu’il y a 
dans l’air un acide vitriolique 
femblable à celui qu’on peut re- 
tirer de l’alun en le décompo- 
fant. Or, fi l’on palïbitune étoffe 
teinte en couleur de langoufte 
dans une diffolution légère d’a- 
lun, l’acide de ce fel la roferoit 
fur le champ, 8c le rouge de la 
cochenille eclipferoit la teinte 
orangée ; la même chofe doit 
donc arriver quand on expofe 
une telle couleur à l’air , puifque' 
F air eft empreint du même aci- 
de. 

On tire très-peu de nuances 
du cramoifi 8c du jaune , à caufe 
du prix de la première de ces 
deux couleurs , 8c parcequ’on 



Chapitre XXVI. 477 
a à peu près les mêmes nuances > 
en employant la Garence ou le 
Kermès. On en peut auffi tirer 
du jaune & de la demie écarlatte 
de graine , ainfi que du jaune &: 
du demi cramoifi. C’eft avec ces * 
différens mélanges que Ton fait 
toutes les couleurs de fotuy , oran- 
ge y jaunes d'or & autres nuances 
iemblables, quon voit affés de- 
voir être produites par le mélan- 
ge du jaune & du rouge. 

CHAPITRE XXVI. 

Du mélange du Rouge & du Fauve . 

O N ne fe fert guères, pour 
les couleurs qui réfiritent 
de ce mélange, des rouges de 
Kermès ou de cochenille , parce- 
que la garence fait un tout auflï 
bel effet dans ces fortes de cou- 
leurs, qui ne peuvent devenir 



478 L’Art de la Teinture. 
éclatantes , à caufe du fauve qui 
les ternit. Seulement, après les 
avoir garencées , on les pafTe fur 
de vieux bains de cochenille ou 
de Kermès. Mais il arrive rare* 
ment que l’on prépare exprès un 
bain de ces ingrédiens, parce- 
qu’ ils font trop chers pour les 
employer dans des couleurs fi 
communes , quon peut faire aulfi 
facilement avec la garence. Si | 
donc , après avoir boüiili une 1 
étoffe avec une quantité d’alun l 
& de tartre , proportionnée à la 
nuance de rouge de garence 
quon lui veut donner , on la paffe c 
dans le bain de cette racine, 
comme il a été enfeigné dans le 
Chapitre XVII. &: qu’enfui te on 
la plonge & remue dans un autre 
bain de racine de noyer , ou de 
brou de noix , on fera toutes les 
couleurs de canelle , de tabac , de 
châtaigne 9 nwfc , poil d’ ours } & 



Chapitre XXVI. 479 
autres femblables , qui , pour ainli 
dire , font fans nombre , & qui fe 
font fans aucune difficulté, en 
variant le pied ou fond de garen- 
ce, depuis le pins brun juiqu’au 
plus clair , & les tenant plus ou 
moins long-temps fur le bain de 
racine. On peut commencer par 
celle des deux couleurs que Ton 
veut* mais pour l’ordinaire c’eft 
par le rouge , parceque le bouil- 
lon , abfolument né ce (Taire pour 
la garence , ne laiileroit pas que 
d’endommager un peu le fauve* 
Ainfi , on ne doit jamais les mê- 
ler enfemble , comme j’ai dit que 
i Ion mêle quelquefois le rouge de 
le jaune. 




480 L’Art de la Teinture. 

■g:######## iÿiÿjÿjÿ.#### 

N \ 

CHAPITRE XXVII. 

Du mélange du Rouge dr du Noir » 

C E mélange ferc à faire tous 
les rouges bruns , de quel- 
que efpéce quils foient } mais ils 
ne font ordinairement d’ufage 
que pour les laines deftinées à la 
fabrique des tapifferies. Il faut 
fe fouvenir de ce que j’ai dit à 
l’occafion des gris , lefquels peu- 
vent fe faire, ou à un feul bain, ( 
en mettant dans la Chaudière la 
décodion de noix de galle ,& la t 
diffolution de couperofe verte, 
ou à deux bains , en paflant d’a- 
bord la laine fur un bain de galle, |, 
& y mettant enfui te la coupero- : 
fe; mais cette méthode elt un 
peu embarralfante , lorfqu’il faut 
brunir des couleurs qu’il eft né- { 
ceflaire de bien alfortir à des j 
échantillons. 



Chapitre XXVII. 481 
échantillons. Ainfî le plus com- 
mode, eft de préparer un bain 
de Galles & de Couperofe , com- 
me je l’ai enfeigné dans l'article 
des gris , 6c d’y palfer les laines , 
après quelles ont été teintes en 
rouge avec quelque ingrédient 
que ce foit, jufqu’à ce quelles 
foient brunies autant qu’il eft né- 
ceftaire. On fera, par cette mé- 
thode , les Ecurluttes brunes , les 
Crumoifis bruns y 6c tous les autres 
rouges brunis , de quelque nuan- 
ce qu’ils foient. 

On tire aufti de ce mélange 
tous les gris vineux > en donnant 
d’abord à la laine une légère 
teinte de rouge , avec le Kermès , 
la Cochenille , ou la Carence , 6c 
la p allant enfui te fur la Bruniture , 
plus ou moins long-temps , félon 
qu’on veut que le vineux domine 
dans le gris. Je ne puis donner 
fur ce travail d’inftrudion plus 

X 



4?2, L’Art de la Teinture. 
étendue , puifqu’il dépend de la 
couleur que Ton veut taire \ & il 
n’eft pas à loupçonner que per- 
fonne y trouve la moindre diffi- 
culté. 

lis & Js tir tk ifcr vtr f Tir tir lis i!h XÎs xts Xîfi 

CHAPITRE XXVIII. 

Du mélange du Jaune dr du Fauve. 

O N forme de ce mélange les 
nuances de Feuille morte & 
de Poil d’ours. Il eft allés d’ufage 
d’employer la fuye dans ces cou- 
leurs > au lieu du brou de noix 
ou de la racine de noyer , parce- ! 
quelles en font effectivement un 
peu plus belles ; mais il faut avoir ; 
attention de bien faire dégorger 
la laine ou l'étoffe apres qu’elle f 
eft teinte , pour emporter la : 
mauvaife odeur quelle a contra- r 
£tée dans ce bain. Il faut auflî 
réemployer à cette teinture que 



CHAPftRE XXVIII. 483 

le bain de la fuye ciré à clair, 
ainfi que je l’ai enfeigné ci-de- 
vant. Je confeillerois néanmoins 
de préférer toujours le brou de 
noix à la fuye , à moins qu’on ne 
fût obligé d’alfortir une nuance de 
feiidle morte dans la derniere exa- 
ctitude , 6c qu’on ne pût y par- 
venir avec le brou ou avec la ra- 
cine de noyer. Ce font les deux 
feuls fauves dont on fe fert dans 
ces nuances ; le fumach 6c l’écor- 
ce. d’aulne ne donnant pas ailes 
de fond. On fera boüillir la lai- 
ne en alun 6c tartre , pour la 
ceindre en jaune , avant que de 
la palier en fauve : mais fi l’on 
appercevoit que l’on n’a pas 
donné d’abord un pied de jaune 
fufBfaru , on pourroit la palier de 
nouveau dans le bain de jaune , 
quoiqu’elle eût déjà le fauve : 
quoique , à dire vrai , cette ma- 
niéré de trouver exactement la 

Xij 



4^4 L’Art de la Teinture. 
nuance ne faife pas une couleur 
aufli folide, que quand on a eu 
d'abord le jaune fufüfant. 

CHAPITRE XXIX. 

Du mélange âu Jaune & du Noir* 

L E mélange de ces deux cou- 
leurs n’eft utile que lorf- 




fe font même beaucoup mieux 
avec le fauve, ôc les Teinturiers 
le préfèrent ordinairement , par- 
ce qu’il eft plus folide, & quil fe 
fait beaucoup plus aifément , & 
à meilleur marché. De plus, ils 
n’ont pas befoin de faire boüillir 
la laine j ce que l’on fait fort bien 
d’épargner toutes les fois qu’on 
le peut 



Chapitre XXX. 48^. 
CHAPITRE XXX, 

Du mélange du Fauve & du Noir . 

O N tire de ce mélange un 
très-grand nombre de cou- 
leurs, comme les Caffé , Maron ,V ru* 
ne au } Mu fc y Epine, &: autres nuan- 
ces femblables, dont le nombre eft 
prefque infini , &: dun très-grand 
ufage. Voici de quelle maniéré 
on les travaille. Après que les lai- 
nes ou les étoffes ont été paflees 
en fauve , de la maniéré que j’ai 
décrite , & quon en a fait plu- 
fieurs nuances , relatives par 
avance , à celles qu’011 a deffein 
de faire en les bruniffant j c’eft- 
à-dire > en obfervant de don- 
ner toujours plus de fond de 
fauve à celles qui doivent être 
plus brunes , comme aux Cafés , 
Marons } &:c. on met dans une 

Xiij 



486 L’Art de la Teinture. 
Chaudière de la noix de galle , 
du fumach & de l’écorce d’aulne , 
à proportion de la quantité d’é- 
toffes qu’on veut teindre ; on fait 
boüiliir le tout pendant une heu- 
re , après quoi on y ajoute de la 
couperofe verte. On paffe en- 
fuite fur ce bain les étoffes qui 
doivent être les plus claires, com- 
me les épines. Lorfqu’elles font 
achevées , 011 les lève , & on y 
paffe les autres qui doivent être 
plus brunes , ayant foin de gar- 
nir le bain de couperofe à cha- 
que fois, & à mefure que l’on 
voit qu’il en a befoin : ce qui fe 
reconnoît facilement lorfqu’il ne 
brunit pas affés promptement l’é- 
toffe. On continuera de la forte , 
&: fur le même bain , jufqu’à ce 
que toutes les étoffes foient bru- 
nies : on aura attention d’en- 
tretenir toujours du feu fous la 
Chaudière , mais allés foible poig 



Chapitre XXX. 487 
quelle ne bouille pas : il fuffit 
qu'elle foit plus que tiède , c’ell- 
à-dire , quon puiffe y tenir la 
main. Quand on a fait boiiillir 
la première fois la galle & les au- 
tres ingrédiens , on abbat le boüil- 
lon , en rafraîchiffant le bain avec 
de l’eau froide , avant que d’y 
mettre l’étoffe. C’eft une précau- 
tion abfolument néceffaire , com- 
me je l’ai déjà dit plufîeurs fois. 
O11 fe reffouviendra auffi qu’il 
faut moüiller les étoffes en eau 
tiède, avant que de les mettre 
dans la Chaudière , en cas que 
depuis quelles ont pris le fauve 
elles eulfent eu le temps de fe 
fécher , & qu’il faut les éventer 
lorfqu’elles ont demeuré quelque 
temps dans la bmniture , en les 
paffant dans les mains par les li- 
zieres : fans cela, les étoffes coure- 
roientle rifque de contraéter des 
taches , des fiambures ; en un 

X iiij 



488 L’Art de la Teinture. 
mot, d’être teintes inégalement, 
&: de plus à défaut d’évent , la 
bruniture ne feroit pas fuffifam- 
mentfolide, parcequ’il ne fe fe- 
roit pas une congélation fucçelïi- 
ve de la partie faline du vitriol 
ou couperofe. 

Je viens de parcourir , autant 
qu’il étoit néceflaire , toutes les 
couleurs ou nuances qui peuvent 
êcre produites par le mélange des 
couleurs primitives , prifes deux 
à deux. Le détail , que j’en ai don- 
né , me paroît allés étendu , & 
pour peu qu’on veüille fuivre ce 
Traité, en opérant dans l’ordre 
que j’ai fuivi , il eft très proba- 
ble qu’en moins de deux ans un 
Ouvrier , tant foit peu intelligent, 
aura acquis, avec ce fecours, les 
principales connoiffances qui lui 
font nécelfaires. Je vais , pour 
l’aider encore , lui préfenter l’e- 
xamen que j’ai fait des combi- 



Chapitre XXXI. 489 
naifons de ces mêmes couleurs 
primitives , prifes trois à trois. Ce 
mélange en fournit un très-grand 
nombre. Il eft vrai qu il s’en trou- 
vera de femblables à celles qui 
réfultent du mélange de deux 
feulement } car il y a peu de cou- 
leurs qui ne puiffent être faites 
de diverfes façons j &: alors c’eft 
au Teinturier à choifir celle qui 
lui paroît la plus facile , lorfque 
la couleur en eft également belle. 




CHAPITRE XXXI. 



Des principaux mélanges des couleurs 
primitives , prifes trois a trois . 

D U bleu , du rouge & du 
jaune fe font les Olives roux > 
les Gris verdâtres y &: quelques 
autres nuances femblables de peu 
d’ufage , fi ce n’eft pour les lai- 
nes filées, deftinées aux T apilfe- 

Xv 



490 L’Art de la Teinture. 
ries. Je ne répéterai plus ce que 
j’ai dit de la maniéré d’employer 
ces couleurs , pareeque je l’ai fuf- 
fifamment expliquée dans les ar- 
ticles précédens ; ce feroit re- 
dire précifément les mêmes cho- 
fes. 

Dans les mélanges, où entre 
le bleu , c’eft ordinairement par 
cette couleur qu’on commence. 
On fait enfuite boüillir l’étoffe 
pour lui faire prendre les autres 
couleurs , dans lefquelles on la 
paffe l’une après l’autre. On les 
mêle néanmoins quelquefois en- 
femble , & elles n’en font pas 
moins bonnes , lorfque ce font 
des couleurs qui demandent le 
même bouillon; comme, par e- 
xemple , le rouge de Garence & 
le jaune. A l’égard de la Coche- 
nille ou du Kermès , on ne rem- 
ployé point ordinairement dans 
ces couleurs communes $ mais 



Chapitre XXXI. 491 
feulement dans les couleurs clai- 
res qui ont un œil vineux , de qui 
doivent être vives de brillantes y 
de alors elles ne fervent qu’au 
dernier bain j c’eft-à-dire , qu’on 
n’y paffe l’étoffe que lorfqu’elle 
a reçu les autres couleurs , à moins 
qu’on n’ait befoin de les faire 
grifer un peu; ce qui fe fait, en 
la paffant en dernier lieu dans la 
bruniture. Il eft encore impoili- 
ble de donner aucunes régies 
précifes fur ce travail , & la moin^ 
dre expérience manuelle en ap- 
prend plus qu’on ne pourroit faire 
par un grand détail d’opérations. 

Du bleu , du rouge du fau- 
ve , fe tirent les Olives , depuis les 
plus bruns jufqu’aux plus clairs ; 

en ne donnant qu’une très- 
petite nuance de rouge , les Gris 
ardoifes , les Gris lavandes , de autres 
femblables. 

Du bleu , du rouge de du noir ? 

X vj 



492. L’Art de la Teinture. 
fe tirent une infinité de Gris de 
toutes nuances , comme Gris de à 
fauge > Gris de ramier, Gris d 1 ar dot fe, - 

Gris plombé \ les couleurs de Rot de de 
T rince, plus brunes qu’àf ordinaire^ & 

&: une infinité d’autres couleurs , i 
dont on ne peut faire l’énuméra- f 
tion, de dont plufieurs nuances 
retombent dans celles qui fe font i 
par d’autres combinaifons. p 

Du Weu, du jaune &: du fau- i 
ve v fe tirent les Verds , Merde f 
d'cye de Olives de toute efpéce. 

Du bleu , du jaune de du noir 5 i: 
on fait tous les Verds bruns , juf- 
qu’au noir. c 

Du bleu 5 du fauve de du noir ,, c 
les Olives bruns de les Gris verddr ( 

très . \ 

Du rouge du jaune &: du faur \ 

ve , fe tirent les Orangés , couleur 
d’Or , Soucy , Feuille- morte , Carna - : 

tions de vieillards , Canelles brûlés 
de Tabacs de toutes efpéces. 



Chapttre XXXI. 49^ 
Du rouge r du jaune & du noir 5 
à peu près les mêmes nuances 3 
&: le Feiulle-morte foncé. 

Et enfin, du jaune, du fauve 
&: du noir , les couleurs de Poil 
de bœuf , de Noifette brune &C quel- 
ques autres femblables- 

Je ne donne cette énuméra- 
tion, que comme une Table qui 
peut faire voir , en gros feule- 
ment, de quels ingrédiens on doit 
fe fervir pour faire ces fortes de 
couleurs , qui participent de plu- 
fieurs autres. 

On peut aufli mêler quatre de 
ces couleurs enfemble , &: quel- 
quefois cinq, ce qui eft cepen- 
dant très-rare. Mais tout détail 
à ce fujet me paroît inutile, par- 
•ceque tout le poffible eft fouvent 
fuperflu.. Je vais feulement rap- 
porter de quelle maniéré j’ai va 
faire une quarantaine de nuances 
différentes de carnations en lainç 



494 L’Art de la Teinture. 
filée. Cet exemple enfeignera ce 
qui doit fe pratiquer dans tous 
les autres cas. Il n y avoit dans 
ces nuances aucunes de ces cou- 
leurs vives qui font des nuances 
de f écarlatte , & qui fe font , com- 
me je l’ai enfeigné dans le Cha- 
pitre qui traite de cette couleur. 
Toutes ces carnations étoient de 
Vieillards , ou pour des Ombres j 
enforte qu’on fut obligé de les 
tirer toutes du mélange du rou- 
ge de Kermès , du jaune , du fau- 
ve & du noir. 

On donna d’abord à ces laines 
un boüillon inégalement fort, ré- 
fervant , pour les nuances claires , 
celles dont le boüillon étoit le 
plus foible. Lorfqu’elles eurent 
demeuré fur le boüillon quatre'* 
ou cinq jours à l’ordinaire , on 
commença par teindre les nuan- 
ces les plus claires. On avoit dif- 
pofé toutes ces couleurs féparé- 



Chapitre XXXI. 495 
ment dans quatre vaifleaux , que 
l’on avoit foin d’entretenir auffi 
chauds qu’il falloit fans boüillir : 
on paffa d’abord un échevau de 
laine , un moment, fur le bain de 
Kermès y l’ayant retiré & expri- 
mé , on le p alfa fur un bain de 
gaude , & un moment après, fur 
celui de fauve } il vint de la cou- 
leur que le Teinturier deiïroit. 
Il en paffa un autre enfuite , qui 
demeura un peu plus long-temps 
dans chaque bain. Il continua de 
la forte, 6c lorfqu’il y en avoit quel- 
qu’un , qui après l’avoir forte- 
ment exprimé , paroifloit man- 
quer un peu de rougeur, ou de 
quelque autre couleur , il le paf- 
foit fur le bain dont il paroifloit 
avoir befoin. Par cette méthode , 
il amena toutes fes couleurs à la 
nuance où elles dévoient être. Il 
palfa fur la bruni ture celles qu’il 
étoit néceflaire de rendre plus> 



496 L’Art de la Teinture. 
foncées. Je fus bien confirmé , 
par cette maniéré de travailler, 
qu’il ne falloit que de la patien- 
ce , & un peu d’habitude , pour 
faire de cette forte toutes les cou- 
leurs imaginables. 

On ne fçauroit trop recom- e: 
mander , dans cette efpéce de 
travail , de commencer toujours 
par les nuances les plus claires, 
parcequ’il arrive fouvent qu’on 
les laifle plus long-temps qu’il ne : 
faut dans quelqu’un de ce s bains , i ; 
& alors on eft obligé de deftiner 
cet échevau à une nuance plus 
brune. Mais , lorfque les nuances 
claires font une fois aflorties & 
bien dégradées , il n’y a plus de 
difficulté à faire les autres. 

Ce que je viens de rapporter 
ne regarde que les laines defti- 
nées aux Tapifteries , dont il eft 
néceilaire que les nuances foient 
exécutées avec la derniere pré^ 



Chapitre XXXI. 497 

cifion , fans quoi il feroit impof- 
lible d’imiter les couleurs des 
chairs que le Peintre a noyées 
dans le Tableau qu’on s’eft pro- 
pofé de copier dans les hautes 
ou balles lifTes. A l’égard des 
étoffes, il n’arrive prdque jamais 
qu’011 en falfe de cette fuite de 
nuances , ni qu’on mêle tant de 
couleurs enlêmble } prefque tou- 
jours deux ou trois fuffifent , puif- 
qu’on a vu qu’il nailfort tant de 
couleurs de leur combinaifon 
qu’on ne peut pas trouver alfés 
de diiférens noms pour les déli- 
gner. 

Je ne crois pas avoir rien ob- 
mis de tout ce qui regarde la 
teinture des laines, ou étoffes de 
Laine en grand & bon teint , je 
ne doute pas., qu’en fuivant exa- 
ftement tout ce que j’ai prefcrit 
fur chaque couleur, on ne par- 
vienne facilement à exécuter * 



45)8 L’Art de xa Teinture. 
dans la derniere perfe&ion tou* 
tes les couleurs & toutes les nuan- 
ces imaginables , tant fur les lai- 
nes en toifon , les laines filées , 
que fur les étoffes fabriquées en 
blanc. 

Je crois néanmoins devoir en- 
core ajouter quelque chofe par 
rapport aux étoffes de mélange , 
c’eft-à-dire, dont la laine eft tein- 
te avant la fabrication de rétof- 
fe , & d’enfeigner la façon dont 
fe doit faire le mélange des lai- 
nes teintes en différentes cou- 
leurs , pour être enfuite cardées 
8c filées enfemble , de former une 
couleur réfultante de celles des 
différentes laines dont on s’eft 
fervi. 

On pourroit dire que cet Ar- 
ticle regarde plutôt la fabrique 
des étoffes que leur teinture y 
mais je répondrai à cela qu'on 
fait quelquefois , par le mélange 



Chapitre XXXI. 4^5 

des laines de différentes nuan- 
ces, des couleurs quil ne feroit 
pas facile d’imiter , en teignant 
l’étoffe d’une couleur compofée 
de toutes ces différentes nuan- 
ces , & qu’il y auroit meme dans 
quelques-unes de ces couleurs des 
ingrédiens qui demandent une 
préparation différente } au lien 
que teignant chaque partie de 
laine féparément , le mélange 
s’en fait fans inconvénient. Quoi- 
qu’il en foit, je ne crois pas que 
ce détail foit inutile : aiiifï je vais 
donner la maniéré de mêler en- 
femblc les laines de différentes 
couleurs pour la fabrique des étof- 
fes de mélange , de celle de faire 
les feutres ^ pour effayer en petit 
( ce qui eft toujours néceffaire ) 
les combinaifons qui doivent fai- 
re l’effet le plus agréable. 



500 L’Art de la Teinture» 

4 tï>r îJÿ 
*c49^& 

CHAPITRE XXXII, 

De la maniéré dont fe fondent en* 
femble les laines de différentes 
couleurs , four les Drap ou Etof- 
fes de mélange. 



I L fuffira de donner un feul 
exemple de eette maniéré de 
mêler ensemble, le plus exacte- 
ment qu’il eft poffible , plufieurs 
laines de différentes couleurs , &c 
il fera facile d’en faire l’applica- 
tion à tous les cas dont on pour- 
roit avoir befoin. Je fuppofe qu’on 
veliille faire un drap mélangé , 
de couleur de cafte. Voici de 
quelle manière on s’y prend dans 
les Fabriques de Languedoc. On 
pratique à peu près la même cho- 
ie dans les autres Manufactures.» 
On teint d’abord en couleur de 
Caffé 350 livres de laines , qu’on 



St 

ii 

i 

St 

k 

ii 
ci 

II 

k 

ti 

1 

: 



\ 



Chapitre XXXIL 501 

nomme la laine de fond c’eft-à- 
<dire , celle qui doit dominer dans 
ietoffe. On prend enfuite cinq 
livres de laine teinte en rouge de 
Carence ou de Kermès , & deux 
livres teintes en bleu de Roi . On 
nomme celles-ci laines de mélange. 

On diftribuë ces laines à plu- 
fieurs femmes , que Ton difpofe 
encercle, dans un grand grenier. 
Le Facteur , ou celui qui a foin 
du mélange , eft placé , avec un 
bâton , au milieu de ce cercle , 
& les femmes font à fix pieds de 
lui. On en prend ordinairement 
huit ou dix pour ce travail , & 
en leur diftribuë toute la laine. 
Il y en aura , par exemple , dans 
le cas préfent , fix deftinées à por- 
ter la laine de fond ou couleur de 
caffé j & deux autres porteront. 
Tune la bleue & l’autre la rouge : 
mais 011 les arrangera de forte en- 
tr’eües , qu’il y en ait trois de fui-. 



5oi L’Art de la Teinture. 
te qui portent la laine caffé , en- r 
fuite celle qui porte le rouge, ç 
puis trois de caffé > & enfin celle : 
qui porte le bleu. Lorfqu’il yak 
un plus grand nombre de cou- k 
leurs , on les diftribuë pareille- tu 
ment j ayant toujours foin de les b 
entrecouper le plus qu’il eft pof- f 
fible , les unes par les autres. C 
Lorfque ces femmes font ain- 
fi dilpofées, elles marchent à pas i 
lents autour du Fadeur , en ob- fo 
fervant toujours entr’elles une é- inf 
gale diftance y & à chaque pas i 
qu’elles font , elles jettent aux oi 
pieds du Fadeur un petit flocon ii 
de la laine quelles tiennent > avec a 
cette différence que celles quii \ 
portent le rouge ou le bleu > n’en i' 
ayant qu’une très-petite quantité c 
à diftribuer , n’en. jettent que très»- t 
peu à la fois , au lieu que les au- ii 
très doivent en jetter beaucoup 
davantage. Le Fadeur remue c 



Chapitre XXXII. 50) 
avec fon bâton la laine , pendant 
que les femmes la jettent \ & pour 
que le mélange foit bien fait , il 
faut qu’elles ayent toutes diftri- 
bué dans le même temps , la lai- 
ne dont elles étoient chargées. 
Le Fadeur la remué encore un 
peu , & on la donne enfuite aux 
Cardeurs. 

Les cardes achèvent de fon* 
dre parfaitement ce mélange , en- 
forte qu'on ne démêle plus aucu- 
ne couleur en particulier, &: qu il 
n’en réfulte plus qu’une totale : 
on la file enfuite , on fabrique le 
; drap & on le porte au foulon. O11 
conçoit aifément de quelle im- 
portance il eft que ce mélange 
1 foit exadement fait ; car fi les 
couleurs étoient inégalement dis- 
tribuées , le drap paroîtroit plein 
de taches. 

Comme dans la compofition de 
ces mélangés , il n’eft pas poiiiblc 



504 L’Art de la Teinture. 
de juger exadement de l’effet * 
que peut produire la combinai-* 
fon de toutes ces couleurs en dif- : 
férentes proportions , je vais don- j 
ner le moyen d’en faire les épreu- 
ves en petit j 3c lorfqu’on eft con- 
tent d’une couleur formée de la 
forte , par un mélange d’autres 
couleurs en proportion connue , : 
on l’exécute en grand > & l’on eft " 
fur que la couleur de l’étoffe fera 
pareille à celle de l’échantillon, je 

^ Ail ^ 

CHAPITRE XXXIII. 



De la manière de préparer les 
Feutres d'ejjai . 



C Ette petite manœuvre eft 
très-fimple & fort utile , puif- 
qu’on peut voir en un quart- 
d’heure ce que doit devenir une 
étoffe de mélange après qu'elle 
aura été fabriquée , 3c même en- 
tièrement 



Chapitre XXXIII. 505 
tiérement apprêtée. On prend, 
pour cet effet , des laines de dif- 
ferentes couleurs , 2c après avoir 
pele exactement chacune en par- 
ticulier , on en fait le mélange 
[. avec les doigts dans la proportion 
que l’on juge à propos , mais le 
tout dans une très-petite quanti- 
té, enforte que le mélange étant 
ji fait, il y en ait à peu près-gros com- 
me le poing. On humede alors 
; cette laine d’un peu d’huile , 2 c 
on la carde à plufieurs reprifes 
avec de petites cardes , jufqu a ce 
que l’on voye que toutes les cou- 
leurs font fondues enfemble 2c 
parfaitement bien mêlées. On 
prend enfuite cette laine , qui eft 
très-ouverte 2c de la forme quar- 
rée de la carde ; on la plie en qua- 
tre ,2c on la preffe légèrement en- 
tre les mains. On la plonge dans 
une eau de favon fort chargée 2c 
froide , 2c la remettant entre les 

Y 



fo 6 L’Art de la Teinture. 
mains , on la preife fortement a 
plufieurs rcprifes , frappant quel- 
quefois d’une main fur l’autre. On 
frote enfuite lus deux mains lé- 
gèrement, bc en tournant l’une 
dans l’autre , ce qui affermit la 
laine en la refîerrant de tous fens , 

& lui faifant occuper moins de 
volume. On la trempe de nou- 
veau dans’ de l’eau de favon, & 1 

l’on continue de la fouler , jufqu’à 
ce qu’elle ait acquis de la con- 
fidence , & qu’elle foit devenue | 
femblable au feutre , bc à peu près £ 
de la même confidence que le drap 
ordinaire. Ce Feutre eft ,pour lors, 
une vraie image de ce que fera le : 
drap après la fabrication : car I e ' 
quand il a été bien foule , que la j n 
laine a été étendue bien également l ‘ 
dans la main en forçant de la car- 
de , bc qu’il a été fait avec foin , il r 
fe trouve aufifi égal &auffi uni que 
le drap le peut être. Pour lâche- * 



Chapitre XXXIII. 507 

ver même auffi parfaitement que 
le drap , après qu’il a été bien la- 
vé , pour emporter tout le fa von , 
on le fait fécher, & l’ayant mis 
entre deux papiers , on le prelfe 
avec un fer un peu chaud. Il ac- 
quiert , par ce moyen , un luftre 
& un caty qui le fait relfembler 
parfaitement à un drap qui a re- 
çu fes derniers apprêts. 

Lorfqu’on eft content de la cou- 
leur du Feutre , on fait le mélan- 
ge du drap en grand, en fuivant 
exactement les mêmes propor- 
tions , & F on eft aftiiré qu’il fera 
femblable au Feutre : car non-feu- 
lement les laines de différentes 
couleurs font aufïi exa&ement 
mêlées & rapprochées les unes 
des autres dans le Feutre que dans 
le drap j mais le favon , dont on 
s’eft fervi pour le fouler, a fait fur 
lui le même effet que ce qui doit 
arriver au drap dans le moulin à 

Y ij 



yo8 I/àrt de la Teinture. 
foulon: car il y a plufieurs cou- 
leurs, & fur tout celles qui ont 
été brunies, c’cft-à-dire, dans la 
compofition defquelles il entre 
des nuances du noir &: du gris, 
qui perdent au foulon une partie 
de leur bruniture 3 enforte qu’il 
faut toujours les teindre d'une 
•couleur plus foncée que celle 
dont on veut qu’elles demeurent. 
Ce défaut de folidité dans la bru- 
niture n’empêche pas quelle ne 



mais elle fe tache facilement par 
les liqueurs acres , ainfi que je l’ai 
déjà dit. 

Les couleurs qui font brunies 
fur la cuve de Paftel ou d’indigo , 
ne font pas dans le même cas , 
elles ne perdent prefque rien au 
foulon : ainfi on ne les fait guéres 
plus brunes qu’elles ne doivent 
être. Le Feutre fait le même ef- 
fet^ & l’on peut être affiné que 



réfifte très-bien à l’aétion de fair;. 




Chapitre XXXIII. 509 
fétoffe 11e perdra en grand au 
foulon , que ce que perd le Feu- 
tre avec le fa von. Par conféqueht 
cette opération préliminaire du 
Feutre doit être regardée com- 
me un guide afîiiré pour le choix 
&: l’affortiment des laines qui doi- 
vent entrer dans la compolinoia 
des draps de mélange. 

Les Feutres le font encore 
mieux avec le ffivon noir qu’avec 
le favon blanc ; mais il leur donne 
une odeur défagréable , qu’on a 
bien de la peine à leur ôter en les 
lavant 5 à plufieurs reprifes , dans 
différentes eaux. 

O11 peut teindre auffi des Feu- 
tres tout faits , en cas qu’on vou- 
lût faire des étoffes dans le {quel- 
le s une couleur couvrît toutes les 
autres \ pour lors , après que l’é- 
toffe auroit été mélangée des mê- 
mes couleurs que le Feutre , on la 
pafferoit dans la même teinture fur 

Yiij 



510 L'Art de la Teinture. 
laquelle on l’a paffée , & par ce 
moyen, on la feroit de la même 
couleur que ce feutre : mais cela ne 
doit fe faire fur l’étoffe qu après 
quelle eft revenue du foulon , 
qu’elle a été tondue en Fin , & 
qu’il ne refte plus qu’à l’apprêter. 
Cette méthode fera employée 
utilement , lorfque ce feront des 
mélanges , où l’on voudra em- 
ployer la cochenille y car elle fe 
rofe par trop , & fe gâte au fou- . 
Ion. Ainfi , lorfqu’on veut en em- 
ployer dans des étoffes de mélan- 
ge , il faut en compofer un bain i 
frais , dans lequel on paffera le 
drap lorfqu’ii n’aura plus d’autres ! 
apprêts à recevoir, que ceux que i 
l’on donne à un drap teint en 
blanc , après qu’il eft forti de la } 
teinture. 



lin du Grand & bon Teint* 







D E 

LA TEINTURE 

DES LAINE S 

EN PETIT TEINT.. 

$*&&&&&&&'& -k'k'k'&'k'k'k-k 

CHAPITRE I. 

’Ai dit , au commence- 
ment du Traité précé- 
dent, que la Teinture des 
Laines ou des Etoffes , qui en font 
fabriquées, fediilinguoit en grand 
&: en petit Teint. Les Réglemens 
ont fixé quelles font les qualités 
des Laines & des Etoffes qui doi- 
vent être teintes en bon teint 3 
&: quelles font celles qui le peu- 




5 ix L’Art de la Teinture. 
vent être en petit Teint. Cette 
diftin&ion a été faite fur ce prin- 
cipe , que les étoffes d une cer- 
taine valeur , & qui font ordinai- 
rement le deffus deshabillemens, 
doivent recevoir une couleur plus 
folide & plus durable, que des 
étoffes de bas prix , qui devien- 
droient néceiïairementplus chè- 
res & d'un débit plus difficile , fi 
on obligeoit de les teindre en 
bon teint, pareeque le bon teint 
coûte réellement beaucoup plus 
que le petit teint. D’ailleurs , les 
.étoffes de bas prix, qu’il eft permis 
de teindre en petit teint, ne font 
pour l’ordinaire employées qu’à 
faire des doublures , enfo rte qu’- 
elles ne font prefque point expo- 
féès à faftion de l’air ; & fi on s’en 
fert à d’autres ufages , elles s’ufent 
trop promptement , à caufe de 
la foiblefie de leur tiffure, & par 
conféquent il n’eft pas néceffaire 



Chapitre I. 515 
que la couleur en foie auilî folide 
que celle d’une étoffe de beau- 
coup plus longue durée. 

J’ai rapporté, dans le Traité 
précédent , avec le plus de p ré- 
ci fion &: d’exadi tude qu’il m’a 
été polîlble, la maniéré de faire 
en bon Teint toutes les couleurs 
imaginables : je vais faire la mê- 
me chofe dans le petit Teint. 
J’enfeignerai les moyens de faire 
les mêmes couleurs avec d’autres 
ingrédiens que ceux dont j’ai par- 
lé jufqu’à préfent , & qui, s’ils nont 
pas la folidité des premiers , ont 
louvent l’avantage de donner des 
couleurs plus vives & plus bril- 
lantes ; outre que la plupart ren- 
dent la couleur plus unie & s’em- 
pîoyent avec beaucoup plus de 
facilité que les ingrédiens du bon 
Teint. Ce font là les avantages 
de ces matières , qu’on nomme 
j Falix Ingrédiens y & quoiqu’il fui 

Yv 



514 L’Art de la Teinture. 
à defirer que l’ufage en fût beau- ! 
coup moins répandu qu’il ne l’eft, 
on ne peut pas dire qu’ils n’ayent . 
aufiî leur utilité pour des étof- 
fes moins expofées à l’air, ou dont 
la couleur n’a pas befoin d’être 
fort durable. Je puis encore ajou- 
ter que les couleurs s’alfortififent 
prefque toujours avec beaucoup 
plus de facilité, &: plus vite, en pe- 
tit' Teint, qu’on ne pourroit le 
faire en bon Teint. 

Je 11e fui vrai point, pour ce 
genre de Teinture , le même or- 
dre que j’ai fuivi dans le bon 
Teint, parcequ’ici on ne recon- 
noît point de couleurs primiti- 
ves. Il y en a peu qui fervent de 
pied à d’autres : la plupart ne 
naiflent pas de la combinaifon de 
deux, ou de plufieurs couleurs 
fimples. Enfin , il y a des couleurs, 
comme le Bleu, qui ne fe font 
prefque jamais en petit Teint, 



Chapitre I. 515 

Voici donc l’ordre que je me 
propofe de fuivre. Je vais d’abord 
expofer les noms de tous les in- 
grédiens qui doivent particuliére- 
ment être affeftés au petit Teint \ 
je donnerai enfuite la maniéré 
d’employer chacun de ces ingré- 
diens , &: d’en tirer toutes les cou- 
leurs qu’ils peuvent fournir. On 
verra qu’il y a plufieurs de ces in- 
grédiens qui donnent des cou- 
leurs femblables , enforte qu’il 
eut été impofliblc de traiter ces 
couleurs féparément , fans tom- 
ber dans des répétitions ennuyeu- 
fes & même embarraffantes pour 
le Ledeur. Voici quels font les 
ingrédiens jufqu ici connus , du 
petit Teint j &: mis'dans l’ordre 
que je fuivrai dans le cours de cet 
Ouvrage: - 

La Teinture de Bourre ou Poil de 
chevre gurencé , XOrJeille , le bois 
d’Inde ou de Campèche , le bois de 

y vj 



5 16 L'Art de la Teinture. 
Brejil , le Fuji et , le Roucou , la grai- 
ne d’ Avignon , le Curcuma ou terra 
mérita. Je ne parle point ici du 
Santal ni de la Suye , quoique ces 
ingrédiens foient finguli ère ment 
affe&és au petit Teint v parceque 
j'ai donné la maniéré de les em- 
ployer dans le Chapitre XIX. qui 
traite du Fauve. On y trouve les 
raifons que j'ai eues de les placer 
en cet endroit. 



CHAPITRE II. 



jtur 

pci 

ICC 

Idc 

|ex 

I 1 ) 

s c 
ép 

fi 

te 

i 

l 

le 

C 



De la Teinture de Bourre. 



ai 



J L y a dans la Teinture de d 
Bourre deux préparations fort g 
différentes l’une de l’autre : la t 
première eft pour la garence y &: 
elle appartient au grand & bon 
Teint : la fécondé eft pour la 
fondre &: l’employer j ce qui ap- 
partient au petit Teint. LaTein- 



Chapitre IL 5T7 
ture de Bourre étoit autrefois 
pern^ife dans le bon Teint; mais 
c’étoit plutôt parcequ’elle fe tire 
de la garence , que par aucune 
expérience qu’on eut faite pour 
s’ affûter de fa folidité. Je fai 
éprouvée avec grand foin, &: 
j’ai reconnu , à n’en pouvoir dou- 
ter, qu’il n’y a point de couleur 
qui fe paffe plus vîte à l’air. C’eft 
; fans doute pour cette raifon, qu’on 
l’a reftrainte au petit Teint dans 
le nouveau Reglement de 1737. 
Cependant , comme parle même 
Reglement , il n’eft pas permis 
aux Teinturiers du petit Teint 
d’employer la garence, ni même 
d’en tenir chés eux , il a été fta* 
tué qu’il ne ferôit permis qu’aux 
Teinturiers de bon Teint de ga^ 
rencer la Bourre , & à ceux dù 
petit Teint de la fondre & de 
l’employer. 

Ce garençage de la Bourre 



v ÿi8 L’Art de la Teinture. 
roit dû fe trouver au Chapitre I tu 
XVII. du précédent Traité $ mais U 
j'ai mieux aimé rapporter tout |i< 
de fuite les opérations qui ont Iv 
entr’elles une liaifon nécelfaire > d 
que de m’attacher trop fcrupur j c 
leufement à cette diftinétion du p 
grand & du petit Teint, qui eft t 
l’objet particulier de la Police de (] 
cet Art , ô£ qui dans quelque oc- 1 
cafion m’auroit fait tomber dans i 
l’obfcurité , ou dans des répéti- ( 
rions continuelles : d’ailleurs, la » t 
Police de la Teinture n’eft pas jt 
l’Art confidéré en lui-même. I 
Pour garencer la Bourre , on 1 1 
en prend quatre livres, ou quatre | 
livres de poil de Chevre , bien ( 
écharpi &: bien ouvert ou féparé , 
afin que la teinture puiffe mieux 
le pénétrer. On le fait boüillir 
pendant deux heures, dans une 
fuffifante quantité d’eau fure j en- 
fuite on le met égoûter pendant 



Chapitre I L 51-9 

une heure , & on le plonge dans 
une moyenne Chaudière , à demi 
remplie d’eau, avec quatre li- 
vres d’alun de roche, deux livres 
de tartre rouge, &: une livre de 
garence. On fait boüillir le tout 
pendant fix heures, en y remet- 
tant de l’eau chaude à mefure 
que le bain fe tarit , puis on le 
laide palier la nuit dans ce boüilr 
Ion , ainh que la journée du len- 
demain. Le troilîéme jour, on le 
retire , & on le met égoûter dans 
un panier. Quelques Teinturiers 
l’y laident huit jours, mais il ar- 
rive fouvent qu’il fe trouve terni 
par ce féjour dans un vaifleau de 
cuivre , dont le boüillon a le 
temps de corroder des parties. 
Après qu’on a bien lavé ces qua- 
tre livres de Poil garencé , on 
charge aux deux tiers la moyen- 
ne Chaudière , de moitié eau fure 
& moitié eau commune j & lorf- 



5^0 L’Art de la Teinture. 
que ce bain eft prêt à boüillir , 
on y met huit livres de garence 
qu’on a bien dépecée ■& écrafée 
entre les mains. Lorfque la ga- 
rence a été mêlée dans le bain, 
on y met les quatre livres de 
Bourre ou Poil, &: on fait boüil- 
lir le tout pendant fix heures. 
Enfuite on lave bien cette Bour- 
re , & le lendemain on la ga- 
rence une fécondé fois &: de la 
même maniéré } mais feulement 
avec quatre livres de garence , 
au lieu de huit qu’on a employées 
la veille. Après ce fécond garen- 
çage , on la lave bien & on la fait 
lécher: elle eft alors prefque noi- 
re & en état d’être Employée. 
On voit que par cette opération, 
quatre livres de Bourre fe trou- 
vent chargées de la teinture de 
treize livres de garence. Néan- 
moins il refte encore de la tein- 
ture dans le bain> appelle 



Chapitre IL jet 
alors un vieux garençage , Sc que 
Ton garde pour s’en fer vit en 
'certaines occalions , comme dans 
des couleurs de Tabac, de Ca- 
ndie & plufieurs autres. 

Lorfque la Bourre eft ainfî ga- 
tencée par le Teinturier du grand 
&c bon Teint, il la vend au Tein- 
turier du petit Teint, qui a le 
droit de la fondre &: de l’em- 
ployer. Voici de quelle maniéré 
on s’y prend pour la fondre. C’eft 
la méthode ordinaire , mais qui 
ne laide pas que d’avoir fa diffi- 
culté , & qui n’eft connue que 
d’un petit nombre de Teinturiers. 

On met à fept heures &: demie 
du matin, ftx féaux d’eau claire 
dans une moyenne Chaudière , & 
lorfque l’eau eft tiède * on y jette 
cinqlivres de cendre grave lée bien 
pilée. On fait boüillir le tout juf- 
qu’à onze heures ; & le bain é- 



'5*2, L’Art de la Teinture. 
tant diminué afifés confidérable- ni 
ment pour pouvoir tenir dans S 
une Chaudière plus petite , on n 
Fy tranfvafe , ayant attention de ri 
laiffer dépofer auparavant les fé- i 
ces de la cendre gravelée , afin 1 
de n’en employer que le plus | 
clair. On prend en-fuite un feau i 
de ce bain , qu’on remet dans la i 
moyenne Chaudière après l’avoir 
bien nettoyée > oti refait de flous 
un peu de feu. On y met petit 
à petit les quatre livres de Bourre 
gare ne ée & éparpillée } &r en mê- 
me temps , on ajoute du bain 
tiède & falin de la petite Chau- 
dière , pour abattre le botiillon 
qui s’élève de temps en temps 
jufqu’au haut de celle où fe fait 
Fopération.. 

Lorfque toute la Bourre &: le 
bain de la petite Chaudière ont 
été mis dans la moyenne , on re- 



Chapitre II. jjlj 
met un feau d’eau claire fur Tes 
fèces de la cendre gravelée , de- 
meurées dans la petite Chaudiè- 
re. Cette eau fert à remplir le bain 
de la moyenne à mefure qu’il s’é- 
vapore. Toute cette Bourre fe 
fond , ou eft difloute par l’aétion 
de la cendre gravelée , & dès la 
première demie heure on n’en 
voit plus le moindre poiL Le bain 
eft alors d’un rouge très-foncé.. 
On fait bouillir ainfi le tout , fans 
y rien ajouter jufqu à trois heu- 
res après midi , afin que la diffo- 
lution de la Bourre foit plus exa- 
ctement faite. Alors on met un 
bâton en travers fur la Chaudiè- 
re } & fur ce bâton , on pofe un 
feau rempli d’urine fermentée. 
Il faut avoir fait auparavant, à 
ce feau , un petit trou vers fa 
partie inférieure , de y mettre un 
peu de paille } enforte que l’uri- 
ne puifle couler très -lentement 



514 L’Art de la Teinture. 
dans la Chaudière. Pendant qu’- 
elle coule , on fait boüillir le bain 
à gros boüilions , & cette urine 
'remplace ce qui s’en perd par l’é- 
vaporation. Cette opération dure 
cinq heures , pendant lefquels on 
y fait entrer jufqu’à trois feau* 
d’urine. On l’y fait couler à filet 
plus fort quand l’ébullition eft vio- 
lente, que quand elle eft modérée* 
Il faut obferver que c r eft à caufe 
de la petite quantité de Bourre, 
qu’on a mis dans l’expérience 
dont je donne ici le détail , juf- 
qu’à cinq livres de cendres gra- 
velée ^ mais lorfqu’on fond trente 
livres de Bourre à la fois , ce qui 
eft la quantité ordinaire qu em- 
ployent les Teinmriers de Paris , 
on ne met que douze onces de 
cendre gravelée pour chaque li- 
vre de Bourre. 

On fent , pendant tout le temps 
de cette opération , une allés for- 



V 



Chapitre IL 
te odeur de fel volatil d’urine v 
il fumage prefque toujours une 
écume fur le bain* elle eft affés 
brune au commencement, mais 
elle le devient encore plus après 
l’addition de l’urine. On recon- 
noît que le bain eft fuffifamment 
cuit lorfqu il ne s’élève plus , & 
qu’il bout à petits boüillons , c’eft 
ce qui eft arrivé à l’opération pré- 
fente vers les huit heures du loir. 
Alors on ôte le feu, on couvre 
bien la Chaudière avec fon cou- 
vercle & des couvertures , & on 
la faille ainfi jufqu’au lendemain. 
On avoit pris, à diverfes repri- 
fes , depuis trois jufqu’à huit heu- 
res du foir , des échantillons de 
la couleur du bain , en y trem-^ 
pant des petits morceaux de pa- 
pier ■: les premiers étoient fort 
bruns , &: 'ils ailoient toujours en 
s’éclairci ffant & s’uniftant de plus 
en plus , à mefure que le volatil de 



r fi€ L’Art de la Teinture. 
l’urine agifloit fur les parties co- 
lorantes du bain. 

Il ne reftoit plus alors quà tein- 
dre la laine dans ce bain ainli 
préparé , & que l’on nomme Fon- 
te de Bourre. C’eft l’Ouvrage le 
plus facile qui foit dans la Tein- 
ture. On y procède de cette for- 
te : Un quart-d’heure avant que 
de teindre dans ce bain , on y 
met un petit morceau d’alun de 
roche bien net, & on pallie la 
Chaudière pour le faire fondre. 
Comme ce bain qui étoit dans 
la moyenne Chaudière avoit été 
tenu couvert toute la nuit , de 
qu’on n’avoit pas éteint le feu de 
fon fourneau , il étoit encore 
chaud à ne pouvoir y tenir la 
main. On en prit le plus clair, qu’on 
tranfporta-dans une petite Chau- 
dière, avec une fuffifante quan- 
tité d’eau tiède } on y plongea de la 
laine teinte en jaune avec la gau- 



Chapitré II. 52,7 

•Se 5 &eUe y devint dun bel orangé 
tirant fur le couleur de feu j c’eft- 
à-dire , de la -couleur appellée 
Nacarat /& connue chés les Tein- 
turiers fous le nom de Natearat de 
Bourre , parcequ’il fe fait commu- 
nément avec la Bourre fondue , 
quoiqu’on puilfe le faire aufli 
beau ■& beaucoup meilleur en 
bon teint , comme on peut le voir 
dans le Chapitre XXV. du Traité 
précédent , qui traite des cou- 
leurs réfuitantes du mélange du 
rouge & du jaune. 

On pafla , fur le même bain , 
vingt botter de laines blanches , 
l'une après l’autre $ en commen- 
çant par celles qui dévoient être 
les plus brunes , &: les y laiffant 
plus ou moins long - temps , fui- 
vant la nuance plus ou moins fon- 
cée qu’on vouloir leur donner : 
on en fit de la forte une fuite dé- 
gradée, depuis le Nacarat jufqu au 



çiS L’Art de la Teinture, 
couleur de Cerifes . On doit faire 
obferver qu’à mefure que le bain 
fe confommoit , on en reprenoit 
de celui de la moyenne Chau- 
dière , ayant grande attention de 
ne pas remuer le fédiment du 
fond : on avoit foin auilî d’entre- 
tenir toujours un peu de feu fous., 
la petite Chaudière , afin de con- 
ferver au bain à peu près le mê- 
me degré de chaleur. On conti- 
nué de la forte à pafler de la lai- 
ne , jufqu’à ce que tout le bain 
foit employé , qu’on en ait tiré, 
toute la couleur. Mais on ne pour- 
roit pas y teindre les couleurs 
fort claires , parceque lorfque la 
couleur du bain eft autant aftoi- 
blie quelle doit l’être pour ces 
couleurs , elle fe trouve ordinai- 
rement chargée d’impuretés, qui 
oteroient la vivacité néceflaire à 
ces fortes de nuances, plus qu’à 
toutes les autres., 



Voici 



Chapitre I I. 52,9 

Voici donc comment fe font 
les nuances , plus claires que le 
couleur de Cerifès. On charge une 
Chaudière d’eau claire , 6 c Ton y 
met cinq ou iix bottes de laine la 
plus foncée que l’on ait teinte fur 
la Bourre ; c’eft-à-dire , de la 
nuance qui fuit immédiatement 
le Nacarat. L’eau , venant à boüil- 
lir, enlève toute la couleur que 
la laine avoir prife} & c’eft dans 
ce nouveau bain que l’on palfe 
l’autre laine qu’on veut teindre , 
depuis le couleur de cerifes juf- 
qu’au couleur de chair le plus 
pâle , en obfervant toujours de 
commencer par les nuances les 
plus foncées. 

La plupart des Teinturiers qui 
ne fçavent pas fondre la Bourre , 
ou qui n’en veulent pas prendre 
la peine , achettent quelques li- 
vres de cette écarlatte de Bour- 
re , qu’ils font déboüillir de la for- 



530 L'Art de la Teinture. 
te pour taire toutes leurs nuances 
claires , ce qui , comme on le voit , 
réufiit avec beaucoup de facilité. 
Mais cette même opération prou- 
ve combien peu on doit compter 
fur la folidité d'une couleur qui 
s’en va fi promptement dans l'eau 
bou illante. En effet , c’eft une des 
plus mauvaifes couleurs qu'il y 
ait dans la teinture 3 c’eft pour 
cette raifon que dans le nouveau 
Réglement on l'a retranchée du 
bon teint, pour ne la tolérer que 
dans le petit teint feulement , 
ainiî qu’on l’a dit ci-devant. 

Il fe préfente ici une réflexion 
à faire : c’eft qu’il eft démontré 
par cette opération finguliere , 
qu’on peut tirer une très-mauvai- 
fe couleur d’un ingrédient , qui , 
de tous ceux qu’on employé en 
teinture , eft peut-être le meilleur 
& le plus folide. La Garence eft 
connue pour telle 3 cependant , 



Chapitre 1 1. 531 

lorfque cc poil teint, avec toutes 
les précautions néceffaires , pour 
en allurer la couleur autant qu'il 
eft poflîble , vi ent à être diifout où 
fondu dans un bain de cendres 
gravelées , fa couleur , en acqué- 
rant un nouvel éclat, perd toute 
fa folidité , 6c ne peut plus être 
mife que dans la claffe des plus 
fauffes teintures. 

On pourroit croire que le peu 
de folidité de cette couleur , vient 
de ce que la laine n’a reçû aucu- 
ne préparation , ni retenu aucun 
fel avant que detre p ailée dans 
la fonte de Bourre ; mais j’ai é- 
prouvé que cela n’y faifoit rien, 
&c j’ai paifé dans cette teinture 
de la laine boüillie à l’ordinaire, 
& d’autres laines diverfement pré- 
parées , fans que la couleur qu’el- 
les ont prifes , ait acquis plus de 
folidité y elles ont eu même moins 
d’éclat , c’eft-à-dire , quelles font 



5 jz L’Art de la Teinture. 
forties plus ternes que celles qui 
y ont été teintes fans aucune pré- 
paration. 

Quoique je dife que les laines 
ne reçoivent aucune préparation 
avant que de les teindre fur la 
fonte de Bourre , il eft cependant 
néceflaire de fouffrer celles qui 
font deftinées pour les nuances 
claires , parceque cela leur don- 
ne beaucoup de vivacité &: d’é- 
clat, attendu que le rouge de la 
fonte de Bourre s’applique fur un 
fond beaucoup plus blanc qu’il ne 
le feroit fans la vapeur du fouf- 
fre , qui l’a nettoyé de toutes fes 
impuretés. On fait la même cho- 
fe pour les bleus clairs ou déblan- 
chis , & pour quelques autres cou- 
leurs y mais cette opération n’eft 
ordinairement mife en ufage que 
fur les laines deftinées aux Cane- 
vas, ou à la fabrique des Tapif* 
fériés. 



Chapitre IL 535 
Ce ne font point les Teinturiers 
qui la font, à caufe de la puan- 
teur du fouffre & de l'embarras 
que cela occafionne. Pour en don-souffer 
ner cependant une idée , je dirai Lâlne * 
que Ton fufpend la laine blanche 
fur des cerceaux ou fur des per- 
ches , dans une chambre bien fer- 
mée , & qu’on place au- de Tous 
de cette laine des réchauds pleins 
de charbon allumé , dans lefquels 
on jette du fouffre puivérifé. O 11 
ferme enfuite la porte de la cham- 
bre afin que la famée s’y confer- 
ve plus long-temps , & agiffe fur 
la laine , qui y demeure jufqu’à 
ce qu’elle foit entièrement blan- 
che : c’eft alors ce que l’on appel- 
le de la laine fouffrée ; 6c c’eftia pré- 
paration quelle doit avoir pour 
donner de la vivacité aux cou- 
leur de rofe , couleur de cerifes 
6c couleur de chair , qui fe tirent 
de la fonte de Bourre. 

Z iij 



534. L’Art de la Teinture. 

Théorie La raifon pourquoi d’un insrré- 

de la fonte j • < 1 < 1 . i 

de Bonne, client , tel que la racine de Ga- 
rence , on tire des couleurs auffi 
peu folides que celles que donne 
la fonte de Bourre , n'eit pas dif- 
ficile à trouver. Dans la premiè- 
re opération du garençage de la 
Bourre , on a afliué , par le boüil- 
lon d’alun & de tartre , le rouge 
de la garcnce fur ce poil, autant 
qu’il étoit poflible : mais comme 
on le furcharee de cette couleur, 

O # ^ 

il eft aile de concevoir que les 
atomes colorans fuperflus , n’é- 
tant appliqués que fur ceux qui 
rempliiTent déjà les pores de ce 
poil, il n’y a que les premiers qui 
foient réellement retenus dans 
ces pores , & qui foient maftiqués 
par les fels. Ce poil ainfi rougi 
par la garence , jufqu’à devenir 
prefque noir , perdrait beaucoup 
de l’intenfité de cette couleur , fi 
on le faifoit boüillir dans quelque 



Chapitre IL 535 






liqueur , ne fut-ce que de l’eau 
fimpie ; mais on ajoûte à cette 
eau de la cendre gravelée, à pa- 
reil poids que la Bourre déjà 
teinte qu’on y veut fondre : par 
conséquent , on fait une lefiive de 
fel alcali fixe très-forte. J’ai déjà 
dit, dans un autre endroit du 
Traité précèdent, que lesleilîves 
alcalines, fort chargées, détrui- 
foient le tiflii naturel de prefque 
toutes les matières animales , ainfi 
que des gommes & des ré fine s 3 
en un mot, que le fel alcali eft 
leur diflolvant. Dans l’opération 
préfente , la leifive des cendres 
gravelées eft fort concentrée , fort 
acre; & par conféquent elle eft 
en état de fondre la Bourre , qui , 
comme on le fçait , eft le poil 
d’un animal: auffi le lait-eLe très- 
promptement & avec une fer- 
mentation vive , aifee à reconnoî- 
tre par l’élévation prompte & vio- 

Z iiij 



5 5 6 L’Art de la Teinture. 
lente du boüillon. Par confcquejit 
elle détruit la tijjure naturelle de 
chacun de ces poils ; & les parois 
des pores étant en même temps 
rompues & réduites en parties 
infenfibles , ces parois n’ont plus 
ni confidence , ni reffort pour re- 
tenir les fels & les particules co- 
lorantes qui leur étoient aahé- 
rens. Donc les particules anima- 
les du poil, les parties coloran- 
tes de la garence, les parties fa- 
lines du boüillon , &: les fels alca- 
lis de la cendre gravelée , fe trou- 
vent confondus &: forment un 
mélange nouveau , qui ne peut 
plus fournir de teinture folide , 
parceque de toutes ces parties fa- 
lines mélangées , il ne fe peut plus 
former une quantité luffifante de 
fels capables de fe cryftallifer , de 
de donner des molécules réfiftan- 
tes à l’eau froide &: aux rayons 
du foleil. En un mot, il ne peut 



Chapitre II. 53 7 

s’y former de tartre vitriolé , par- 
eeque le fel alcali s’y trouve en 
trop grande abondance. 

Pour aviver la teinture obfcure 8 c 
furchargée de la garence appli- 
quée d’abord fur la Bourre , 8 c de- 
puis confondue parla fonte de ce 
poil dans le mélange dont il vient 
d’être parlé , on ajoûte de l’urine 
fermentée en quantité coniidéra- 
ble : ainli , c’efl: encore une ma- 
tière de plus pour ôter toute ef- 
pérance de cryftallifation : par 
conféquent , il eft déjà clair que 
toute laine , non préparée par 
d’autres fels, qu’011 trempera dans 
un bain tellement compofé , ne 
peut s’y enduire que d’une cou- 
leur fuperficielle , qui 11e trouve 
point de pores préparés , ni rien 
de falin dans ces pores , qui puif- 
fe en maftiquer les atomes colo- 
rans \ il s’enfuit que cette teintu- 
re doit abandonner fon fujet au 

Z v 



53$ L’Art de la Teinture. 
moindre effort , de quelque na- 
ture qu’il foit, & de quelque part 
qu’il vienne. 

Mais une laine préparée parle 
boiiillon de tartre &: d’alun, ne 
prend pas dans le bain de la fon- 
te de Bourre , une couleur plus 
folide qu’une laine non prépa- 
rée par ces fels. Cette fingulari- 
té , qui n’eft pas fans caufe, n’eft 
pas non plus fans explication : 
c’eft qu’un bain , dans lequel il fe 
trouve en abondance , des alcalis 
fixes, attaque le tartre refté du 
boiiillon précédent dans les pores 
de la laine. Ce tartre change de 
nature 3 & de difficile à fondre 
qu’il étoit auparavant, il devient 
un tartre foluble , c’eft-à-dire , un 
fel qui fe diffout très-aifément , 
même dans l’eau la plus froide. 

O11 dira, peut-être, qu’il étoit 
refté des particules d’alun dans 
les pores de la laine préparée j 



Chapitre II. 



539 



que de ces particules d’alun , 6c 
du morceau de ce même fel qu’on 
met dans le bain rougi par la 
fonte de Bourre , il doit fe for- 
mer , avec le fel alcali de la cen- 
dre gravelée , un tartre vitriolé 
qui devroit affurer la teinture fé- 
lon mes principes. Je puis répon- 
dre , premièrement , qu’outre que 
l'urine empêche la combinaison 
des deux fels , néceflaire pour la 
formation du tartre vitriolé > 
quand même cet empêchement 
n’exifteroit pas, la quantité qui fe 
fonneroit de ce fel , que j’ai nom- 
mé dur dans un autre endroit , ne 
feroit pas fufHfante pour masti- 
quer tous les pores de la laine , 
6c les mettre en état de recevoir 
6c retenir les atomes colorans. 
De plus, l’acreté des fels alcalis 
du bain , qui a été capable de 
di (foudre entièrement la Bourre 
pendant une longue 6c forte ébul- 

Z vj 



540 L’Art de la Teinture. 
linon, feroit encore en état de 
difloudre la laine qu’on y trem- 
pe , fi on l’y faifoit boüillir com- 
me la Bourre. Mais quoiqu’on ne 
donne pas au bain le degré de 
chaleur qui feroit néceffaire pour 
cette deftruftion totale , il eft ai- 
fe de concevoir que , fi la fom- 
me de l’aétion détruifante n’eft 
pas la même , au moins il en exi- 
iïe une partie , &: , pour ainfi dire , 
une fraûion , qui n’eft peut-être 
qu’un millième de cette fomme , 
mais qui fuftit encore pour cor- 
roder les parois des pores de la 
laine , les aggrandir exhorbitam- 
ment, & les mettre par-là hors d’é- 
tat de retenir les atomes qui colo- 
rent. Joignez à cela , que le poil 
eft fondu dans le bain , & par 
conféquent mêlé avec les par- 
ties colorantes de la garence, en 
très-grande quantité 3 que ce font 
des parties hétérogènes qui em- 



Chapitre III. ^41 
pêchent le contad immédiat de 
ces mêmes parties colorantes , & 
qu’ainfi tous ces empêchemens 
réiinis doivent rendre cette cou- 
leur moins folide , moins tenace 
qu’aucune de celles du petit teint. 
C’eft ce que l’expérience ne prou- 
ve que trop , puifqu’il 11’y a qu’à 
plonger un échevau de laine , 
teinte en rouge par la fonte de 
Bourre , dans de l’eau boüillante, 
pour la décolorer entièrement. 

CHAPITRE III. 

De l'Orfeitle , & de U maniéré de 
l'employer* 

L ’Orseille eft une pâte mol- 
^ le d’un rouge foncé , qui é- 
tant Amplement délayée dans de 
l’eau chaude , fournit un grand 
nombre de différentes nuances. 
Il y en a de deux fortes 3 la plus 



54* L’Art de la Teinture. 
commune , qui eft en même temps 
la moins belle & la moins bonne , 
fe fabrique pour l’ordinaire en 
Auvergne, d’un Lichen ou efpéce 
de mouffe fort commune fur les 
rochers de cette Province. Elle 
eft connue fous le nom d’Orfetile 
à 1 Auvergne ou de terre . L’autre eft 
beaucoup plus belle &: meilleure : 
elle fe nomme l’ Or fetlle d’herbe ou 
des Canaries , ou du Cap-Ferd. On 
en prépare à Lyon , à Paris , en 
Angleterre, & en quelques autres 
endroits. 

L’Orfeiile d’Auvergne , qu’on 
nomme aufti Pérelle , eft une ef- 
péce de croûte ou de mouffe qu’on 
ramaffe fur les rochers. On la 
broyé & on la mêle avec de la 
chaux , l’arrofant pendant plu- 
fieurs jours avec de l’urine fer- 
mentée. Au bout de huit ou dix 
jours, elle devient rouge en fer- 
mentant 5 &: elle eft en état d’être 



Chapitre III. 545 
employée à la teinture. 

L’Orfeille d’herbe , qui eft le 

! . Lichen gracus , Polypoïdes tincionus 
Saxatihs Coroll. 40 . ou le Fucus Ver - 

Î rucofus Tincortus J. B. 5. Inft. R. 
herb. 568 , 6cc. croît dans les Ifles 
Canaries , attaché aux rochers y 
principalement à ceux qui font 
en vue de la mer. Toutes ces Ifles 
donnent de l’Orfeille \ mais celle 
des Ifles de la Gomére 6c de Fer, 
pafle pour la meilleure. Elle eft 
brune , bien nourrie , avec de pe- 
tites taches blanches, argentées 
deflfus. * Année commune , il s’en 
recueille environ 500 quintaux 
dans l’Ifle de Ténénffe ; 400 à cel- 
le des Canaries s 300 à Fuerta-Venr- 
tura y 300 a Lanfarotte ; 300 à la 
Gomére y 6c 80 o à ilfle de Fer. 

Les Orfeilles de Ténénffe , Ca- 
naries 8c Paierie , font affermées 

* Mémoire de M.Porlier Conful , datte de Sainte 
Croix de Ténériffe le 25. Janvier 173 1. 



544 L’Art de la Teinture. 
pour le Roi d’Efpagne à des par- 
ticuliers qui la font cüeillir. En 
dernier lieu ( 1730 ) ils ont donné 
jufqu’à la fomme de 1500 piaftres 
pour cette Ferme , & outre cela ils 
payent, depuis quinze jufqu’à vingt 
Ré aux du quintal , aux hommes 
qui la recüeillent. Les autres Mes 
apartiennent à d’autres Seigneurs, 
qui la font ramafler & vendre à 
leur profit. Il faut remarquer que 
dans les années de difette , il fe 
reciieille beaucoup plus d’Orfeil- 
les que dans les aimées abondan- 
tes , parceque tous les pauvres 
s’occupent à la ramafifer. 

Dans les temps paflés , l’Orfeil- 
le ne valloit , rendue à bord à fain- 
te Croix de Ténérifte , que trois 
à quatre piaftres le quintal ; mais 
depuis 1725 , on a beaucoup de 
peine à en trouver à dix piaftres, 
parcequ’elie eft très - demandée 
pour Londres, pour Amfterdam, 



P 

1 

f 

( 



1 

1 



Chatitre III. ^45 
pour ritalie 6c pour Marfeille. En 
1730 elle fut vendue à Londres 
jufqu’à quatre livres fterlings le 
quintal. 

Les Mes de Maàere , Porto San- 
ta 6 c les Sauvages , produifent aufli 
de l’Orfeille. 

Vers la fin de 1730, le Capi- 
taine d’un Vaille au Anglois, ve- 
nant des Mes du Cap-Verd, ap- 
porta à fainte Croix un fac d’Or- 
îeille pour montre. Il communi- 
qua fon fecret à des Négocians 
Ëfpagnols 6c Génois , lefquels fe 
déterminèrent dans le mois de 
Juillet 173 1 à envoyer un bateau 
aux mêmes Mes. Sur ce bateau 
ils mirent huit Ëfpagnols accou- 
tumés à cueillir l’Orfeille. Ils abor- 
dèrent aux Mes de faint Antoine 
6c de faint Vincent , ou , en peu 
de jours , ils firent un chargement 
d’environ 500 quintaux de cette 
plante qu’ils y trouvèrent en abon- 



54^ L'Art de la Teinture. 
dance , fans qu'il leur en coûtât 
autre chofe , qu'une piaftre par 
quintal, de préfent au Gouver- 
neur. L'Orfeille des Mes du Cap- 
Verd paroiffoit plus grolfe , plus 
longue & plus fournie que celle 
des Canaries , c'eft apparemment 
parcequ’on n'étoit pas dans l'ufa- 
ge de la cüeillir toutes les années , 
comme on fait aux Canaries. 

Les ouvriers qui préparent l’Or- 
feille d’herbe , font un myftére 
de cette préparation , mais on la 
trouve allés bien détaillée dans 
un Traité de M. Pierre- Antoine 
Micheli , qui a pour titre : Nova, 
Plant arum généra , imprimé in-4 0 . 
à Florence en 1719 , page 78 > en 
ces termes : 

» Infectores (Florentini ) hanc 
» plantain appellant Vernaculo 
nomine Rocella vel Orcella vel 
Rafpa y ejufque ope fericum & 
lanam , non folum peculiari 



» 



93 



C( 



n 



Chapitre III. 547 
quodam colore fub purpureo « 
imbuunt , quem Columbmum vo- * 
canr , ob fimilitudinem cum cc 
collo Columbkio , fed etiam cc 
aliis compofîtionibus admif- <c 
cent, ut diverfos colores effi- « 
ciant.Præparant veto illamhoc a 
modo : Plantam in pulverem « 
adeo tenuem reducunt, ut per « 
çerniculutn facillimè trajicia- a 
tur. Deinde , vetere Maris uri- ce 
nâ ( nam mulieris perniciofa ce 
habetur) leviter illam irrorant « 
yafe ligneo contentam , & fe- ce 
mel in die agitant j atque eo- « 
dem tçmpore in eam démit' « 
tunt aliquantulum cineris ex « 
fodà , donec expleto opéré , ce 
ejus quantitas lingulis diebus « 
immifla, ad quantitatem pulve- « 
ris, fie in ratione 1. ad 11. lïve ce 
plus , five minus \ prout planta ce 
eft magis érafla vel tenuis , vel ce 
recens , vel vêtus : idque fit j « 



54S L’Art de la Teinture. 

» donec totum compofitum præ- r> 
» diftum Colorem Columbinum v 
3 > exhibeat. Podca ligneo dolio- , 
» lo reponunt , & urinani vel li- c 
» xivitim calcis, aut gypfi , quo p 
^ dealbantur parietes , lliper in- j 
33 fundunt ? ut tota quantitas con- ’ 
» tegatur & ad nfum fervant. u 
33 Compofitionem hanc vocant ^ 
33 Oricello , fortè à nomine plantæ j 
33 RocelU. Sufpicari fubit nonnul- > 
33 las hujus generis plantas , eô- j 
33 dem vel aliô modo præparatas , { 

33 eumdem Colorem vel alium 1 
33 præbere pode. Quod nunc in- . 
33 nuide fudîciat ut inftituta ex- | 
33 perimenta ad has cogitationes 
33 deducant. 

Dans le petit Livre Italien delT- 
arte Tmtorm , ou Pliûo , petit in- 
ii. page xio ; on trouve audî la 
préparation de fOrfeille comme 
il fuit : Prenés une livre d’Orfeil- 
le de Levant ; bien nette ? humé- 



Chapitre III. 549 
ftez-la d’un peu d’urine ; ajoutez- 
y du fel ammoniac , du fel gem- 
me , du falpêtre , de chacun deux 
onces; mêlez bien le tout après 
l’avoir pilé , & laiffez-le ainfi pen- 
dant douze jours , le remuant 
deux fois par jour; ajoûtez alors 
un peu d’urine , enforte que l’her- 
be foit toujours humide , & laif- 
fez-la encore huit jours en cet 
état , en continuant de remuer. 
Enfuite , prenez deux livres 8c de- 
mie de potalfe bien pilée , que 
vous y ajoûterez avec une livre 
6c demie de vieille urine. LaiiTez 
le tout encore huit jours , remuant 
à l’ordinaire ; après quoi vous y 
mettrez encore autant d’urine , àc 
au bout de cinq ou lîx jours vous 
y ajoûterez deux gros d’arfenic , 
alors elle fera en état de teindre. 

Pour imiter ces procédés , en re- 
jettant ce qui m’y paroiffoit d’in- 
utile , j’ai mis une demie livre 



550 L’Art de la Teinture. 
d’Orfeille du Cap-Verd, hachée 
ou coupée bien menue avec des 
cizeaux , dans un vaiffeau de cry- 
ftal ayant fon couvercle. J’y ai 
verfé de burine fermentée , ce 
qu’il en falloit pour la bien hu- 
meéter, puis j’y ai ajouté luffîfan- 
te quantité de chaux éteinte à 
l’air, ce qui pouvoir aller cette pre^ : 
miere fois à une once. J’ai bien 
remué ce mélange, de deux en 
deux heures, dans la première 
journée. Le lendemain j’y ai ajoû- 
té encore un peu d’urine fermen- 
tée un peu de chaux , mais 
fans la noyer , agitant quatre fois 
dans ce fécond jour. L’Orfeille a 
commencé à prendre une cou- 
leur pourprée ; mais la chaux ref- 
toit blanche : le volatil urineux 
qui s’exhaloit, quand je levois le 
couvercle , étoit fort pénétrant. 
Le troifiéme jour, j’ai mis enco- 
xe un peu d’urine de un peu de 



Chapitre III. 551 

chaux, &: j’ai agité quatre fois 
dans le jour. Le quatrième jour 
la chaux a commencé à prendre 
i une couleur pourprée. Enfin , tout 
étoit d’un pourpre clair au bout 
de huit jours , &: ce pourpre eft 
devenu foncé de plus en plus pen- 
dant les huit jours fuivans } en- 
forte qu’au bout de quinze jours 
elle auroit pu fervir à teindre. 
Mais comme celle , qu’un nom- 
mé Lafond prépare avec per- 
miilïon , a une odeur de vo- 
lette quand il la vend , j’ai con- 
fervé la mienne dans le vaiffeau 
couvert , pendant un mois, pour 
laiffer évaporer peu à peu le vo- 
latil urineux. Au bout de trois 
femaines , j'ai commencé à ap- 
percevoir l’odeur de violette , 
quand je levois le couvercle , & 
le peu de liqueur qui étoit au 
fond du vaiffeau , avoit une très- 
belle couleur de cramoifi. Ainfi , 



5 5 i L’Art de la Teinture. 
par l’urine feule & la chaux étein- 
te , on peut préparer très - bien 
rOrfeille , fur -tout quand on la 
pile pour la réduire en pâte , fans 
y mettre tous les autres ingré- 
dient des procédés qu’on a lus ci- 
devant. 11 ne s’agit que de déve- 
lopper la couleur rouge , cachée 
dans cette plante , par un volatil 
urineux excité par un alcali ter- 
reux. 

J’ai préparé en même temps, 

6 de la même maniéré , une li- 
vre de P e relie ou d’Or/eille de terre 
des rochers de l’Auvergne, & au 
bout de huit jours elle avoir pris 
une couleur pourpre allés foncée 7 
le quinziéme jour elle l’étoit beau- 
coup plus , & j’en fis un elfai de 
teinture qui réuffit parfaitement. 

Quand un Teinturier veut s’af- 
furer que fon Orfeille fera un bel 
effet, il étend cette pâte un peu 
liquide fur le dos de fa main, & 




Chapitre III. 553 
l’y lailfe fécher j enfuite , il lave 
cette tache avec de l’eau froide. 
Si cette tache y refte , feulement 
déchargée d’un peu de couleur, 
il juge fon Orfeille bonne , 8 c con- 
clud quelle réuflira. La meilleu- 
re eft celle dont la couleur peut fe 
tirer à deux fois. 

Le Lichen Tincîorms Saxatïhs n’eft 
pas la feule plante de ce genre 
dont on puilfe préparer l’Orfeil- 
le , il y a plusieurs autres efpéces 
de mouffe dont 011 tire un rou- 
ge affés beau , 8 c M. Bernard 
de Juflieu m’en a apporté de la 
foret de Fontainebleau , qui , a- 
vec la chaux 8 c l’urine , prennent 
la couleur pourprée. Il y a un 
moyen bien facile d’e Bayer celles 
qui fubiront ce changement. 

Je mets environ deux gros de ces 
plantes dans un petit poudrier de 
verre : je les humeéte d’efprit vo- 
latile de fel ammoniac, 8 c de par- 

A a 



554 L’Art de la Teinture, 
rie égale d’eau de chaux premiè- 
re 3 j y ajoûte une pincée de fel 
ammoniac : enfuite je ferme le 
petit vailTeau d’une veflie moüil- 
lée , que je lie autour 3 au bout 
de trois ou quatre jours , fi le 
Licheu , quel qu’il foit , eft de 
nature à donner du rouge , le peu 
de liqueur qui coulera, en incli- 
nant le vaifleau , où on l’aura mi- 
fe avec la plante , fera teinte d’un 
rouge foncé cramoifi 3 &: la li- 
queur s’évaporant enfuite, la plan- 
te elle-même prendra cette cou- 
leur. Si la liqueur ni la plante ne 
prennent point cette couleur, on 
11e peut en rien efpérer , & il eft 
inutile de tenter fa préparation 
en grand. Ainfi voilà un moyen 
fort prompt , pour fçavoir fi un Z/‘- 
chen , quel qu’il foit , pourra faire 
de l’Orfeille ou non. 

Voici maintenant la maniéré 
d’employer l’Orfeille toute pré-: 



Chapitre III. 55J 
parée ; mais je ne parlerai que de 
celle d’Herbe ou des Canaries , 6c 
j’avertirai feulement des différen- 
ces qui fe trouveront dans l'em- 
ploi de celle d’Auvergne. On 
charge une Chaudière d’eau clai- 
re j 8c lorfqu’elle commence à de- 
venir tiède , on y délaye la quan- 
tité d’Orfeille qu’on juge nécef- 
faire > à proportion de la quantité 
de laines ou étoffes qu’on a à 
teindre , & de la nuance à laquel- 
le on veut les porter. On chauffe 
enfuite le bain , jufqu’à ce qu’il 
foit prêt à boüillir, 8c on y paffe 
la laine ou l’étoffe fans autre pré- 
paration , que d’y tenir plus long- 
temps celle que l’on veut être plus 
foncée. Lorfque l’Orfeille ne four- 
nit plus de couleur , on chauffe le 
bain jufqu’au boüillon , pour ache- 
ver de le tirer. Mais fî c’efl de 
l’Orfeille deTcrre ou d’Auvergne, 
dont on fe fert , les couleurs tirées 

A a ij 



55 6 L’Art de la Teinture. 
de la force fur le bain boüillant , 
feront plus ternes que les pre- 
mières : TOrfeille d’Herbe , au 
contraire 5 ne perdra rien de fon 
éclat , quand même on feroit 
boüillir le bain dès le commen- 
cement. Cette derniere eft plus 
chere à la vérité , mais elle four- 
nit beaucoup plus de teinture j 
ainfî il y a du profit à remployer , 
quand même on ne compterait 
pour rien fa fupériorité fur l’au- 
tre , en bonté &: en beauté. La 
couleur naturelle qui fe tire en 
cette maniéré , de l’une & l’autre 
Orfeille , eft un beau Gris -de- lin , 
tirant fur le violet. On en tire 
auffi le Violet , la couleur de Penfée > 
d’ Amaranthe , &: autres fembla- 
bles , en donnant à l’étoffe un pied 
de bleu , plus ou moins foncé , 
avant que de la pafler fur l’Or- 
feille. 

On obfervera , qu’afin que les 



Chapitre III. 557 

nuances claires de ces couleurs 
foient auffi brillantes quelles peu- 
vent l’être , il eft à propos que la 
laine foit fouffrée, ainfi que je l’ai 
dit dans le Chapitre précédent, 
foit avant que d’être paffée fur 
l’Orfeille , pour les gris-de-lin , 
foit avant que d’être mife en bleu , 
pour les violets , & autres couleurs 
lemblables. 

Cette maniéré d’employer l’Or- 
feille eft la plus fîmple de toutes -, 
mais les couleurs qui en viennent 
n’ont aucune folidité. On pour- 
roit croire qu’on la rendroit meil- 
leure en donnant à la laine une 
préparation avant que de la tein- 
dre , comme cela fe pratique dans 
le bon teint, lorfqu’on employé 
la Garence , la Cochenille , la Gau- 
de , ôrc. Mais l’expérience prouve 
le contraire , & j’ai employé l’Or- 
feilie fur la laine boüillie en alun 
àc tartre , fans quelle ait plus ré- 
A a iij 



558 L’Art de la Teinture. 
lifté à l’air que celle qui n avoit 
reçû aucune préparation. 

II y a néanmoins une maniéré 
d’employer l’Orfeille d’Herbe , de 
de lui donner prefque autant de 
folidité qu’en ont la plûpart des 
ingrédiens de bon teint ; mais on 
lui ôte alors fa couleur naturelle 
de gris-de-lin , de elle donne du 
rouge , ou écarlatte > ou pour 
mieux dire cette couleur connue 
fous le nom de Demi- écarlatte. On 
peut auiïi en tirer la couleur du 
Kermès ou de l’écarlatte de Veni- 
fe, de pluiîeurs autres nuances qui 
tirent fur le rouge de fur l’orangé. 
C’eft par le moyen des acides que 
ces fortes de couleurs fe tirent de 
l’Orfeille , de toutes celles , que 
l’on fait ainlï , doivent être regar- 
dées comme beaucoup plus foli- 
des que les autres , quoiqu’à la ri- 
gueur elles ne foient pas encore 
exactement de bon teint. 



Chapitre III. 559 

Il y a deux maniérés de tirer 
de l’Orfeille ces couleurs rouges : 
la première eft d’incorporer quel- 
que acide dans la compofition 
même dont on fe fert pour ré- 
duire cette plante en pâte , telle 
que les Teinturiers la connoiffent 
fous le nom d’Orieiiie. On m’a 
alluré qu’on pouvoir la rendre vio- 
lette & même bleue ; ce quife fait 
vraifemblabiement par le mélan- 
ge de quelques alcalis -> mais j’a- 
voue que je n’ai pu y parvenir , 
quoique j’aye fait pour cela plus 
de vingt eiTais. Je vais donc paf- 
fer à la fécondé méthode de tirer 
de l’Orfeille une couleur rouge 
belle ailés folide > parceque je 
l’ai exécuté quatre lois avec fuc- 
cès. 

On prend de l’Orfeille des Ca- Dem 
naries préparée,on la délaye à l’or- 
dinaire dans un bain d’eau tiéde,&: feille * 
on y ajoûte une petite quantité de 
A a iiij 



560 L’Art de la Teinture. 
compofition ordinaire pour Té- 
carlatte ; qui eft , comme on l’a vu 
dans le Traité précédent , une 
diffolution de l’étain dans une eau 
régale affoiblie : cet acide éclair- 
cit le bain lur le champ , 6c lui 
donne une couleur d’écarlatte. Il 
n’y a plus qu’à paffer dans ce bain 
l’étoffe ou la laine , 6c l’y laiffer 
jufqu’à ce qu’elle ait acquis la 
nuance que l’on defire. Si l’on ne 
trouve pas que la couleur ait affés 
de feu, on remettra encore un 
peu de compofition ; 6c on fuivra , 
pour ce genre de teinture , à peu 
près la même méthode que pour 
l’écarlatte ordinaire. J’ai effayé 
de la faire à deux bains comme 
l’écarlatte : c’eft-à-dire , de boüil- 
lir l’étoffe avec la compofition 6c 
un peu d’Orfeille , & de la finir 
enfuite avec une plus grande 
quantité de l’un 6c de l’autre , 6c 
j’ai réuffi également 3 mais l’ope- 



Chapitre III. 
ration eft plus longue de cette 
maniéré , & j’ai lait quelquefois 
une auflî belle couleur en un feul 
bain. Ainfi le Teinturier aura le 
choix de lune ou l’autre métho- 
de. 

Je ne puis fixer au jufte la dofe 
des matières dans cette opération, 
i°. parceque cela dépend de la 
nuance que l’on veut donner à l’é- 
toffe j en fécond lieu , parceque 
c’eft un travail nouveau dans la 
teinture , & que je n’ai pas eu occa- 
fion de faire teindre de la forte 
une affes grande quantité d’étof- 
fes pour connoître ailés précifé- 
ment la quantité d’Orfei’le & de 
compofition que l'on doit em- 
ployer : on fçait auiïi que le fuccès 
dépend du plus ou moins d’acidité 
de la compofition. Enfin , cette 
maniéré de teindre avec l’Orfeil- 
le eft fi facile , qu’auftî-tôt qu’on 
en aura fait deux ou trois eftais, 

Àa y 



5 L’Art de la Teinture. 
même en petit, on en fçaura plus 
que je n’en pourrois enfeigner par 
un très-long détail. Je dois feule- 
ment avertir , que plus la couleur 
tirée de cet ingrédient approche 
de fécarlatte , plus elle eft folide. 
J’en ai fait d’un fort grand nom- 
bre de nuances différentes , tou- 
tes tirées de la même Orfeille, &c 
qui , par conféquent , ne diffé- 
roient que par le plus ou le moins 
de composition } &: j’ai toujours 
éprouvé , que , plus f Orfeille s e- 
loignoit de fa couleur naturelle , 
plus elle acquéroit de folidité j 
enforte que lorfque je l’amenois à 
la nuance connue fous le nom de 
demi - ecarlatte , elle réfîftoit pref* 
que autant à l’adion de l’air & du 
déboüilli, que celle qui fe fait or- 
dinairement avec la cochenille & 
la garence. 

Si on mettoit trop de compofi- 
tion dans le bain , la laine devien- 



Chapitre III. 5 6$ 
droit d’une 1 couleur orangée & 
défagréable Mais la même chofe 
arrive avec la cochenille: ainfi ce 
n’eft point un inconvénient parti- 
culier à ce genre de teinture : 
d’ailleurs il eft très-facile à éviter \ 
&: comme on elt toujours à portée 
d’ajouter de la compolïtion , il n’y 
a qu’à aller par degré , de en met- 
tre moins qu’il n’en faut au com- 
mencement , plutôt que de rifquer 
d’en trop mettre. 

J’ai elfayé de fubftituer divers 
acides à la compolîtion d’écarlat- 
te ,unais aucun ne fait aulii-bien. 
Le vinaigre n’a jamais pû donner 
au bain allés de rougeur } & l’é- 
toffe teinte dans ce bain n’a pris 
qu’une couleur de lie de vin , qui 
même n’étoit pas plus folide à 
l’air que celle de l’Orfeille dans 
fon état naturel. Les autres acides 
ont rendu la couleur terne. Enfin , 
il paroît) que* comme dans i’o 



5^4 L’Art de la Teinture. 
pération de l’écarlatte par la co- 
chenille , il faut unir au rouge de 
rOrfeille une bafe métallique ex- 
trêmement blanche : cette bafe 
eft la chaux d’étain qui fe trouve 
dans la compofition. 

J’ai répété les mêmes opéra- 
tions avec l’Orfeille d’Auvergne 
ou de Terre j mais les couleurs qui 
en font venues n’ont pas été à 
beaucoup près fi belles , ni fi bon- 
nes ; ainfitout ce que je viens de 
dire ne doit s’entendre que de 
l’Orfeille d’Herbe , & fur-tout de 
celle qui étoit fabriquée à Paris y 
par le Sieur Lafond. 






CHAPITRE IV. 

Du Bois d’Inde , ou de Campêche* 

L E Bois de Campêche , connu 
.fous le nom de Bois d’Inde , 
eft d’un très-grand ufage dans le 



Chapitre IV. 5^5- 
petit teint 3 &: il feroit fort à fou- 
haiter qu’on ne s’en fervît pas dans 
le bon teint, ce qui néanmoins n’ar- 
rive que trop fouvent, parce que la 
couleur, que ce bois fournit, perd 
en très - peu de temps tout fon é- 
clat, &: difparoît même en partie , 
étant expofée à l’air. Son peu de 
valeur eft une des raifons qui le 
font employer fi fouvent 3 mais la 
plus forte eft que par le moyen des 
différentes préparations , & des 
différens fels , on tire de ce bois 
une grande quantité de couleurs 
&: de nuances , qu’on ne fait qu’a- 
vec peine lorfqu’on ne veut fe 
fervir que des ingrédiens de bon 
teint. Cependant il eft poftible 3 
&je l’ai déjà dit, de faire toutes 
les couleurs fans ce fecours 3 ainfi 
on a eu très- grande raifon de dé- 
fendre dans le bon teint, lufage 
d’une matière dont la teinture n’a 
aucune folidité. 



^66 L’Art de la Teinture. 

On a vu , dans le Chapitre XX, 
que le bois d’Inde étoit néceflai- 
re pour adoucir & velouter les 
noirs : c’eft ce velouté qui fait tout 
le mérite des noirs de Sedan 
ainfi je renvoyé à ce Chapitre 
pour ce qui regarde l’emploi du 
bois de Campêche dans les noirs, 
n’ayant rien à y ajouter. J’ai eu 
foin d’y avertir que cet achève- 
ment des noirs étoit l’ouvrage des 
Teinturiers du petit teint. Je vais 
préfentement dire un mot des au- 
tres couleurs dans lefquelles on 
employé ce bois : & j’ajouterai , 
une fois pour toutes, que lorf- 
qu’on fe fert dans la teinture de 
quelque bois que ce foit , il faut 
au moins , qu’il foit haché en 
copeaux fort menus , de qu’on doit 
l’enfermer da^s un fac de toile , 
afin qu’il ne s’attache point aux lai- 
nes ou écoles, pareeque indépen- 
dammen. de ce que les copeaux 



Chapitre IV. 5 6f 

pourroientles déchirer , le bois fe- 
roit des taches dans les endroits 
où il s’attacheroit : par confisquent 
cette précaution eft abfolument 
néceffaire. 

On fe fert du bois d’Inde avec 
la galle & la couperofe , pour tou- 
tes les nuances de gris , qui tirent 
fur l 'ardoifé , le lavande , le gris de 
ramier, gris de plomb , &: autres fem- 
blables. Pour cet effet , on char- 
ge une Chaudière d’eau claire 5 
on y met la quantité de noix de 
galle que l’on juge à propos 3 fui- 
vant celles des étoffes qu’on a à 
teindre > & la nuance plus ou 
moins foncée qu’on veut leur don- 
ner: on ajoute dans ce bain un 
fac de bois d’Inde , &: lorfque le 
tout a fait un boüillon , on y paffe 
l’étoffe après avoir rafraîchi le 
bain , &: l’on y jette , peu à peu, 
de la couperofe veite , difloute 
à part dans de l’eau. Je ne puis 



'5 6% L’àrt de la. Teinture. 
fixer aucune dofe de ces ingré- 
diens , d’autant plus même que 
les Teinturiers du petit teint font 
dans l’ufage de ne point pefer les 
ingrédiens quils employent. Ils 
fe règlent à la feule vûè } 6c com- 
me leur travail ordinaire eft d’af- 
fortir de petites étoffes , pour fer- 
vir de doublures aux draps dont 
on leur donne des échantillons , 
ils commencent par les tenir plus 
claires qu’il ne faut, & les brunif- 
fent en y ajoûtant de la coupe ro- 
fe , jufqu’à ce qu’elles foient de la 
nuance qu’ils défirent. S’ils s’ap- 
perçoivent qu’il n’y a point afifés 
de bois d’Inde , ils y en ajoûtent 
apres coup : ce qu’ils font auflï 
lorfqu’ils ont plufieurs étoffes à 
paffer de fuite fur le même bain , 
6c qu’ils voyent que le bois qu’ils 
ont mis a donne toute fa teintu- 
re. On reconnoît aifément , par 
ce qu’on vient de lire , que ce tra- 



Chapitre IV. 5^9 
vail n’a aucune difficulté , 8c qu’il 
ne demande qu’une forte d’habi- 
tude , pour juger à peu près de la 
quantité d’ingrédiens qu’il faut 
employer, 8c connoître fur l’étof- 
fe encore moiiillée , fî elle aura , 
étant féche , la couleur qu’on veut 
lui donner. 

Il y a une pratique affés fûre 
pour juger , dans toutes fortes de 
couleurs, fi l’étoffe fera bien affor- 
tie à l’échantillon lorfqu’elle fera 
féche $ c’efl d’en tordre fortement 
un petit coin 8c de fouffler deffus 
brufquement 8c avec force : on 
chaffe, par ce moyen, la plus gran- 
de partie de l’humidité, qui avoit 
été portée à la furface de l’étoffe 
en la tordant. On voit alors pen- 
dant un moment la couleur , à peu 
près telle qu’elle doit être étant 
féche ; mais il faut en juger fur 
le champ , car l’inftant d’après 
l’humidité des environs fe eom- 



j7o L’Art de la Teinture. 
mimique à cet endroit fec , de on 
coureroit rifque de fe tromper. 

On fait auffi , avec le bois din- 
de , un affés beau violet en boiiil- 
lant la laine à l’ordinaire avec 
alun de tartre , de la paffant en- 
fuite fur un bain de bois dinde , 
dans lequel on ajoute un peu d’a- 
lun difTout. Mais on le fait beau- 
coup plus beau, en guédant pre- 
mièrement l’étoffe , I alunant en- 
fuite , de la paffant fur un bain de 
Brefîl mêlé avec un peu de bois 
d’Inde ; ce violet , quoique de pe- 
tit teint , eft beaucoup meilleur 
que le premier, pareeque le pied 
de bleu fubfîfte toujours , de fou- 
tient un peu la couleur. 

Le bois d’Inde donne encore 
la couleur bleue ; mais elle eft fi 
peu folide , de le bleu de bon teint 
coûte fi peu , quand il n’efl pas 
des plus foncés , qu’il n’arrive 
j)refque jamais qu’on fe ferve du 



Chapitre IV. J71 : 

bleu tiré de ce bois. Si cependant 
| on vouloir le faire , ne fut-ce que 
1 par { impie curiofîté , il ne faut 
t que préparer un bain avec le bois 
I d’Inde , y mêler un peu de vitriol 
de Chypre ou vitriol bleu , & y 
palier la laine fans autre prépa- 
ration. 

O11 peut aufli , par le même 
moyen, faire le verd en un feul 
bain. Pour cela , on met dans la 
Chaudière du bois d’Inde , de la 
graine d’Avignon de du verd de 
gris ; ce mélange donne au bain 
une belle couleur verte. Il fuffit 
alors d’y paffer la laine, juiqu’à 
ce qu’elle foit à la hauteur que 
l’on defîre. On voit que ce verd 
fera de la nuance que l’on vou- 
dra , en mettant la quantité qu’on 
jugera à propos de bois d’Inde de 
de graine d’Avignon. Cette cou- 
leur verte ne vaut pas mieux que 
la bleue , de elles devroienc être , 



57^ L'Art de la Teinture. 
l’une &: l’autre , bannies de la tein- 
ture ; ii j’en ai donné les Procédés , 
c’eft pour ne rien obmettre de ce 
qui eft venu à ma connoiftance fur 
ce qui concerne cet Art. 

Verd de Je mets ici au nombre des verds de petit teint , ce- 
Saxe. lni qu’on nomme Ver a de Saxe , qui , depuis quel- 
ques années , eft eftimé en Allemagne , parcequ’il eft 
plus beau 5c plus brillant qu’aucun verd qu’on ait 
fait jufqu’à prêtent en grand 5c eu petit teint : mais il 
jçe relifte à aucune épreuve , 5c en douze jours d’ex- 
poiition aux rayons du foleil , il perd plus de la moi- 
tié de fon intenlité. 

La compolition , telle que je l’ai reçue d’Allema- 
gne , fe fait ainli : On met , dans un matras de verre i 
trois parties d’indigo choifi , trois parties de cobolt , 
trois parties d’orpiment , 5c douze parties d’huile de 
vitriol rectifiée 5c blanche. Il te fait une fermenta- 
tion violente , dont on évité de refpirer le fulfureux 
volatile qui en fort. On fait digerer le mélange pen- 
dant vingt quatre heures ; puis on verte ce qu’il y a 
de liquide , par inclination , dans un vaifieau à part i 
on a une liqueur 3 vide d’un bleu très-foncé. 

On peut iiibftituer au cobolt , qui eft rare en Fran- 
ce, l’antimoine qui y eft beaucoup moins cher. Enfin, 
Al. Bai on , Dôfteur en Medecine , que j’avois prié de 
faire diverfes expériences avec cette compolition , a 
trouvé qu’on pouvoir fuppriiner l’orpiment , Je co- 
bolt 5c l’antimoine , 6c qu’il liiififoit de verter l’huile 
de vitriol fur l’indigo teul , (ans autre addition , pour 
avoir une compolition de bieu toute aulli belle que 
la précédente. 

On fait boüiilir le drap dans le quart de fon poids 
d’alun, auquel on ajoute fi l’on veut , une très-pe- 
tite quantité de tartre. On le lailfe pendant trois 
jcmrs huine&é de fo» boiiilion j puis on le lave , de 
k drap eft préparé. 



Chapitre IV. 573 

L’ufagele plus ordinaire du bois 
d’Inde dans le petit teint , eft pour 
les couleurs de frimes , de frime au, 
de fourfre & leurs nuances. Ce 
bois , joint à la noix de galle , 
donne toutes ces couleurs avec 
beaucoup de facilité , fur la laine 
guédée : on les rabbat avec un 
peu de couperofe verte qui les 
brunit j & Ion parvient, par ce 
moyen , & tout d’un coup , à des 
nuances qui font beaucoup plus 

Faites chauffer de l’eau , prête à bouillir , 5c y 
verfez une petite quantité de la compohtion de 
bleu , elle s’y étendra dans l’inftant , 5c teindra le 
bain en bleu clair. Plongez-y le drap préparé 5c l’y 
roulez fans faire boiiillir : lorlqu’il aura pris le bleu 
célefte , retirez-le 5c le plongez dans une autre Chau- 
dière , ou vous aurez fait un bain de jaune avec la 
Terra-Merzta bien pulvérifée : ce bain doit être chaud, 
mais non bouillant. Le drap y prendra la nuance de 
verd telle que vous la fouhaiterez , en l’y tenant plus 
ou moins long-temps. Pour accélérer , ôc pour épar- 
gner un fécond feu , on peut mettre la Terra-Merit a 
dans le premier bain de bleu après qu’il eft tiré , 5c 
le fuccès fera le même. 

Quoiqu’il ne foit pas queftion des Soyes dans ce 
Traité, je ne puis me difpenlêr de dire que par le 
procédé que je viens de décrire , on peut teindre les 
Soyes en bleus 5c en verds très-beaux , 5c de toutes 
fortes de nuances , avec la plus grande facilité i ôc 
Stème > les verds , en un feul bain. 



574 L’Art de la Teinture. 
difficiles à faifîren bon teint, par- 
ceque les degrés différens de bru- 
îiiture font beaucoup moins aifés 
à prendre , tels quon les veut , fur 
une Cuve de bleu, qu’à l’aide du 
fer de la couperofe. Mais ces cou- 
leurs ont le défaut de paffer très- 
promptement à l’air ; &: en peu de 
jours , on voit une fort grande dif- 
férence , entre les parties de l’é- 
toffe qui ont été expofées à l’air, 
& celles qui font demeurées cou- 
vertes. 

Ayant éprouvé , comme je fai 
dit dans le Chapitre précédent , 
que la compofîtion a écarlatte , 
changeoit la couleur de l’Orfeille 
&: la rendoit plus folide , j’ai vou- 
lu voir fi elle ne feroit pas fur le 
bois d’Inde quelque effet à peu 
près fembl; 
paru fingul 
quantité de 

mis dans le bain de ce bois , 



mais ce qui ma 
ier, c’eft que quelque 
compofîtion que j’aye 



Chapitre Y. 575 
fa couleur violette n’a point été 
changée. Voulant cependant ré- 
duire cette épreuve à quelque 
chofe de praticable , je teignis un 
morceau de drap avec le bois 
d’Inde , & je mis dans le bain une 
quantité de compolîtion , à peu 
près égale à celle que j’aurois mi- 
le pour une pareille dofe d’Orfeil- 
le ; mon drap prit une ailes belle 
couleur violette : j’expofai ce drap 
à l’air pendant douze jours d’été \ 
je reconnus que la couleur n’é- 
toit pas meilleure que fi je n’y avois 
pas mis de compolîtion. A la vé- 
rité , en ajoûtant une petite quan- 
tité de cryftal de tartre dans un 
autre bain , compofè comme le 
précédent , j’ai eu une couleur 
plus folide , mais confidérable? 
ment différente. 




06 L’Art de la Teinture, 

ààààà^MiàkkààààHàààikàkÂààk 

CHAPITRE Y. 

Du Bois de Brefil. 

O N comprend fous le nom 
général de Bois de Brefil , 
celui de Fernambouc , de Sainte- 
Marthe , du Japon, Sc quelques au- 
tres , dont ce n’eft pas ici le lieu 
de faire la diftinélion , puifqu ils 
s’employent tous de la même ma- 
niéré pour la teinture. Il eft vrai 
qu’il y en a qui donnent plus de 
couleur les uns que les autres, ou 
qui la donnent plus belle , mais 
cela vient fouvent des parties de 
ce bois qui ont été expofées à l’air 
les unes plus que les autres , ou 
de ce qu’il y a des endroits qui 
auront été éventés ou pourris. Il 
faut choifir , pour la teinture , le 
plus fain le plus haut en cou- 
leur, 

Tous 



Chapitre Y. 597 

Tous ces bois donnent une affés 
belle couleur , foit qu’011 les em- 
ployé feuls , foit qu’on les mêle 
avec le bois d’Inde , ou avec d’au- 
tres ingrédiens colorans. O11 vient 
de voir que dans le violet faux , 
on mettoit un peu de Brefil avec 
le bois d’Inde ; mais dans les gris 
vineux , ou qui tirent tant foit peu 
fur le rouge 5 on en met beaucoup 
plus. Quelquefois on ne met qu’un 
peu de noix de galle avec le Bre- 
lîl, & on brunit avec la coupero- 
se y fou vent même on y ajoute un 
peu de bois d’Inde , d’Orfeille ou 
de quelqu autre matière , fuivant 
la nuance ; d’où l’on voit qu’il 
n’eft pas poffible de donner au- 
cune régie fixe fur ce genre de 
travail , à caufe de la diverfîté 
prefque infinie des nuances , qui 
le tirent de ces différons mélanges. 

La couleur naturelle du Brefil , 
& celle pour laquelle il eft le plus 

Bb 



5 98 L’Art de la Teinture. 
fouvent employé •> eft la f œuf Je e'car- 
latte qui ne laiflé pas que d’être 
belle éc d’avoir de l’éclat , mais un 
éclat fort inférieur à celui de l’é- 
carlatte de cochenille ou dé gom- 
mé lac que. 

Pour tirer la couleur de ce bois, 
il faut fe fervir d’eau de puits la 
plus dure , de celle qui ne diffout 
pas le favon. L’eau de riviere ne 
faitpas , à beaucoup près , fi bien le 
même effet. Après avoir fait boüil- 
Jirfiir ce bois haché en copeaux , 1 a 
première eau qu’on y a mife , pen- 
dant trois heures , onia verfe dans 
une tonne. O11 remet de nouvel- 
le eau de puits fur ce Brefil , & 
on l’y fait boiiillir encore trois 
heures , puis on la verfe fur la pre- 
mière. Il faut que cette teinture , 
qu’011 appelle fuc ou jus deBrefd foit 
vieille & fermentée , &: quelle file 
comme un vin gras , avant que de 
:$’en fervir. Pour en tirer un rouge 



Chapitre V. 599 
qui foit vif: il faut auflî que letoiFe 
foit garnie des fels du boüillon or- 
dinaire , mais où l’alun domine , 
car le tartre feul altère beaucoup 
la beauté de cette couleur, ainfi que 
les eaux fûtes j en un mot, les 
acides lui nuifent & diflolvent la 
partie qui colore en rouge. Àinfi 
il faut mettre dans le bain, de- 
puis fix jufqu à huit onces d’alun 
de Rome pour chaque livre de 
laine ou d’étoffe , & feulement 
deux onces de tartre , & même 
moins. On y fait boüillir la laine 
pendant trois heures j après quoi 
on l’exprime légèrement, & on la 
tient ainfi humectée dans un lieu 
frais , au moins pendant huit jours, 
afin que , par le féjour de ces fels , 
elle foit fuffifamment préparée à 
recevoir la teinture. Pour la tein- 
dre , on met dans une Chaudière 
de capacité convenable , un ou 
deux féaux de jus de Brefil bien 



6 oo L’Art de la Teinture. 
vieux , on y teint quelque étoffe 
commune qui ait été aulïi boüillie 
en alun &: tartre. Cette premiè- 
re étoffe grofliere étant teinte , 
on remet dans le bain du jus de 
Brefil nouveau , la moitié feule- 
ment de ce qu’on en a mis la pre- 
mière fois , & l’on fait bien boüil- 
lir une fécondé étoffe commune , 
auffi préparée par les fels , dans ce 
bain , dont il faut que ces deux 
étoffes tirent près des trois quarts 
de la couleur. Ce bain étant ainlî 
affoibli de teinture , on y plonge 
la piece d ’éroffe qui a refté huit 
ou dix jours fur le boüillon , &: on 
l’y roule bien fans trop faire boüil- 
lir le bain , jufqu’à ce quelle foit 
teinte bien uniment. Mais il faut 
avoir rattention d’exprimer de 
temps en temps un coin de cette 
étoffe , comme je l’ai dit ci-de- 
vant, pour juger de fa couleur * 
car quand elle eft mouillée, elle 



Chapitre V. 6oï 
paroît au moins de trois nuances 
plus foncée quelle ne le fera après 
avoir été fechée : par cette métho- 
de , qui à la vérité eft un peu lon- 
gues a des rouges vifs fort beaux, 
imitant parfaitement certaines 
couleurs que les Anglois vendent 
fous le nom d ecarlatte au campé- 
che, qui, éprouvées par les déboiiil- 
lis , ne font pas meilleures que cel- 
le-ci , fi ce n’eft qu elles parodient 
avoir été légèrement garencées. 
Le rouge, dont je viens de don- 
ner le procédé , qui n eft décrit en 
aucun endroit, réfifte à l’air pen- 
dant trois 6c quatre mois d’hyver 
fans rien perdre de fa nuance > 
au contraire , il y brunit & fem- 
ble acquérir du fond} mais il ne 
réfifte pas au déboüilli du tartre. 

Quelques Teinturiers du bon 
teint fe fervent du Brefil pour 
monter les rouges de garence , 
foit pour épargner cette racine , 

B b iij 



€oi L’àrt de la Teinture. 
foit pour donner au rouge, qu’elle 
Fournit, plus de vivacité qu’il n’en 
a ordinairement. Cela fe fait en 
partant fur un bain de Brefil une 
étoffe commencée avec la garen- 
ce ; mais cette forte de teinture 
frauduleufe eft expreflement dé- 
fendue par les régie mens , ainfi 
que tout mélange du grand teint 
avec le petit teint , parcequ’il ne 
peut fervir qu’à tromper, & faire 
pafler,pourun beau rouge de ga- 
rence , une couleur qui perd en 
peu de jours, à Faix, tout Ion éclat 
Recette portion de nuance qui a été 
tirée du Brefil dans un bain de ce 
bois préparé à l’ordinaire. Car la 
première couleur qu’on en tire 
n’eft jamais de bon teint, vraifem- 
blablement pareeque c’efl: une fè- 
ve mal digérée, & dont les particu- 
les colorantes n’ont pas été artes at- 
ténuées pour être retenues, fuffi- 
famment enchaffees , dans les po- 



Chapitre V. 605 
res de la laine qu’on y teint. Quand 
ces premières parties grofîieres 
de la couleur ont été enlevées par 
des étoffes communes , ainfî qu’on 
l’a vu ci-deffus , celles qui relient 
en petite quantité , font plus fines 
&: le mêlant aux parties jaunes 
que fournit la partie purement li- 
gneufe ,. ou confidérée comme tel- 
le , le rouge qui en réfulte eft beau- 
coup plus folide. 

On peut, parles acides, quels 
qu’ils foient, enlever ou faire dii- 
paroître toute la couleur rouge de 
ce bois ’ y alors l’étoffe qu’on y teint 
prendmne couleur de ventre de 
biche claire ou foncée , à propor- 
tion du temps qu’on la tient dans 
ce bain, & cette couleur eit de 
très-bon teint. 

On dit que les Teinturiers 
d’Amboife ont une méthode pour 
affurer la couleur du Brefil. Après 
que leurs Pinchinats, rougis legé- 

B b iiij 



6c>4 U Art de la Teinture. 
rement par la garence , ont été 
paffés dans un bain de gaude , & 
par conféquent boüillis deux fois 
en alun & tartre , ils mettent fur 
le jus de Brefïlune fuffifante quan- 
tité d’arfenic & de cendres gra- 
velées > Sc Ton ajoûte qu’alors cet- 
te couleur réfifte aux épreuves. 
J’ai effayé ce procédé , mais il ne 
m’a pas réuffi. 

Lorfqu’on ne cherche pas à ti - 
rer un rouge bien brillant du bois 
de Brefil , je fçais par expérience 
qu’il eft poffible d’affurer la cou- 
leur qu’on en tire , de telle forte * 
que l’ayant expofé pendant tren- 
te jours aux rayons du foie il de 
cet été , elle n’a point changée. 
Mais ces fortes de couleurs font 
des caffés 6c des murons pourpres. 

Pour les faire , je tiens pendant 
quinze jours à la cave l’étoffe hu- 
meétée de fon boüillon, compofé 
comme pour les rouges dont j’ai 



Chapitre V. £05 
parlé ci - devant. Je charge la 
Chaudière d’eau de puits jufque3 
aux deux tiers : j’acheve de la 
remplir de jus de Brefil , auquel 
j’ajoûte de la galle d’ Alep en pou- 
dre fort fine, environ une once 
par livre d’étoffe , & de la gom- 
me Arabique la moitié du poids 
de la galle j je fais boüillir une 
heure , une heure & demie ou 
deux heures , félon que je veux la 
nuance foncée. J’évente de temps 
en temps , &lorfque l’étoffe a pris 
la couleur que je fouhaite , je la 
laide bien refroidir avant que de 
la laver. Cette étoffe étant brof- 
fee , le poil couché , & mile en 
preffe à froid, en fort très-belle 5 , 
très-unie , & d’un caty parfait.. 

3W 



B b y 



606 L’Art de la Teinture, 
CHAPITRE VI. 

Du Fujîet. 

L E bois de Fujlet donne une 
^couleur orangée qui n’a au- 
cune folidité. Il s’employe ordinai- 
rement dans le petit teint, com- 
me la racine de noyer ou le brou 
de noix, fans faire bouillir l’étof- 
fe , enforte qu’il n’y a aucune dif- 
ficulté à l’employer. On le mêle 
fouvent avec le brou &: la gaude 
pour faire les couleurs de tabac , 
de canelle , ôc autres nuances fem- 
blables. Mais on peut regarder 
ce bois comme un très-mauvais 
ingrédient, car fa couleur expo- 
fée à l’air pendant très -peu de 
temps, y perd tout fon éclat & 
la plus grande partie de fa nuance 
de jaune. 

Si l’on palTe fur la Cuye de bleu 



Chapitre VI. 60 y 

une étoffe teinte avec le Fuftet , 
on a un olive allés défagréable , qui 
ne rélifte point à l’air, 6c qui de- 
vient très-vilain en peu de temps. 

J’ai déjà dit qu’on fe fervoit en 
Languedoc du Fufiet pour faire 
les couleurs de Langoûfle qu’on en- 
voyé dans le Levant : il épargne 
conlidérablement la cochenille. 
On mêle , pour cet effet, dans un 
même bain , de la gaude , du Fuf- 
tet 6c de la cochenille , avec un 
peu de crème de tartre , 6c l’étof- 
fe boüillie dans ce bain , en fort 
de la couleur qu’on nomme Lan- 
goujle ; 6c fui vaut la dofe de ces 
diiférens ingrédiens , elle eft plus 
ou moins rouge , ou plus ou moins 
orangée. Quoique cet ufage , de 
mêler enfemble des ingrédiens de 
bon teint avec ceux du petit teint, 
foit condamnable , il paraît ce- 
pendant que dans ce cas , qui eft 
très-rare , 6c pour cette couleur 

B b vj 



608 L’Art de la Teinture. 
feulement , que les CommifliorsH 
naires du Levant demandent de 
temps en temps , on peut tolé- 
rer le Fuftet ; parcequ’ayant tenté 
de faire la même couleur avec 
les feuls ingrédiens du bon teint, 
je n’ai pas eu de couleur plus fo- 
lide. Voyez ce que j’en ai dit an 
Chapitre XXV. du Traité précé- 
dent. 

Le changement que l’air apr 
porte à la couleur de Langoujle 
faite avec le Fujiet , eft fort fen- 
fible ; mais il n’eft pas fi défagréa- 
hle que les changemens qui arri- 
vent à plufieurs autres couleurs , 
car toute la nuance s’efface ôc s’af- 
foibiit à la fois j enforte que c’eft 
plutôt une diminution qu’un chan- 
gement de couleur , au lieu que la 
couleur de Langoufte , faite avec 
le bois jaune , devient couleur de 
cerife* 



Chapitre VIL ~6of 

CHAPITRE VIL 
Du Roucou . 

L E Roucou qw Rmcourt eft une 
efpéce de pâte féche qui 
nous vient de TAmérique. Cette 
matière donne une couleur oran- 
gée , à peu près comme le Fuftet, 
&: la teinture n’en eft pas plus fo~ 
lide. Ce ne feroit pas néanmoins 
par le déboiiilli de l’alun qu’il fau- 
drait juger de la qualité du Rou- 
cou : car il n’altére en rien fa cou- 
leur ? & elle n’en devient que plus 
vive & plus belle } mais l’air l’em- 
porte l’efface en très-peu de 
temps ^ le favon fait la même chofe^ 
&c’eften effet par cédé boüilli qu’il 
en faut juger > ainfi qu’il eft pref- 
erit dans rinftruftion fur ces fortes 
d’épreuves. Cette matière eft fa- 
cilement remplacée , dans le bon 



^io L’Art de la Teinture. 
teint , par la gaude &: par la ga- 
rence mêlées enfemble : mais on 
fe fert du Roucou dans le petit 
teint, êc voici de quelle maniéré il 
s’employe. 

On fait fondre , dans une Chau- 
dière , de la cendre gravelée avec 
une fuffifante quantité d’eau 3 on 
la fait bien boiiillir pendant une 
heure , afin que la cendre foit e- 
xadement dilToute j on y jette en- 
fuite autant delivres de Roucou 
pulvérifé , qu’il y a de livres de 
cendres y on pallie fortement 
le bain ; on le laide boüillir pen- 
dant un quart- d’heure , & on y 
paffe enfuite les laines ou étoffes 
que Ton veut teindre , fans leur 
donner d’autre apprêt que de les 
avoir moiiillées dans l’eau tiède , 
afin que la couleur prenne éga- 
lement. On les laide dans ce 
bain , en les remuant toujours , 
jufqü’à ce quelles foient à la nuan- 



Chapitre VH. 6 ït 

ce qu'on defîre ; après quoi , on 
les lave bien à la riviere, &: on 
les fait fécher. 

On mêle fouvent le Roucou 
avec d’autres ingrédiens du petit 
teint 3 mais je ne puis donner au- 
cune inftru&ion fur ce mélange , 
pareequ’il dépend des nuances, 
que Ion veut faire que d'ail- 
leurs il n’a en foi aucune difficulté. 

J'ai effayé de faire boiiillir l’é- 
toffe en alun de tartre avant que 
de la teindre en Roucou 3 mais 
quoique la couleur y ait acquis un 
peu plus de folidité , elle n'étoit 
pas fuffifante pour être réputée de 
bon teint. En général , le Roucou 
eft un fort mauvais ingrédient 
pour la teinture des laines , de mê- 
me il n’eft pas d’un grand ufage 3 
pareequ il ne laiffe pas que d’être 
cher, de qu’il eft facilement rem- 
placé par d’autres plus tenaces > de 
à meilleur marché. 



6n L’Art de la Teinture. 

La laine teinte avec le Roucou, 
mife enfuite en Cuve d’Inde ou 
de paftel, prend une couleur dV 
live rouffeâtre , qui en très-peu 
de temps devient prefque toute 
bleue à l’air, parceque la couleur 
donnée par le Roucou difparoît. 

. 4 * itr ïîs ttr Ær C- îXt Vtr ifcr U»*' ^ 

'iË? 'dâ- S& 9 Z& 

CHAPITRE VIII. 

De la Graine d'Avignon. 

L À Graine d’Avignon eft de 
j très -peu d’ufage en teintu- 
re : elle fait un allés beau jaune , 
triais qui n’a aucune folidité j non 
plus que le verd qu’elle donne en 
paffant dans fon bain ime étoffe 
qui a reçu un pied de bleu. Pour 
l’employer, il faut que l’étoffe foit 
boüillie en alun de tartre , comme 
pour la gaude. On prépare en- 
fuite un bain frais avec la Graine 
d’Avignon* & on y paffe l’étoffe*. 



Chapitre IX. éi$ 
qu’on y laifïe plus ou moins long- 
temps , fuivant la nuance que l’on 
defire. Il n’y a aucune difficulté 
à employer cette Graine , ainfi je 
ne m’étendrai pas davantage : me 
contentant d’avertir qu’il n’en faut 
faire ufage que quand on manque 
abfolument de toutes les autres 
matières pour teindre en jaune : 
elles ne font ni rares > ni che^ 
res. 

CHAPITRE IX. 

De la Terra Mérita , ou Curcuma » 

L A Terra Mérita eft une ra- 
cine qu’on nous apporte des 
Indes Orientales , où celle qui 
vient de Patena eft la plus eftimée» 
Les Teinturiers, dans l’Inde, la 
nomment Haleli . Elle eft nommée 
Concomme dans le Réglement de 
M. Colbert. On la réduit en pou- 



6t4 L’Art de la Teinture, 
dre très -fine pour s’en fervir, &r 
elle s’employe à peu près de mê- 
me que la Graine d’Avignon , mais 
en beaucoup moindre quantité , 
parcequ’elle fournit beaucoup plus 
de teinture. Elle eft un peu moins 
mauvaife que les autres ingrédiens 
jaunes , dont il a été parlé dans les 
Chapitres précédens. Mais com- 
me elle eft chere c’eft une raifon 
fuftifante pour ne l’employer pref- 
que jamais dans le petit teint. 

On s’en fert quelquefois dans 
le bon teint pour dorer les jaunes 
faits avec la gaude , Sc pour éclair- 
cir &: oranger les écarlattes , mais 
cette pratique eft condamnable y 
car l’air emporte en très-peu de 
temps, toute la partie de la cou- 
leur qui vient de la Terra Mérita ; 
enforte que les jaunes dorés re- 
viennent dans leur premier état,, 
& que les écarlattes bruniflent 
confidérablement. Quand cela ar-r 



Chapitre IX. 61 $ 
rive à ces fortes de couleurs , on 
peut être alfuré quelles ont été 
fallîfiées avec ce faux ingrédient, 
qui n’a aucune foiidité, 

Je ne parle point du SafFran 
vrai , qui peut fervir aufïi à tein- 
dre en jaune , mais dont je ne crois 
pas qu’on fade aucun ulage \ pre- 
mièrement , parcequ’il eft trop 
cher ; 6c en fécond lieu , parceque 
fon jaune vaut encore moins que 
celui des deux matières précé- 
dentes. 

Voilà tout ce que j’ai à dire fur 
les ingrédiens du petit teint : 
ils ne doivent être employés dans 
la teinture , que pour les étoffes 
communes, ou de bas prix.. Ce 
n’eftpas que je croye qu’il foitim- 
poffible d’en tirer des couleurs fo- 
lides j mais alors ces couleurs ne 
feront plus précifément celles que 
ces ingrédiens donnent naturelle- 
ment , ou par les méthodes ordi- 



6i é L’Art de la Teinture, &:c. 
naires ÿ comme il faut y ajouter 
l’adftriétion &: le gommeux qui 
leur manque , ce n eft plus alors le 
même arrangement des parties 7 
&: par coniequent les rayons de la 
lumière feront réfléchis différem- 
ment. 



Fin de L'Art de Teindre les Laines, 




INSTRUCTION 




Sur le Déboüilli des Laines , 

&: Etoffes de Laine. 

Omme il a été reconnu que la 
méthode prefcrite pour les dé- 
boüillis des teintures , par l'ar- 
ticle XXXVII. des reglemens pour les 
Teinturiers en grand & bon teint , des 
draps , ferges & autres étoffes de laine , 
du mois d'Août 1669* & par les arti- 
cles CCXX. & fuivans de finftruélion 
générale pour la teinture des laines de 
toutes couleurs , & pour la culture des 
drogues & ingrédiens qui y font em- 
ployés , du 18. Mars 1671. neft pas 
fuffifante pour juger exaétement de la 
bonté ou de la faufïeté de plufieurs cou- 
leurs que cette méthode pouvoit mê- 
me quelquefois induire en erreur , 8c 
donner lieu à des conteftations j il a été 
fait , par ordre de Sa Majefté , différen- 
tes expériences fur les laines deftinées 




£18 Instruction 

à lafabrique des Tapilferies , pour con- 
noître le degré de bonté de chaque 
couleur , & les déboüillis les plus con- 
venables à chacune» 

Pour y parvenir ,, il a été teint des 
laines fines en toutes fortes de couleurs , 
tant en bon teint qu’en petit teint , & 
elles ont été expofees à l’air & au foleil 
pendant un temps convenable. Les bon- 
nes couleurs le font parfaitement fou- 
tenues ,, 8c les faufles fe font effacées plus 
ou moins, à proportion du degre de 
leur mauvaife qualité : 8c comme une 
coulent ne doit être réputée bonne , 
qu’au tant qu’elle réfîfte à laétion de l’air 
8c du foleil, c’eft cette épreuve qui a 
fervi de réglé pour décider fur la bon- 
té des différentes couleurs. 

Il a été fait enfuite , fur les mêmes 
laines dont les échantillons avoient été 
expofés à l’air 8c au foleil , diverfes é- 
preuves de déboüiîli } & il a d’abord 
été reconnu que les mêmes ingrédiens 
ne pouvoient pas être indifféremment 
employés dans les déboüillis de toutes 
les couleurs , parce qu’il arrivoit quel- 
quefois qu’une couleur reconnue bon- 
ne par l’expofition à l’air., étoit confi- 



"SUR le Deboüilli , &rc. 619 
dérablement altérée par le déboiiilli, 
8c qu’une couleur faulfe réfiftoit au mê- 
me déboiiilli* 

Ces différentes expériences ont fait 
fentir l’inutilité du citron , du vinaigre , 
des eaux-fûres & des eaux-fortes , par 
l’impoflîbilité de s’affûrer du degré d’a- 
tidité de ces liqueurs , & il a paru que 
la méthode la plus fure , eft de fe 1er- 
vir avec l’eau commune , d’ingrédiens 
dont l’effet eft toujours égal. 

E 11 luivant cet objet , il a été jugé 
îîéceftaire de féparer en trois claffes, 
toutes les couleurs dans lefquelles les 
laines peuvent être teintes, tant en bon 
qu’en petit teint , & de fixer les ingré- 
diens qui doivent être employés dans 
les déboüillis des couleurs comprifes 
dans chacune de ces trois clalTes. 

Les couleurs comprifes dans la pre- 
mière clafte , doivent être déboiiillies 
avec l’alun de Rome *, celles de la fé- 
condé , avec le favon blanc*, & celles 
'de la troifiéme 9 avec le tartre rouge. 

Mais comme il ne füfEt pas , pour 
s’affurer de la bonté d’une couleur par 
l’épreuve du déboiiilli , d’y employer 
des ingrédiens dont l’effet- Toit toujours 



êTzo Instruction 

égal -, qu'il faut encore , îîon feulement 
que la durée de cette opération foit 
exaétement déterminée , mais même 
que la quantité de liqueur foit fixée , 
parceque le plus ou le moins d'eau di- 
minue ou augmente confidérablement 
l'aétivité des ingrédiens qui y entrent , 
la maniéré de procéder aux difiérens 
débouillis , fera prefcrite par les articles 
fuivans. 

Article Premier. 

Le déboiiilli avec l'alun de Rome, 
fera fait en la maniéré luivante. 

On mettra dans un vaie de terre , ou 
terrine , une livre d'eau & une demi 
once d'alun *, on mettra le vaifieau fur 
le feu , & lorfque l'eau bouillira à gros 
bouillons , on y mettra la laine dont 
l'épteuve doit erre faite , & on l'y laifi 
fera boüillir pendant cinq minutes j 
après quoi on la retirera , & on la lave- 
ra bien dans l'eau froide : le poids de 
l'échantillon doit être d'un gros ou en- 
viron. 

ÏI. 

Lorsqu'il y aura plufîeurs échantil- 
lons de laine à dé boüillir eniemble , U 

faudra 



i 



SUR LE ÜEBOÜILLI , &C. 6t t 

faudra doubler la quantité d’eau & cel- 
le d’alun, ou meme la tripler, ce qui 
ne changera en rien la force & l’eflet 
du dé bouilli , en obfervant la propor- 
tion de l’eau & de l’alun *, en forte que 
pour chaque livre d’eau , il y ait tou- 
jours une demi once d’alun. 

III. 

Pour rendre plus certain l’effet du 
déboiiilli , on obfervera de ne pas faire 
dé bouillir enfemble des laines de diffé- 
rentes couleurs. 

IV. 

Le dé bouilli avec le favon blanc , fe 
fera en la maniéré fuivante. 

On mettra dans une livre d’eau , deux 
gros feulement de favon blanc haché en 
petits morceaux j ayant mis enfuite le 
vailfeau fur le feu , on aura foin de re- 
muer l’eau avec un bâton , pour bien 
faire fondre le favon*, lorlqu’il fera fon- 
du , & que l’eau bouillira à gros bouil- 
lons , on y mettra l’échantillon de lai- 
ne , qu’on y fera pareillement bouillir 
pendant cinq minutes, à compter du 
moment que l’échantillon y aura été 
mis , ce qui ne fe fera que lorfque l’eau 
bouillira à gros bouillons. 

Ce 



€iz Instruction 

v. 

Lorsqu'il y aura plufieurs échan- 
tillons de laine à déboiiillir enfemble , 
on obfervera la méthode prefcrite par 
Karticle IL c'eft-à-dire , que, pour cha- 
que livre d’eau, on mettra toujours deux 
gros de favon. 

VL 

Le déboüilli avec le tartre rouge , Ce 
fera précisément de même , avec les 
mêmes dofes , & dans les mêmes pro- 
portions que le déboüilli avec l'alun j 
en obfervant de bien pulvérifer le tar- 
fre avant que de le mettre dans l'eau , 
afin qu'il Soit entièrement fondu lor£ 
qu'on y mettra les échantillons de laine. 

VIL 

Les couleurs Suivantes feront dé- 
bouillies avec l'alun de Rome *, fçavoir , 
le cramoifi de toutes nuances , l'écar- 
latte de Venife , l'écarlatte couleur de 
feu , le couleur de cerile & autres nuan- 
ces de i'écarlatte , les violets & gris-de- 
lîn de toutes nuances , les pourpres , les 
langouftes , jujubes , fleur de grenade , 
les bleus , les gris ardoiSés , gris lavan- 
des , gris violents , gris vineux , & tou* 
tes les autres nuances Semblables. 



SUR LE DeBOUILLI, &C. 6l J 
VIII. 

Si , contre les difpofitions des regle- 
mens fur les teintures , il a été employé 
dans la teinture des laines fines en cra- 
moifî , des ingrédiens de faux teint , la 
contravention fera aifement reconnue 
par le déboiiilli avec l'alun 3 parcequil 
ne fait que violanter un peu le cramoi- 
fi fin , c'eft-à-dire 3 le faire tirer fur le 
gris-de-lin , mais il détruit les plus hau- 
tes nuances du cramoifi faux , & il les 
rend d'une couleur de chair très-pâle , 
il blanchit même prefqu entièrement les 
balles nuances du cramoifi faux *, ainfi 
ce déboiiilli efi: un moyen alluré pour 
diftinguer le cramoifi faux d'avec le fin. 
IX. 

L'Ecarlatte de kermès oude grai- 
ne , communément appellée EcarUtte 
de Vemfe , n'eft nullement endommagée 
par ce déboiiilli \ il fait monter récar- 
latte couleur de feu ou de cochenille * 
à une couleur de pourpre , & fait vio- 
lanter les balles nuances , enlorte qu'el- 
les tirent fur le gris-de-lin \ mais il em- 
porte prefque toute la faulïe écarlatte 
du Brefil , & il la réduit à une couleur 
de pelure d'oignon : il fait encore un 

Ce ij 



é> 24 Instruction 

effet plus fçnfible fur les baffes nuances 
de cette fauffe couleur. 

Le même déboüilli emporte auffi 
prefqu'entierement l'écarlatte de bour- 
re , & toutes fes nuances. 

X. 

Quoique le violet ne Toit pas une 
couleur (impie , mais qu'elle (oit for- 
mée des nuances du bleu & du rouge , 
elle eft néanmoins fi importante , quel- 
le mérite un examen particulier. Le 
même déboiiilli avec Talun de Rome 
ne fait prefqu'aucun effet (ur le violet 
fin , au lieu quil endommage beaucoup 
le faux : mais on obfervera que fon ef- 
fet n'eft pas d’emporter toujours éga-“ 
lement une grande partie de la nuance 
du violet faux j parcequ'on lui donne 
quelquefois un pied de bleu de paffel 
ou d'indigo *, ce pied étant de bon 
teint 3 n'eft pas emporté par le déboüil- 
li 3 mais la rougeur s'efface , & les nuan- 
ces brunes deviennent prefque bleues , 
& les pâles 5 d'une couleur défagréable 
de lie de vin. 

XI. 

A l'égard des violets demi fins 5 dé- 
fendus par le préfent réglement > ils fe«? 



SUR LE DEBOÜILLI , &C. 6 l 5 
ront mis dans la clafle des violets faux , 
& 11e réfiftent pas plus au déboüilli. 

XII. 

On connoîtra de la même maniéré 
les gris-de-lin fins d'avec les faux, mais 
la différence eft légère •, le gris-de-lin 
de bon teint perd feulement un peu 
moins que le gris-de-lin de faux teint. 

XIII. 

Les pourpres fins réfiftent parfaite- 
ment au déboüilli avec l'alun , au lieu 
que les faux perdent la plus grande par» 
rie de leur couleur. 

XI Y. 

Les couleurs de langoufte , jujube , 
fleur de grenade , tireront fur le pour- 
pre après le déboüilli , fi elles ont été 
faites avec la cochenille , au lieu qu'el- 
les pâliront confidérablement , fi l’on y 
a employé le fuftet , dont l'ufage eft dé- 
fendu. 

XV. 

Les bleus de bon teint ne perdront 
rien au déboüilli , foit qu'ils loient de 
paftel ou d’indigo , mais ceux de faux 
teint perdront la plus grande partie de 
leur couleur. 



6i6 Instruction 

XVI. 

Les gris ardoifés , gris lavandés , gris 
violents , gris vineux , perdront prefque 
toute leur couleur , s'ils font de faux 
teint , au lieu qu'ils fe foûtiendront par- 
faitement , s'ils font de bon teint. 
XVII. 

On déboüillira avec le favon blanc , 
les couleurs lui vantes \ fçavoir , les jau- 
nes , jonquilles , citrons , orangés , 8c 
toutes les nuances qui tirent fur le jau- 
ne : toutes les nuances de verd , de- 
puis le verd jaune ou verd nailfant > 
jufqu'au verd de chou ou verd de per- 
roquet , les rouges de garence , la ca- 
nelle, la couleur de tabac, 8c autres 
femblables. 

XVIII. 

Ce déboiiilli fait parfaitement con- 
noître lî les jaunes , & les nuances qui 
en dérivent , font de bon ou de faux 
reint ; car il emporte la plus grande 
partie de leur couleur , s'ils font faits 
avec la "graine d'Avignon , le roucou , 
la terra-merita , le fuftet ou le fafran , 
dont l'ufage eft prohibé pour les tein- 
tures fines *, mais il n'altere pas les jau- 
nes faits avec la farette 3 la geneltroile ^ 



SUR LE DEBOÜILLI , &TC. 6lf 
le bois jaune , la gaude & le fenugrec. 

XIX. 

Le même déboiiilli fera connoître 
aulîî parfaitement la bonté des verds , 
car ceux de faux teint perdent prefque 
toute leur couleur , ou deviennent 
bleus , s’ils ont eu un pied de paftel ou 
d’indigo *, mais ceux de bon teint ne 
perdent prefque rien de leur nuance . 
8c demeurent verds. 

XX. 

Les rouges de pure garence ne per- 
dent rien au déboiiilli avec le favon 5 
& n’en deviennent que plus beaux s 
mais fi on y a mêlé du brefil , ils per» 
dent de leur couleur > à proportion de 
la quantité qui y a été mife. 

XXL 

Les couleurs de canelle , de tabac , 
& autres femblables , ne font prefque 
pas altérées par ce déboiiilli , li elles 
font de bon teint j mais elles perdent 
beaucoup , fi on y a employé le rou- 
cou , le fuftet ou la fonte de bottrre. 

XXII. 

Le déboiiilli fait avec Faltm ne feroit 
d’aucune utilité , & pourroit même in- 
duire en erreur fur plusieurs des cou- 



iiS Instruction 

leurs de cette fécondé clafle , car il 
n'endommage pas le fuffcet , ni le rou- 
cou , qui cependant ne rélîftent pas à 
l’aéfcion de l'air , & il emporte une par- 
tie de la farette & de la geneftrolle , 
qui font cependant de très-bons jaunes 
8c de très-bons verds. 

XXIII. 

On déboiiillira avec le tartre rouge 
tous les fauves ou couleurs de racine *, 
on appelle ainfî toutes les couleurs qui 
ne font pas dérivées des cinq couleurs 
primitives-, ces couleurs Ce font avec 
le brou de noix 5 la racine de noyer , 
f écorce d’aune , le fumach ou roudoul , 
le fantal 8c la lùye *, chacun de ce$ in- 
grédiens donne un grand nombre de 
nuances différentes , qui font toutes 
comprifes fous le nom général de fau- 
ve ou couleur de racine. 

XXIV. 

Les ingrédiens dénommés dans l’ar- 
ticle précédent , font bons , à l’excep- 
tion du fmtal 8c de la fuye , qui le font 
un peu moins , 8c qui rudiffent la laine 
Iorfqu’on en met une trop grande quan- 
tité : ainli tout ce que le déboiülli doit 
faire connoître fur ces fortes de cou- 



SUR le Deboüiili , ârc. 619 

leurs , c’efl fi elles ont été fiirchargées 
de fantal ou de fuye , dans ce cas elles 
perdent confidérablement par le dé- 
Doüilli fait avec le tartre j & fi elles font 
faites avec les autres ingrédiens , ou 
qu’il n’y ait qu’une médiocre quantité 
de fantal ou de fuye , elles réfiftent 
beaucoup davantage. 

XXV. 

Le noir étant la feule couleur qui ne 
puiiïe être comprife dans aucune des 
trois claffes énoncées ci-defTus , parce- 
qu’il eft néceffaire de fe fervir d’un dé- 
boiiilli beaucoup plus aétif , pour con- 
noître fi la laine a eu le pied de bleu tur- 
quin, conformément aux réglemens , 
le déboiiilli en fera fait en la maniéré 
fiiivante. 

O 11 prendra une livre ou une cho- 
pine d’eau , on y mettra une once d’a- 
lun de Rome , 8c autant de tartre rou- 
ge , pulvérifés > on fera boiiillir le tout , 
8c on y mettra l’échantillon de laine , 
qui doit boiiillir à gros bouillons pen- 
dant un quart - d’heure *, on le lavera 
enfuite dans l’eau fraîche , 8c il fera fa- 
cile alors de voir fl elle a eu le pied 
de bleu convenable , car dans ce cas la 



if$o Instruction 

laine demeurera bleue prefque noire } 
Sc fi elle ne la pas eu , elle grifera 
beaucoup. 

XX VL 

Comme il eft d’ufage de brunir quel- 
quefois les couleurs avec la noix de ga- 
le & la couperofe , & que cette opéra- 
tion appellee Brnnlture , qui doit être 
permife dans le bon teint , peut faire 
lin effet particulier fur le déboiiilli de 
ces couleurs \ on obfervera que quoi- 
qu'après le déboiiilli , le bain pareille 
chargé de teinture , parceque la bruni- 
ture aura été emportée , la laine n'en 
fera pas moins réputée de bon teint , fi 
,elle a confervé fon fond *, fi au contrai- 
re elle a perdu fon fond , ou fon pied 
de couleur , elle fera déclarée de faux 
teint. 

XXVII. 

Quoique la bruniture qui fe fait avec 
la noix de gale 8c la couperofe , foit de 
bon teint , comme elle rudit ordinaire- 
ment la laine , il convient , autant que 
faire fe pourra , de fe fervir par préfé- 
rence de la Cuve dinde ou de celle de 
paftel. 



SUR LE DeBOÜILLI , &C. 6$l 
XXVIII. 

On ne doit foûmettre à aucune épreu- 
ve de déboiiilli , les gris communs faits 
avec la gale & la couperofe , parceque 
ces couleurs font de bon teint , & ne le 
font pas autrement mais il faut obier- 
ver de les engaler d'abord , & de met- 
tre la couperofe dans un fécond bain 
beaucoup moins chaud que le premier , 
parceque de cette maniéré ils font plus 
beaux & plus allures. 



FIN, 



■TV 



T î 






i ç : , ' . l. 

' 







. * 





»' j 











■MP'